Société

Précarité alimentaire : une personne sur dix risque d'y basculer au cours de la décennie, alerte une étude inédite des Restos du cœur

Une personne sur dix risque de recourir à l'aide alimentaire au cours de la décennie. Le chiffre sort d'une étude publiée ce lundi à partir des fichiers des Restos du cœur, et il montre à quelle vitesse la précarité peut s'installer dans une vie. Il révèle aussi un résultat qui vous concerne directement : passé 65 ans, ceux qui franchissent la porte d'un centre mettent bien plus de temps à en ressortir.

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Par | Publié le 5 Octobre 2026 à 09:17 | mis à jour le 5 Octobre 2026 à 18:26
Un homme reçoit une caisse de denrées d'une bénévole des Resto du Coeur - Illustration générée par IA
Un homme reçoit une caisse de denrées d'une bénévole des Resto du Coeur - Illustration générée par IA

Une personne sur dix face à la précarité alimentaire

En France, une personne sur dix risque de devoir recourir à l'aide alimentaire au cours de la décennie qui vient. Ce chiffre ne sort pas d'un sondage, mais du travail de cinq économistes qui ont eu accès pour la première fois aux fichiers des Restos du cœur. Leur étude, intitulée « L'extrême pauvreté dans les pays riches », est datée du 5 octobre 2026.

Ce risque, beaucoup d'entre nous le rangent spontanément du côté des autres : les jeunes sans emploi, les familles nombreuses, les mères seules. Les données nous donnent en partie raison, puisque les enfants de moins de 10 ans représentent près d'un quart des personnes en précarité résidentielle. Pourtant, en lisant l'étude ligne à ligne, j'y ai trouvé un résultat qui vous regarde de près si vous avez passé la soixantaine, ou si l'un de vos parents l'a passée.
 
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5,5 millions de passages aux Restos du cœur passés au crible

Chaque personne accueillie dans un centre des Restos du cœur fait l'objet d'une fiche détaillée. Entre 2018 et 2025, les chercheurs ont ainsi suivi 5,5 millions de personnes et analysé plus de 16 millions d'observations, précise l'association dans sa présentation de l'étude. Rapporté à la population, cela représente plus de 8 % des Français passés au moins une fois par un centre en sept ans, un ordre de grandeur que les auteurs jugent approximatif.

Sur la même période, le nombre de foyers en précarité alimentaire a progressé de 37 %. La précarité résidentielle, qui va de la rue au logement insalubre ou trop petit, a bondi de 62 % depuis 2018, et l'inflation explique plus de la moitié de la hausse du sans-abrisme, selon les calculs des économistes.

Autrement dit, la grande pauvreté s'est installée, mais pas sous la forme qu'on imagine. Pour la plupart des gens, le passage aux Restos est transitoire : il dure en moyenne 18 mois, et environ 40 % des foyers entrés en 2019 n'y sont restés qu'une seule campagne. C'est précisément parce que les séjours sont courts que tant de monde finit par y passer.
 

Passé 65 ans, la sortie prend près de deux ans

L'âge change la donne. Quand la personne de référence du foyer a plus de 65 ans, la durée moyenne passée aux Restos du cœur grimpe à 21,5 mois, soit près de deux ans. Chez les moins de 25 ans, elle tombe à 14,6 mois. Les chercheurs précisent qu'il s'agit d'estimations hautes.

Les chances de sortie racontent la même histoire. À 50 ans et plus, la probabilité de quitter la précarité alimentaire ou résidentielle dans l'année est inférieure de plus de 15 points à celle d'un bénéficiaire de 20 ans, pour un taux de sortie moyen proche de 50 %. Plus la personne est âgée, moins elle a de chances d'en sortir, écrivent les auteurs.

Le résultat surprend, car les retraités sont plutôt moins nombreux dans les centres que dans le reste du pays. Un peu plus d'un foyer accueilli sur dix est retraité ou préretraité, contre 28 % dans l'ensemble de la population, d'après les chiffres de l'Insee repris par les chercheurs. Après 65 ans, on pousse donc moins souvent la porte. Seulement, quand on la pousse, on y reste.
 

Pourquoi votre âge pèse sur la sortie de la grande pauvreté

Pourquoi cet écart ? Les chercheurs ont mesuré l'effet du chômage local, des loyers et du parc de logements sociaux. Ces facteurs pèsent lourd sur l'entrée dans la grande pauvreté : une hausse de 10 % du chômage local fait grimper d'environ 13 % le recours à l'aide alimentaire. En revanche, aucun d'eux n'a d'effet mesurable sur la sortie.

Ce qui fait sortir, ce sont les caractéristiques de chacun : l'âge, le revenu, et le temps déjà passé dans la précarité. Rester cinq ans aux Restos réduit de 15 points les chances d'en sortir, un écart comparable, notent les auteurs, à celui qui sépare un bénéficiaire de 20 ans d'un bénéficiaire de 60 ans. Yves Mérillon, membre du bureau national des Restos du cœur, en tire une conclusion simple : plus une personne est accueillie depuis longtemps, plus il lui sera difficile de s'en sortir.

Pour une personne âgée, ces deux freins s'additionnent. L'étude ne dit pas pourquoi, mais on devine sans peine ce qui se joue : une pension ne se renégocie pas, un emploi se retrouve plus difficilement à 66 ans qu'à 30, et chaque saison passée au centre rend la suivante plus probable.
 

L'Aspa, un droit à vérifier passé 65 ans

Les chances de sortie augmentent nettement avec le revenu, aides comprises : disposer d'environ 600 à 700 euros par mois et par unité de consommation, soit le niveau du RSA, relève de plus de 10 points le taux de sortie de la précarité alimentaire, par rapport aux foyers sans aucun revenu. Les auteurs restent prudents, car cet écart peut aussi tenir au profil de ceux qui réclament leurs aides.

Pour un retraité aux faibles ressources, l'aide qui joue ce rôle s'appelle l'Aspa, l'allocation de solidarité aux personnes âgées, l'ex-minimum vieillesse. Selon la fiche que Service Public consacre à l'Aspa, elle complète vos revenus jusqu'à 1 043,59 euros brut par mois si vous vivez seul, depuis le 1er janvier 2026. Elle s'obtient dès 65 ans, et dès 62 ans en cas de retraite anticipée pour carrière longue ou pour handicap. La demande se fait auprès de votre caisse de retraite, qui peut toutefois, sous conditions, récupérer les sommes versées sur votre succession.

Je pense aussi à vos proches. Un parent âgé qui ne demande rien, une voisine qui ne parle jamais de ses fins de mois : c'est souvent auprès d'eux qu'un droit est resté sur la table.
 

La prévention, avant le premier colis

La conclusion des économistes tient en une idée : les politiques publiques savent empêcher les gens de tomber dans la grande pauvreté, beaucoup moins les aider à s'en relever. Pour en sortir, écrivent-ils, il faut des interventions précoces et adaptées à chaque situation. Du côté de l'association, Yves Mérillon insiste : « la prévention reste le levier le plus puissant ».

Lors de sa campagne 2024-2025, l'association a accueilli 1,3 million de personnes, dont une sur deux avait moins de 25 ans. Les seniors ne sont donc pas la figure la plus visible de ses centres, et c'est peut-être pour cela que nous parlons si peu d'eux quand la précarité fait la une. Ils sont, eux, ceux qui y restent le plus longtemps. Si vous avez dépassé 65 ans et que vos fins de mois se resserrent, le bon moment pour faire valoir vos droits n'est pas après le premier colis, c'est avant.

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