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Article publié le 05/10/2010 à 08:01 | Lu 2456 fois

Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu‎ de Woody Allen : vieillesse, désir, amour et mort

Mercredi 6 octobre 2010 sort sur les écrans français, « Vous allez rencontrez un bel et sombre inconnu », le dernier long-métrage de Woody Allen. Un film sur le démon de midi d’Alphie (Anthony Hopkins) qui se sépare de sa femme après une quarantaine d’années de vie commune et dont les conséquences vont rejaillir sur une flopée de personnages


L’histoire…

Une nuit, Alfie (Anthony Hopkins) s'éveille en sursaut, paniqué par la révélation de sa propre mortalité. Décidé à revivre ses plaisirs de jeunesse, il abandonne aussitôt sa femme, Helena (Gemma Jones), mettant fin à quarante années de mariage.

Bouleversée, Helena fait une tentative de suicide, puis cherche en vain une consolation du côté de la psychanalyse et de la médecine avant de s'adresser à une diseuse de bonne aventure, Cristal (Pauline Collins). Elle retrouve bientôt sa sérénité en se soumettant aveuglément aux conseils de celle-ci.

Sally (Naomi Watts), la fille d'Helena, encourage ses visites à la charlatanesque voyante, trop heureuse de voir une autre prendre en charge les problèmes psychologiques de sa mère. Elle a en outre ses propres soucis : son romancier de mari, Roy (Josh Brolin), est incapable de tenir longtemps un boulot payant, et le couple survit grâce à la générosité d'Helena et au salaire de Sally, assistante du célèbre galeriste Greg Clemente (Antonio Banderas).

Des années plus tôt, Roy avait signé un premier roman à succès, mais les suivants n'ont pas été à la hauteur. L'écrivain craint d'avoir brûlé toutes ses cartouches, ce qui le rend difficile à vivre. Autre souci : Sally rêve d'avoir un enfant, alors que Roy n'en veut pas.

Les années passent. Tandis que Roy s'échine sur son nouveau roman, son attention est attirée par une mystérieuse femme en robe rouge, jouant de la guitare à sa fenêtre. Cette jeune beauté devient son obsession.

Son livre à peine achevé, l'écrivain reçoit le manuscrit d'un premier roman, écrit par un ami, Henry Strangler (Ewen Bremner). Roy réalise que ce débutant possède quelque chose qui lui a toujours fait défaut : un vrai talent littéraire. Cristal annonce à Helena qu'elle va vivre le grand amour « avec un bel inconnu de haute taille, vêtu de noir ». Roy, importuné par les nombreuses visites de sa belle-mère, raille : le bel inconnu tout de noir vêtu, c'est la Mort, qui nous guette tous.

La quête d'une seconde jeunesse se révèle plus ardue qu'Alfie ne pensait, mais un jour, il annonce à Sally et Roy qu'il a trouvé une jeune femme dont il est tombé amoureux et qu'il compte épouser. La fiancée : Charmaine (Lucy Punch), la trentaine, se révèle aussi séduisante que frivole. Alfie oublie seulement de mentionner que leur première rencontre fut tarifée.

Pour occuper sa première femme, Alfie lui avait obtenu un emploi de conseillère en achats auprès d'Enid et Peter Wicklow (Celia Imrie et Jim Piddock). Chez les Wicklow, Helena rencontre l'oncle de Peter, Jonathan (Roger Ashton-Griffiths), veuf de fraîche date et libraire spécialisé dans l'occultisme. Jonathan n'est ni beau ni grand, mais c'est un « inconnu » ; Helen se met à le fréquenter.

Alors qu'il attend anxieusement la réponse de son éditeur, à son manuscrit, Roy invite Dia (Freida Pinto), la femme en rouge, à déjeuner. Voyant pour la première fois de près cette beauté renversante, Roy découvre qu'elle est sur le point de se marier… et n'a aucune objection à ce qu'il la drague.

Sally emmène Greg chez une amie peintre, Iris (Anna Friel), en qui elle croit. Greg, impressionné, accepte de la représenter. Greg a deux billets pour l'opéra, mais sa femme ne peut l'accompagner, et il invite Sally à sa place. Au retour, il la remercie pour sa présence, son efficience à la galerie et la patience avec laquelle elle a écouté le récit de ses déboires conjugaux. Sally est clairement éprise de son patron, mais ses sentiments à lui sont plus difficiles à déchiffrer.

Les jours suivants sont une suite d'ennuis et de déceptions. Alfie prend conscience qu'il ne peut se permettre de couvrir plus longtemps Charmaine de cadeaux de luxe. Sally découvre que Greg a entamé une liaison avec Iris ; plus grave, Roy voit son livre refusé, et son monde s'effondrer. Il ne peut s'imaginer de renoncer à l'écriture, et il sait que sans un nouveau succès, Dia lui échappera. Sa situation semble sans issue lorsqu'on lui apprend que Strangler est mort dans un grave accident. Convaincu que ce dernier n'avait montré son roman à personne d'autre, Roy s'introduit par effraction dans son appartement et s'empare du manuscrit.

Dia, définitivement conquise par Roy, renonce au dernier instant à se marier, provoquant un beau scandale au sein de sa famille et de celle du fiancé, Alan (Neil Jackson). Pour Roy, c'est un double bonheur : Dia est libre, et « son » livre rencontre un franc succès. Son vol lui a fait gagner d'un coup la femme de ses rêves et la gloire qu'il guettait depuis si longtemps.

Entre Helena et Jonathan, c'est « du sérieux », mais comme ce dernier croit en une vie après la mort, il faudra encore obtenir l'accord de sa défunte épouse au cours d'une séance spirite. Libérée du fardeau que représentait Roy, Sally décide d'ouvrir sa propre galerie avec son amie Jane (Fenella Woolgar) et l'appui financier d'Helena. N'étant plus l'employée de Greg, elle juge que le temps est venu de lui faire part de ses sentiments.

De son côté, Alfie découvre que Charmaine l'a trompé. Il réalise du même coup le mal qu'il s'est infligé, ainsi qu'à Helena, et décide d'y remédier.

Ces personnages auront encore bien du chemin à faire pour résoudre leurs problèmes. Peut-être s'apercevront-ils alors, qu'en dépit de multiples déconvenues, leurs fantasmes et leurs illusions leur auront permis de tenir le coup et auront été leurs atouts les plus précieux.
Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu‎ de Woody Allen : vieillesse, désir, amour et mort

Notes de production

Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu‎ de Woody Allen : vieillesse, désir, amour et mort
Le titre du nouveau film de Woody Allen « You will meet a tall dark stranger » revêt un double sens. Prophétie habituelle d’une voyante à une femme esseulée en manque d’amour, il prend dans la bouche du romancier Roy (Josh Brolin) une dimension métaphorique et une coloration morbide : « Tu rencontreras l’inconnu élancé, vêtu de noir, que nous sommes tous destinés à rencontrer » – comprenons : la Mort…

Retarder ce face-à-face, tenter de repousser l’inévitable… telle est l’obsession d’Alfie Shepridge (Anthony Hopkins) depuis cette nuit où il a soudain réalisé qu’il ne lui restait plus que quelques années à vivre. « Alfie devient terriblement nerveux et décide qu’il n’a pas de temps à perdre », explique Woody Allen. « Il s’impose un régime bio, affecte un comportement « jeune », fait la sourde oreille quand son épouse, Helena (Gemma Jones), lui rappelle qu’il n’a plus vingt ans. Il repousse cette évidence, abandonne sa femme et entame une nouvelle vie, plongeant ainsi nos personnages dans un indescriptible chaos ».

Alfie s’offre une fringante voiture de sport, s’inscrit à un club de remise en forme et acquiert une garçonnière « flashy » à souhait pour se convaincre qu’il peut retrouver sa jeunesse. « Il s’aveugle, il perd la boussole, phénomène classique chez le mâle », note Anthony Hopkins.

Abandonnée par Alfie, Helena fait une tentative de suicide, cherche vainement un remède à sa détresse dans les calmants et du côté de la psychanalyse avant de s’adresser à… une voyante (Pauline Collins). Les prédictions de cette dernière ont sur elle un effet magique : Helena voit à nouveau la vie en rose et se croit destinée à vivre un grand amour. « Helena est une innocente d’un optimisme indécrottable », dit Gemma Jones. « Elle aurait pu sombrer dans la mélancolie, mais elle surmonte ses épreuves et passe ce cap si difficile ». Ses illusions lui permettent de survivre…

La fille d’Alfie et Helena, Sally (Naomi Watts), connaît ses propres déboires conjugaux. Lorsqu’elle épousa Roy (Josh Brolin), celui-ci venait de publier un premier roman très prometteur et était au sommet de sa forme. Mais il ne tint pas ses promesses, perdit son inspiration, devint irritable, instable. Lasse de l’entretenir avec l’argent de sa mère et son salaire d’assistante du galeriste Greg Clemente (Antonio Banderas), Sally tente de recoller les morceaux et de prendre un nouveau départ avec Roy. « Elle est fermement décidée à avoir un bébé, ce qui est courant chez les femmes vers la fin de la trentaine », rappelle Naomi Watts. « Mais elle n’arrive pas à convaincre Roy. Faute de pouvoir compter sur lui, elle va se tourner vers un autre ».

Après une succession d’échecs, Roy s’est mis à douter de ses dons. « Il n’avait pas le talent nécessaire pour aller au-delà d’un premier roman », analyse Allen. « Il a persisté quelque temps sans rechigner, mais il se demande maintenant s’il n’a pas brûlé ses dernières cartouches dès son coup d’essai. Un sentiment pour le moins déplaisant ».

Paralysé par une pesante angoisse, Roy s’échine depuis sept ans sur son dernier manuscrit, sans parvenir à le terminer. « Il a moins besoin d’écrire que d’être reconnu, ce qui est très différent », note Brolin. « Il doit impérativement être perçu comme un type brillant pour corriger la très mauvaise opinion qu’il a de lui-même. »

Sally encourage Helena à consulter régulièrement la voyante Cristal, tout en sachant que celle-ci n’est rien qu’un charlatan, qui va l’enfoncer un peu plus dans son délire. Fille unique, elle se sent responsable de cette mère fragile et potentiellement suicidaire. « Elle se dit qu’aucun autre remède n’a eu d’effet, et que la voyante a le mérite de dissiper les idées noires d’Helena et de la réconforter », dit Allen. « L’important est d’éviter à sa mère tout bouleversement qui la ferait rechuter dans la mélancolie ou l’amènerait à reprendre des calmants. »

Gemma Jones souligne, quant à elle, l’immaturité d’Helena, sa personnalité crédule et influençable qui en fait une proie facile pour Cristal. « Avec l’âge, nous devenons tous un peu loufoques et excentriques. Dans sa jeunesse, Helena a probablement été quelqu’un d’assez léger, qui n’est jamais devenu pleinement adulte. » La foi dans laquelle elle a été élevée ne semble pas lui avoir offert de repères solides et durables.

Alfie se montre tout aussi irréaliste en tombant éperdument amoureux de Charmaine (Lucy Punch), une call-girl d’à peine trente ans. « Il se rend ridicule avec cette fille, jeune et belle, qui dope son amour-propre ou du moins ce qu’il en reste », déclare Hopkins. Aussi inattendue que soit cette relation, on doit convenir avec Roy que Charmaine « recharge les batteries » d’Alfie.

« Charmaine veut tout le temps s’amuser, rire, danser, vivre de nouvelles aventures », explique Lucy Punch. « Elle est comme l’oiseau sur la branche, toujours sur le point de s’envoler vers d’autres horizons. C’est une fille très sensuelle, très sexe. » En proie aux « vertiges de l’amour », Alfie demande Charmaine en mariage, bien qu’il soit incapable de satisfaire longtemps ses goûts de luxe. « Il se dit qu’il pourrait aussi bien l’épouser, puisqu’il l’aime », explique Hopkins. « Cette fille lui a rendu sa jeunesse et sa virilité, et il espère aller encore plus loin avec elle. »

Charmaine dit oui. « Je suis convaincue qu’elle l’aime bien, mais pas sûre qu’elle en soit amoureuse », reprend Lucy Punch. « Le fait qu’il ait de l’argent est certainement un atout, mais Charmaine avait sûrement connu avant lui des hommes riches. Comme à son habitude, elle se décide sur un coup de tête, sans réfléchir aux conséquences. »

Sally se sent de plus en plus attirée par son patron à mesure que sa vie conjugale se dégrade. Greg est en effet l’exact opposé de Roy : il mène une brillante carrière, il est serein et équilibré, il peut lui offrir ce qu’elle désire : des cadeaux, des voyages, des sorties à l’opéra, et pourquoi pas, un enfant ? « Je pense qu’elle préférerait en avoir un avec Roy », nuance Naomi Watts, « mais elle ressent au fond d’elle-même un manque immense que rien n’est venu combler. Greg représente toutes les choses superficielles qu’elle croit désirer. »

Tombée amoureuse de Greg, Sally se demande si ses sentiments sont partagés. Bien que son patron ait généralement avec elle des relations purement professionnelles, il arrive qu’il lui adresse des signaux ambigus. Ainsi lorsqu’il l’emmène dans une bijouterie pour lui faire essayer des boucles d’oreilles destinées à sa femme. « Il observe Sally, il la jauge, et il a ce geste qui pourrait fort bien lui briser le coeur si elle était éprise de lui », analyse Banderas. « C’est fait en toute innocence, mais, pour elle, cela a une tout autre résonance. Je pense que Greg est légèrement myope et qu’il ne mesure pas les répercussions de certaines de ses actions. »

De son côté, Sally attend que Greg fasse le premier pas. « Elle est réservée, elle veut d’abord savoir si elle est désirée, comme dans ce tête-à-tête chargé de tension après leur soirée à l’opéra », explique Naomi Watts. « Elle croit qu’il pense à elle, mais ils ne sont pas vraiment sur la même longueur d’onde, et la situation devient franchement inconfortable. » Et Banderas d’ajouter : « Greg pense sans doute « Wow, elle est plus belle que je ne pensais ». Il la regarde pour la première fois d’un autre oeil, il la trouve très intéressante, mais ça ne va plus loin en ce qui le concerne. »

Tandis qu’il sue sang et eau sur son roman, Roy est fasciné par le spectacle d’une femme mystérieuse, vêtue de rouge, qui joue de la guitare à la fenêtre d’en face. « Il traverse une période difficile, et cette vision est une bouffée d’air frais », dit Allen. « Cette femme l’intrigue d’abord avant de devenir un fantasme. » Roy est le genre d’éternel insatisfait, convaincu qu’« ailleurs, l’herbe est plus verte », et attiré par tout ce qui hors de sa portée. Cette voisine l’intéresse encore plus lorsqu’il découvre qu’elle fréquente un autre homme. Du fond de sa détresse, Roy croit que cette jeune et belle Dia peut changer d’un coup sa vie et lui faire oublier tous ses déboires passés. »

Roy finit par faire le saut en invitant à déjeuner Dia (Freida Pinto, de Slumdog Millionnaire). Bien que fiancée, celle-ci accepte. « Elle a simplement envie de rencontrer quelqu’un et d’avoir une conversation », explique la comédienne. « Mais c’est une fille désorientée, qui cherche sa voie. Être l’objet de compliments aussi flatteurs la trouble, lui fait réaliser qu’elle attend plus de la vie. » Car Dia rêve aussi de devenir écrivain…

Les personnages de ce film ont tous du mal à gérer leurs problèmes, mais Roy sera le seul à franchir la ligne jaune. « C’est le personnage le plus ténébreux, le plus complexe du film », dit Allen. « Il est insatisfait, insécurisé, ses relations avec Sally se dégradent, et il est attiré par Dia. Motivé par le désir de prendre un nouveau départ, il va commettre une mauvaise action. » Pour Brolin, « Roy n’hésite pas un instant. Dans l’espoir de relancer sa carrière, il vole sans scrupule le manuscrit d’un ami écrivain, tout juste décédé. Les conséquences seront dramatiques. »

You will meet a tall dark stranger mêle, comme souvent chez Woody Allen, comédiens prestigieux et talents émergents. « Je suis toujours surpris de la qualité de leur travail », avoue le cinéaste. « Je ne les fais jamais répéter, et la plupart ne m’interrogent ni sur leur personnage, ni sur le script. Ils débarquent directement sur le plateau, et me donnent en une ou deux prise tout ce que j’attends d’eux. »

De fait, Allen n’avait pas rencontré Naomi Watts avant son premier jour de tournage, consacré à l’une des scènes les plus intenses qu’elle aurait à jouer. « Elle est arrivée ce matin-là, on s’est dit bonjour, et elle a démarré au quart de tour. Parfaite dès la première seconde. Je n’avais jamais rien vu de tel. » Naomi Watts donne un témoignage… légèrement différent : « C’était une véritable épreuve nerveuse, j’étais très intimidée par Woody ! »

Allen est tout aussi élogieux à l’égard d’Anthony Hopkins. « Il apporte avec lui sur l’écran des années d’expérience et un bagage d’acteur exceptionnel. Sa présence et la puissance de son jeu sont aussi rares qu’impressionnantes. » Hopkins se félicite d’avoir eu la confiance d’Allen et précise : « Il n’a pas abusé de son autorité, mais il ne m’a jamais rien passé. Il a été très exigeant, il m’a demandé de donner le meilleur de moi-même, et a toujours montré sa satisfaction quand je faisais du bon travail. »

Le nom de Gemma Jones revenait périodiquement durant le casting, révèle Allen : « Chaque fois que je décrivais Helena, on me répondait : « Ah oui, vous voulez dire Gemma Jones ? ». Cette merveilleuse actrice semblait vouée à jouer ce rôle qui lui va si bien. »

Et la comédienne de préciser : « Je me suis posé quantité de questions à son sujet. Je devais la rendre crédible et ne pas verser dans la farce même si les situations qu’elle vit sont plutôt farcesques. Ensuite, s’est posé le problème du look. Woody nous a mis sur la voie : « Pensez à lui donner des tenues et des chapeaux d’un autre temps. » Tout s’est mis en place pour faire ressortir comme il convenait la sensibilité de cette fragile créature. C’est sur cette base que j’ai construit mon personnage. »

Et Allen de constater : « Gemma connaissait intimement Helena, elle savait quoi en faire et lui a donné vie magnifiquement, aussi bien que peut le rêver un auteur. » Contrairement à ses partenaires, Josh Brolin avait quantité de suggestions à faire et de questions à résoudre. « L’idée de jouer un personnage « normal » m’a toujours angoissé. J’ai suggéré à Woody de montrer d’abord Roy dans un fauteuil roulant. Je lui ai envoyé un mail de trois pages pour lui expliquer à quel point cela me paraissait nécessaire. Je crois aussi avoir mentionné qu’il serait bon de lui donner un accent… yougoslave. Il m’a retourné un mail qui ne contenait qu’un mot, un seul : NO. Je me suis écroulé de rire, j’en ris encore. Ce fut le début de notre amitié. »

« Certains acteurs ne posent pas de questions », réplique Allen. « Josh en pose beaucoup, relatives à quantité de détails : démarche, habillement, coupe de cheveux, comportement, etc. Tant mieux si ça l’aide. Pour ma part, je me suis contenté de lui faire une ou deux petites suggestions, mais ses propres idées étaient très supérieures aux miennes. Josh pense qu’elles sont nées de notre dialogue, alors qu’elles viennent en réalité de lui seul. Moi, je me contentais de lui répéter « Tu es un grand acteur, fie-toi à ton instinct. »

Le rôle de Greg Clemente marque pour Antonio Banderas une rupture par rapport à ses emplois habituels : « Normalement, surtout aux États-Unis, on m’offre des personnages « plus grands que nature », de stature héroïque, dans des films épiques comme Zorro ou Desperado. Je ne joue jamais de braves types normaux et pleins de bonnes intentions. C’était vraiment une nouvelle expérience. »

Le charisme de Banderas servait à merveille ce rôle moins flamboyant. « J’avais besoin d’un acteur crédible en marchand d’art prospère, connu sur la scène internationale », explique Allen. « Antonio a la stature, la prestance et le physique qui peuvent séduire une femme. Et c’est un merveilleux acteur. » Bien que Greg semble être le seul personnage équilibré du film, il a, lui aussi, des problèmes personnels : « Il est marié à une femme bipolaire », indique Allen. « Elle lui rend la vie difficile, au point qu’il a jeté son dévolu sur une autre… qui a un problème de dépendance à la drogue et à l’alcool. Il serait sûrement mieux avec Sally, mais il a choisi son amie, qui est loin d’être aussi saine. »

Objet des désirs et fantasmes de Roy, la belle Dia apparaît à distance durant la première moitié du film. « Lorsque vous la découvrez enfin de près, sa beauté vous éblouit », dit Allen. « Mais cette beauté, si rare, lui a sûrement compliqué la vie. »

Freida Pinto eut plaisir à jouer une créature aussi mystérieuse : « C’est libérateur. Peu de gens questionnent votre interprétation en vous reprochant de vous écarter du personnage. Ce film constituait quand même pour moi un challenge : se retrouver face à Woody et Josh quand on a seulement tourné deux films… mais tout le monde a été très encourageant, et j’ai vite surmonté mes craintes. »

Lucy Punch boucla le casting dans le rôle Charmaine. « Nous avions longuement prospecté, envisagé d’autres solutions, combinaisons et permutations, mais en fin de compte, c’est Lucy qui a décroché le rôle en vertu de son seul talent », déclare Allen. « Elle est belle, très drôle, c’est une merveilleuse comédienne, avec une personnalité formidable, et elle est 100% présente à l’écran. »

« J’avais seulement lu deux scènes lors de ma première audition, mais lorsque je suis repassée, j’ai eu le sentiment inexplicable de connaître Charmaine, de savoir comment la jouer », déclare Lucy Punch. « J’ai décidé que tout ce que cette fille dit à propos d’elle-même est inventé ou improvisé dans l’instant ; qu’elle passe son temps à se créer de nouveaux personnages. Charmaine est déplaisante par bien des aspects, mais j’ai apprécié sa joie de vivre, sa soif de bonheur et sa vivacité. »

Avant de se rendre sur le tournage, Banderas reçut de Woody Allen une lettre (désormais sous verre) l’autorisant à broder ou improviser sur le texte, à sauter tel ou tel mot, telle ou telle phrase dès lors que cela faciliterait son travail et le mettrait plus à l’aise.

Tous les acteurs mentionnent la grande souplesse d’Allen à ce sujet. « Charmaine a un langage assez particulier », indique Lucy Punch, « et Woody m’a permis d’improviser, d’essayer différentes variantes, différentes blagues. Parfois, quand ça paraissait un peu forcé, il me disait « Arrête d’être drôle », mais le plus souvent, il me laissait faire ce que je voulais. » « Il m’a demandé de ne pas jouer pour la caméra, d’être aussi spontanée que possible », dit Freida Pinto.

Allen privilégie les plans longs, ce qui représente pour les acteurs un stimulant mais aussi un challenge. « Imaginez un plan-séquence avec six pages de texte qu’il faudra dire en traversant six pièces de suite », explique Josh Brolin. « Cela demande une mise en place très précise, que vous devrez assimiler en 15 minutes le temps qu’on installe les lumières, et ensuite, vous n’aurez qu’un minimum de prises pour faire le boulot. Il faut donc une grande concentration. »

« Je me demandais depuis longtemps comment les acteurs de Woody finissent par s’exprimer comme lui », dit Naomi Watts. « Cela tient en grande partie à ce nous restons sur le qui-vive durant ces longs plans, que nous hésitons, que nous nous battons avec le texte. Ce que j’adore chez lui, c’est qu’il nous fournit un dialogue étincelant sans exiger une restitution mot à mot. Quand nous tournons la scène selon sa technique et au rythme imposé par lui, nous tâtonnons et, cherchant nos mots, nous nous les approprions. »

Helena est finalement le personnage le plus serein du film. Sur son petit nuage rose, elle finit même par rencontrer un homme encore plus déconnecté qu’elle. « Helena est la plus larguée », dit Allen, « mais croire aux contes de fées est la condition sine qua non pour trouver le bonheur au sein de la tragédie que nous vivons tous. Chacun trouve sa propre parade pour enjoliver et rationaliser le drame de la destinée humaine. Les gens arrivent à tenir jour après jour en niant constamment la réalité, en se berçant d’illusions sur l’immortalité artistique, le sens de l’univers, la vie éternelles et autres balivernes. »

Hopkins en voit un exemple dans la propre quête de son personnage : « Alfie veut absolument avoir un enfant qui perpétuera sa lignée et le rendra immortel. La soif d’honneurs, de gloire et d’argent est elle aussi un moyen de doper notre existence, de nous procurer un semblant d’éternité, d’éloigner l’horreur que nous ressentons au fond de nous-mêmes face au mystère de la vie et de la mort. »

Le film s’ouvre et se conclut sur la fameuse citation de « Macbeth », qui dépeint notre vie comme un conte plein de bruit et de fureur et qui ne signifie rien. Et Allen d’expliciter : « Nos personnages tournent en rond à la recherche du sens de la vie. Ils rencontrent le succès, l’amour, se heurtent les uns aux autres, se font des bleus, commettent des erreurs, le tout dans un perpétuel chaos. D’ici une centaine d’années, ils auront disparu de la surface le Terre, comme nous tous, et d’autres êtres les auront remplacés. Et tout ce qui paraissait si important, toutes ces ambitions, ces aspirations, ces plagiats, ces adultères aura sombré dans l’insignifiance. Et bien plus tard, le soleil s’éteindra dans le ciel, notre astre mourra, et bien plus tard encore, tout l’univers disparaitra dans le néant. Et même si nous trouvions le secret de l’éternité, celle-ci serait encore finie car rien n’est infini. Ce n’est que bruit et fureur, qui ne signifie rien. »

Mais alors pourquoi continuer à faire des films? « Parce que c’est une distraction qui présente quelques petits challenges et éloigne de mon esprit les pensées morbides. »