Argent et patrimoine

Thomas Piketty veut taxer les grandes fortunes, mais avec sa réforme de la taxe foncière, le fisc viserait aussi votre maison payée

Thomas Piketty a glissé deux réformes différentes dans le même entretien. Sur BFMTV, jeudi 15 octobre, il a réclamé un référendum pour taxer les fortunes de plus de 100 millions d'euros, environ 1 800 foyers. Puis il a promis une baisse de taxe foncière pour 90 % des Français. Celle-là concerne chaque propriétaire, et en déduisant le crédit de l'acheteur, elle ferait peser plus la taxe sur votre maison payée que sur la même maison à crédit. L'arbre qui cache la forêt, comme toujours...

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Par | Publié le 16 Octobre 2026 à 11:10 | mis à jour le 16 Octobre 2026 à 11:10
Un retraité lit l'avis de taxe foncière de sa maison sur son perron - Illustration générée par IA
Un retraité lit l'avis de taxe foncière de sa maison sur son perron - Illustration générée par IA

Ce que Thomas Piketty propose vraiment

Partons de ce qu'il dit, pour ne rien lui prêter. Thomas Piketty juge la taxe foncière « extrêmement injuste », parce qu'elle ignore les dettes : un acheteur qui doit encore 290 000 euros sur un logement de 300 000 euros paie autant qu'un propriétaire sans emprunt. Sa solution consiste à passer à un impôt progressif sur le patrimoine net d'emprunt, avec à la clé des baisses pour 90 % des Français.

Le second étage vise les très grandes fortunes. Sur son blog, le 23 juin, l'économiste décrit un « impôt de solidarité nationale » en deux volets : 50 % en un prélèvement unique sur les enrichissements supérieurs à 100 millions d'euros réalisés entre 2017 et 2027, puis un prélèvement annuel de 5 % au-delà de 100 millions et de 10 % au-delà d'un milliard. Il en attend 800 milliards d'euros, payés en titres et versés dans un fonds souverain, et propose de faire adopter le tout par référendum. Des reprises ont parlé de 10 % dès 100 millions : nous retenons le texte source, un peu moins lourd.
 
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Votre maison payée deviendrait la base de l'impôt

Or ce premier volet ne fait pas payer les milliardaires. Il redistribue la taxe foncière entre propriétaires ordinaires. Déduire le crédit soulage l'acheteur endetté, et à logement identique, c'est donc le propriétaire qui a fini de rembourser qui supporte la plus grosse part, puisque sa maison compte pour sa pleine valeur.

Qui sont ces propriétaires sans crédit ? L'Insee observe que, parmi les ménages dont le patrimoine tient surtout à leur résidence principale, ceux de 40 à 60 ans sont plus souvent endettés que les plus de 60 ans. Et début 2021, dans les 10 % de ménages les mieux dotés, au-delà de 716 300 euros de patrimoine brut, l'institut compte 25 % de ménages de 60 à 69 ans et 23 % de 70 ans ou plus. Près d'un sur deux a donc passé 60 ans, le calcul est le nôtre.

J'ajoute un détail que la promesse des 90 % laisse dans l'ombre. D'après les données de l'Insee, la moitié seulement de ces ménages à haut patrimoine figurent aussi parmi les 10 % aux revenus les plus élevés. Un impôt calculé sur le patrimoine frappe donc des retraités riches en pierres et modestes en pension. Et faute de barème publié, personne ne peut vérifier où passerait la ligne de partage.
 

Taxe foncière : vos exonérations dépendent de vos revenus

Ce point compte d'autant plus que vos protections actuelles regardent la pension, pas la valeur de la maison. Après 75 ans, la taxe foncière de la résidence principale est effacée sous 12 793 euros de revenu fiscal de référence pour une part, et un dégrèvement de 100 euros existe entre 65 et 75 ans, comme le détaille la fiche officielle de Service Public. Le projet de l'économiste ne dit pas ce qu'elles deviendraient.
 

Un impôt de 1945 pour un pays en paix

Le second volet, lui, vise bien les centimillionnaires, et là, l'argument historique se fragilise. L'impôt de solidarité nationale de 1945, que Thomas Piketty prend pour modèle, a été voté, selon ses propres chiffres, dans un pays dont la dette dépassait 200 % du PIB. Il frappait jusqu'à 100 % les enrichissements constatés entre 1940 et 1945, pour l'essentiel sous l'Occupation. Les gains visés entre 2017 et 2027 ont été réalisés en temps de paix et dans un cadre légal. L'auteur reconnaît lui-même, dans une chronique d'avril, que l'inflation a amoindri les effets de l'impôt de 1945.

Mais le plus lourd tient au mode de paiement. Les 800 milliards seraient réglés en titres et placés dans un fonds souverain : l'État deviendrait ainsi actionnaire d'une part importante des grands groupes français. Un prélèvement de 10 % par an fait en outre fondre le capital dès que celui-ci rapporte moins de 10 % l'an, alors que le chiffrage de 400 milliards sur dix ans suppose une assiette qui ne fond pas.

D'ailleurs, l'Assemblée nationale a déjà tranché sur une version bien plus douce. Le 31 octobre 2025, les députés ont rejeté par 228 voix contre 172 la taxe Zucman, un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines de plus de 100 millions d'euros. Le projet de Thomas Piketty en multiplie le taux par deux et demi, puis par cinq au-delà du milliard, le calcul est le nôtre. Pour parer à l'exil fiscal, il prévoit enfin que l'impôt reste dû au prorata des années passées en France, même après un départ, ce qui revient à taxer des personnes qui ne résident plus dans le pays.
 

Un référendum que le Conseil constitutionnel ne contrôle pas

Le choix du référendum n'a rien d'anodin. L'article 11 de la Constitution permet au président de soumettre un projet de loi aux électeurs sans vote préalable du Parlement, et Thomas Piketty l'écrit noir sur blanc. Ce qu'il passe sous silence, c'est que le Conseil constitutionnel s'est déclaré incompétent, dès sa décision du 6 novembre 1962, pour contrôler une loi adoptée par référendum, qu'il tient pour l'expression directe de la souveraineté nationale.

Concrètement, le juge qui vérifie d'ordinaire qu'un impôt reste proportionné aux facultés contributives n'aurait pas un mot à dire. L'économiste balaie l'objection, qu'il range parmi les « pseudo-arguments juridiques », en invoquant 1945. Sauf que 1945 précède la Constitution de 1958 et son contrôle de constitutionnalité. Il le présente enfin comme une arme de la gauche pour la présidentielle de 2027 : un programme de campagne, pas une réforme technique.
 

Bon diagnostic, mauvais remède

Soyons justes avec lui sur un point. La taxe foncière ignore bien l'endettement, et selon l'Union nationale des propriétaires immobiliers, citée par BFMTV, elle a augmenté de 93,4 % en moyenne entre 2005 et 2025. Ses partisans ajoutent que les plus grandes fortunes paient peu d'impôt sur le revenu, faute de se verser des revenus. En sens inverse, le site libéral Contrepoints rappelle que la France comptait 3 milliardaires sur la liste Forbes de 1987 et 52 selon son décompte actuel, sans que le niveau de vie médian ait reculé.

Nous pouvons partager le diagnostic sur la taxe foncière sans accepter le remède. Avant d'applaudir une baisse promise à 90 % des Français, trois questions méritent une réponse : quel barème, quel seuil, et que deviennent les exonérations liées à l'âge et aux revenus ? Tant qu'elles restent sans réponse, la promesse s'adresse surtout à l'acheteur à crédit, et l'addition au propriétaire qui a fini de payer sa maison.

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