La prévention peut-elle peser dans la présidentielle ?
Alors que les débats politiques se concentrent traditionnellement sur des enjeux tels que le pouvoir d’achat, l’emploi ou encore la sécurité, pensez-vous que la prévention puisse s’imposer comme un véritable sujet des prochaines élections présidentielles, sans être reléguée au second plan ? C’est pourtant toute l’ambition de votre tribune collective et du questionnaire que vous adressez aux candidats…
Véronique Suissa : C’est précisément tout l’enjeu de notre démarche ! Faire de la prévention un véritable sujet du débat présidentiel, sans nécessairement l’opposer aux autres grandes priorités politiques, auxquelles elle est d’ailleurs étroitement liée. Avec Serge Guérin et Philippe Denormandie, nous avons souhaité réunir des personnalités issues de différents horizons autour d’une conviction commune : la prévention ne peut plus rester au second plan de nos politiques publiques.
Depuis des décennies, la prévention s’affirme avec la multiplication de campagnes nationales, d’initiatives locales et de dispositifs de terrain. Mais ces actions interviennent encore trop souvent lorsque les risques sont déjà identifiés ou que les problèmes de santé sont apparus. Elles concernent donc davantage la prévention secondaire et tertiaire.
La prévention primaire, qui consiste précisément à agir avant leur apparition, reste insuffisamment développée. Il faut dire que notre système reste largement organisé autour de la maladie et du soin médical, plutôt que de la préservation de la santé.
Par ailleurs, la prévention n’est pas une question subsidiaire que l’on pourrait traiter une fois les autres urgences sociétales réglées. Elle est au contraire intimement liée aux grands défis économiques, sociaux et sanitaires de notre société. À quoi sert d’améliorer le pouvoir d’achat si l’on n’est pas en suffisamment bonne santé pour en profiter ? Ou si une part croissante de nos ressources doit servir à prendre en charge des problèmes de santé que nous aurions parfois pu éviter ? À quoi sert de faire de l’éducation une priorité si l’on ne donne pas aussi aux jeunes les moyens de grandir, d’apprendre et de s’épanouir en bonne santé ? Ces réflexions illustrent l’interdépendance des enjeux sanitaires, sociaux et économiques.
La santé conditionne notre capacité à travailler, à nous déplacer, à entretenir des relations sociales, à exercer notre pouvoir d’agir, à donner du sens à notre quotidien et, plus largement, à vivre pleinement. Car n’oublions pas que la vie est courte et que l’enjeu n’est pas seulement de vivre plus longtemps, mais aussi de vivre mieux, aussi longtemps que possible.
Prévenir certaines maladies chroniques, éviter des hospitalisations, retarder la perte d’autonomie ou réduire les arrêts de travail peut permettre de limiter des dépenses de soins, mais aussi des coûts sociaux et économiques considérables. Le coût de la prévention gagnerait à être mis en perspective avec celui de ce que nous ne prévenons pas.
C’est pourquoi, avec Serge Guérin et Philippe Denormandie, nous avons souhaité prolonger notre tribune par un questionnaire adressé aux candidats à la présidentielle et plus largement aux élus et acteurs engagés avec la possibilité de rencontrer ceux qui le souhaitent. L’idée est finalement assez simple : leur donner l’occasion de partager leur vision, leurs priorités et les moyens qu’ils souhaitent mobiliser, tout en permettant aux citoyens de connaître et de comparer leurs propositions.
Notre mobilisation ne date d’ailleurs pas d’aujourd’hui ! Depuis une dizaine d’années, nous œuvrons pour faire de la prévention un véritable enjeu de société et une priorité politique. Lors de la précédente campagne présidentielle, nous avions notamment organisé, au siège de campagne d’Emmanuel Macron, une journée entièrement consacrée à ces enjeux (lire l’article de SeniorActu).
Aujourd’hui, notre ambition consiste à faire de la prévention un sujet à part entière dans le débat présidentiel et, plus largement, dans le débat public, tant elle touche directement la vie quotidienne des citoyens, et à encourager des engagements concrets de la part des responsables politiques et des acteurs concernés.
Serge Guérin : Une société qui investit dans la prévention n’investit pas seulement dans la santé : elle investit dans son avenir économique et social. Trop souvent réduite à une dépense sanitaire, la prévention doit être pensée comme un investissement social. Elle vise à préparer les individus tout au long de leur parcours de vie, afin d’éviter ou de retarder des ruptures coûteuses : arrêts de travail, perte d’emploi, dépendance, isolement ou épuisement des proches. L’investissement social consiste précisément à « préparer pour avoir moins à réparer », en renforçant les capacités des personnes plutôt qu’en intervenant uniquement après la survenue du risque.
Le coût de l’inaction est considérable. Les maladies chroniques génèrent à la fois des dépenses de soins, de l’absentéisme, du présentéisme et des sorties précoces du marché du travail : sept d’entre elles concentraient, en 2024, 25 millions de cas en France pour un coût médical et socio-économique estimé à 52 milliards d’euros. Lorsque la perte d’autonomie s’installe, la facture se déplace vers les solidarités familiales et publiques. Les aidants, souvent contraints de réduire ou d’interrompre leur activité professionnelle, voient leurs droits sociaux et leurs revenus fragilisés ; l’aide informelle représente elle-même un coût économique évalué à près de 4 milliards d’euros par an.
La métamorphose démographique rend cette logique encore plus urgente. Le vieillissement accroît mécaniquement les maladies chroniques, les besoins d’accompagnement et les risques de dépendance, tout en exerçant une pression croissante sur les systèmes de soins, les services à domicile et les finances publiques. Ne pas agir aujourd’hui, c’est accepter des dépenses plus lourdes, plus tardives et moins efficaces demain : l’absence de prévention produit mécaniquement des situations plus complexes et des coûts plus difficiles à maîtriser.
Cette stratégie ne peut donc relever du seul ministère de la Santé. Elle exige un portage politique transversal, articulant santé, travail, logement, autonomie, éducation, numérique, cohésion sociale et politiques territoriales. La prévention doit s’inscrire dans les entreprises, les quartiers, les écoles, les lieux de vie et les parcours professionnels, avec des objectifs clairs et des moyens durables.
Investir tôt dans la santé, l’autonomie et le lien social, c’est protéger le travail, les familles et la cohésion nationale : c’est construire les conditions d’une société de la longévité viable.
La Newsletter SeniorActu
Chaque vendredi
Retraite, santé, pouvoir d'achat : la synthèse de l'actualité des seniors directement dans votre boîte mail.
Vieillir n’est pas une maladie
Le vieillissement de la population constitue l’un des grands défis de notre société. Quels enjeux soulève-t-il en matière de prévention, au-delà des seules questions sanitaires et économiques ?
Véronique Suissa : De mon point de vue, c’est d’abord notre regard sur l’âge qu’il faut faire évoluer. Dans l’imaginaire collectif, le vieillissement reste trop souvent associé à la maladie, à la dépendance et aux fragilités. Le risque est alors de réduire la prévention à l’accompagnement des risques et des maladies. Or, vieillir n’est pas une maladie. C’est un processus naturel ! Et notre erreur serait d’attendre que les personnes deviennent des patients pour agir ou commencer à nous préoccuper de leur santé. D’autant que les seniors d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier. Les modes de vie, les aspirations et les parcours ont évolué. Et surtout, il n’existe pas une vieillesse, mais des vieillissements, avec des réalités, des expériences et des besoins très différents.
La prévention doit donc accompagner les personnes tout au long de leur vie : préserver leurs capacités, favoriser leur bien-être et leur autonomie, mais aussi limiter les conséquences des fragilités lorsqu’elles surviennent.
Prenons l’exemple des chutes : entretenir son équilibre, pratiquer une activité physique ou adapter son logement peut éviter des accidents aux conséquences parfois majeures. Prévenir une chute, ce n’est pas seulement éviter une fracture et ses coûts médicaux. C’est aussi préserver la confiance en soi, la liberté de se déplacer et, parfois, plusieurs années d’autonomie.
Mais au-delà des enjeux sanitaires et économiques, la prévention soulève aussi des questions profondément philosophiques et éthiques. Comme le dit souvent et très justement Serge « On ne guérit pas de la vieillesse ! ». L’enjeu n’est pas de chercher à empêcher de vieillir, cela n’aurait pas de sens, mais bien de permettre à chacun de vieillir dans les meilleures conditions possibles, y compris lorsque des fragilités ou des maladies sont déjà présentes.
Prenons les résidents d’Ehpad : favoriser les rencontres intergénérationnelles, proposer des activités culturelles ou simplement préserver des moments de convivialité ne relève pas nécessairement du soin médical. Pourtant, ces initiatives contribuent au bien-être, au lien social et à la qualité de vie.
C’est aussi cela, la prévention : ne pas seulement chercher à ajouter des années à la vie, mais veiller à préserver la qualité, le sens et la dignité de ces années.
Serge Guérin : Je plussoie ! Changeons de regard concernant les seniors : on parle trop de charge et pas assez de force sociale. L’enjeu n’est donc pas de « gérer » les aînés, mais d’organiser collectivement les conditions d’une vie longue digne, autonome, solidaire et créatrice de valeur.
Parler des plus de 65 ans comme d’un bloc homogène relève d’un réflexe âgiste. Entre un actif de 66 ans, une retraitée bénévole de 75 ans, un aidant familial de 82 ans et une personne très dépendante de 92 ans, les trajectoires, les ressources et les besoins sont radicalement différents. La vieillesse n’est pas une destination unique : elle se vit désormais comme une pluralité de parcours, marqués par le genre, la santé, le niveau de vie, le territoire et l’histoire professionnelle. Plutôt que parler toujours d’un « vieillissement » subi, pensons à une société de la longévité, où l’allongement de la vie transforme l’ensemble des âges.
Cette longévité ne se réduit pas à l’espérance de vie. Il faut distinguer la durée de vie, l’espérance de vie en bonne santé et la qualité de vie. Favorisons un vivre longtemps permettant de demeurer autonome, relié aux autres et acteur de ses choix. La prévention, l’activité physique adaptée, l’alimentation, le logement et le lien social apparaissent alors comme des investissements collectifs, et non comme des sujets réservés aux personnes âgées.
Les seniors ne sont pas davantage une charge collective. Ils contribuent économiquement par leur consommation, leur épargne et parfois leur poursuite d’activité ; socialement, par l’entraide, le bénévolat et l’engagement associatif ; familialement, par le soutien aux enfants et petits-enfants. Ainsi la « silver économie » ne peut réussir si elle est pensée juste pour les seniors : elle doit être construite avec eux, en partant de leurs usages, de leur désir d’autonomie et de leur recherche de lien humain.
Les modes de vie évoluent également. Les nouveaux retraités voyagent, se forment, créent, s’engagent, consomment autrement et revendiquent des produits et services adaptés à leurs envies plutôt que conçus comme des réponses « pour vieux ». Cette « silver génération » invente des manières inédites de prendre de l’âge, entre continuité professionnelle, projets personnels, engagement local et vie familiale recomposée.
Reconnaître cette réalité impose un changement de regard, y compris et peut-être surtout des décideurs politiques et d’entreprises. Les seniors ne doivent pas être envisagés seulement comme des bénéficiaires de dispositifs, de soins ou d’aides, mais comme des citoyens à part entière : électeurs, contribuables, travailleurs, bénévoles, consommateurs, voisins et transmetteurs d’expérience. Une société de la longévité réussie est celle qui mobilise cette pluralité plutôt que de la réduire à la dépendance.
Faut-il « démédicaliser » notre rapport à la santé ?
Vous défendez une « prévention responsable » qui implique directement le citoyen et dépasse de fait le champ médical. Faut-il, en quelque sorte, « démédicaliser » notre rapport à la santé ?
Véronique Suissa : Les mots ont leur importance : ne confondons pas « santé » et « médecine » ! La santé concerne chacun d’entre nous, et notre capacité à la préserver influence directement notre qualité de vie, notre autonomie et notre bien-être au quotidien. D’ailleurs, lorsque nous sommes en bonne santé, nous consultons généralement peu, hormis pour des actions essentielles de prévention, comme la vaccination, le dépistage ou le suivi médical de certains facteurs de risque.
La médecine joue donc un rôle fondamental, notamment dans la détection précoce des maladies, leur prise en charge et la prévention des complications. Mais nous avons tellement médicalisé notre rapport à la santé que nous en oublions une évidence : une grande partie de ce qui la protège se joue en dehors de la médecine.
La prévention est un champ beaucoup plus vaste : elle comprend la prévention primaire, qui vise à éviter l’apparition de problèmes de santé, la prévention secondaire, qui permet de les détecter précocement, et la prévention tertiaire, qui cherche à limiter leurs conséquences et leurs complications.
Ces trois dimensions sont essentielles et complémentaires. La prévention primaire, notamment, mérite d’être davantage valorisée : elle consiste à agir avant que les problèmes ne surviennent, en favorisant des comportements et des environnements propices à la santé. Mais il serait tout aussi réducteur d’oublier la prévention secondaire et tertiaire. Dépister précocement une maladie, éviter l’aggravation d’une pathologie chronique, accompagner une personne après un accident de santé ou prévenir une nouvelle hospitalisation relèvent également d’une véritable démarche préventive.
Chez les seniors, ces différentes dimensions se rejoignent constamment : préserver l’autonomie, notamment grâce à l’activité physique adaptée, favoriser le bien-être à travers le lien social, repérer précocement certaines fragilités, accompagner les maladies chroniques ou encore prévenir leurs complications participent d’une même ambition : préserver la santé et la qualité de vie le plus longtemps possible.
Cette approche rejoint plus largement la promotion de la santé : alimentation, sommeil, gestion du stress, accès à la culture, qualité du logement, mobilité ou participation à la vie collective sont autant de dimensions qui influencent notre santé.
Il ne s’agit donc pas d’opposer prévention et médecine, mais de reconnaître que la prévention en santé ne commence pas à la porte d’un cabinet médical. La prévention ne doit pas seulement être l’affaire de ceux qui soignent, mais aussi de ceux qui vivent, accompagnent, éduquent, aménagent nos villes et font vivre nos territoires. Et surtout, il faut redonner aux citoyens la possibilité d’agir sur leur santé, sans les culpabiliser ou leur faire porter seuls la responsabilité de leur état de santé.
Serge Guérin : Inviter chacun à « prendre soin de sa santé » est nécessaire, mais insuffisant si l’on oublie que la santé se construit aussi dans les conditions matérielles et sociales de l’existence. Selon l’Organisation mondiale de la santé, elle dépend de facteurs personnels, sociaux, économiques et environnementaux : logement, travail, revenus, alimentation, environnement et accès aux services. Les comportements individuels comptent, mais ils s’exercent toujours dans des contextes inégalement favorables. Il faut parler de responsabilité partagée.
L’habitat, les mobilités et l’accessibilité sont ainsi des leviers de prévention à part entière. Un logement adapté, des transports fiables, des services correspondant aux usages, des commerces et des professionnels de santé accessibles permettent de rester actif, de se déplacer, de consulter et de maintenir des liens. À l’inverse, des espaces publics peu praticables, des zones mal desservies ou une offre de proximité insuffisante réduisent concrètement les possibilités de prévention, pour les âgés comme pour l’ensemble de la population.
L’isolement des personnes âgées en offre une illustration frappante. Il ne se règle pas par une prescription médicale : il suppose des lieux de rencontre, des mobilités alternatives, des visites, des habitats inclusifs et une vie de quartier animée. En 2025, selon l’étude des Petits frères des Pauvres, le nombre de personnes de plus de 60 ans isolées de leurs cercles familiaux et amicaux est estimé à 2 millions, contre 900 000 en 2017.
Ces possibilités ne sont pas également réparties. Les maladies chroniques apparaissent plus fréquemment chez les personnes aux revenus les plus faibles, tandis que l’accès aux professionnels de santé, aux dépistages et aux équipements varie fortement selon les territoires. Les zones urbaines défavorisées cumulent souvent pollution, chaleur, manque de végétation et moindre accès aux ressources de santé.
La prévention ne peut donc pas reposer sur la seule volonté individuelle. Elle exige une responsabilité collective : créer les conditions dans lesquelles chacun peut réellement choisir de se soigner, bouger, rencontrer autrui et vieillir chez soi.
Pour résumer le propos, il me semble compliqué de demander aux citoyens de prendre soin d’eux si la société ne leur donne pas les moyens de le faire.
Des bonnes intentions aux résultats concrets
Les initiatives de prévention se multiplient pourtant depuis des années. Que manque-t-il aujourd’hui pour passer des bonnes intentions à des résultats concrets, notamment pour les seniors ?
Véronique Suissa : Il y a, selon moi, deux grands enjeux. Le premier est de renforcer la prévention primaire, encore trop peu développée, sans évidemment l’opposer aux préventions secondaire et tertiaire. Il ne s’agit pas de choisir entre prévenir l’apparition d’une maladie, la dépister précocement ou éviter ses complications : ces trois niveaux sont complémentaires et doivent s’inscrire dans une véritable continuité de prévention tout au long de la vie.
Le second enjeu est de mieux articuler et mutualiser l’existant. Associations, collectivités, professionnels de santé, mutuelles, caisses de retraite et acteurs de terrain développent déjà de nombreuses actions, mais celles-ci restent souvent fragmentées, destinées à des publics spécifiques et sont peu lisibles pour les citoyens. Nous ne manquons pas toujours de solutions. Nous manquons souvent de liens entre les solutions. C’est même l’un des paradoxes de la prévention en France : nous disposons d’une multitude d’acteurs, d’initiatives, de dispositifs et de compétences, mais leur articulation et leur mise en commun restent insuffisantes.
Pour les seniors, mieux relier activité physique adaptée, lutte contre l’isolement, soutien aux aidants, dépistage des fragilités ou maintien de l’autonomie permettrait déjà de construire des parcours plus cohérents, sans nécessairement créer de nouveaux dispositifs.
Et c’est aussi un enjeu économique. Prévenir une perte d’autonomie, repérer précocement une fragilité, éviter une complication ou une réhospitalisation, prévenir l’épuisement d’un aidant : autant d’actions qui ont certes un coût, mais qui peuvent aussi éviter des dépenses beaucoup plus importantes.
Renforcer la prévention ne signifie pas nécessairement dépenser toujours plus : cela signifie aussi mutualiser les moyens, partager les compétences, mieux coordonner et mieux évaluer les ressources dont nous disposons.
En définitive, il faut sortir d’une organisation trop souvent pensée par catégories de publics, par pathologies ou par dispositifs, pour repartir davantage des situations de vie. La prévention ne devrait pas être un parcours du combattant pour ceux qui souhaitent prendre soin de leur santé.
Serge Guérin : Bien vieillir ne dépend pas seulement de notre état de santé, mais aussi de la société et du territoire dans lesquels nous vieillissons : des services disponibles, de la qualité de l’environnement urbain, des possibilités de se déplacer et des liens que l’on peut maintenir. La prévention de la perte d’autonomie ne peut donc pas être déclinée de façon uniforme : elle doit être territorialisée, car les besoins, les ressources et les obstacles varient fortement d’un lieu à l’autre.
Les écarts territoriaux sont considérables. L’accès aux médecins, aux soins à domicile, aux établissements et aux services d’aide diffère selon les régions, les départements et même les communes. Les personnes âgées vivant dans les Hauts-de-France, le Grand Est ou en Haute-Corse sont plus souvent en perte d’autonomie qu’en Bretagne, en Île-de-France ou dans les Pays de la Loire ; les zones rurales et l’intérieur des terres restent particulièrement exposées aux difficultés d’accès aux soins.
Les collectivités, associations, entreprises locales et acteurs de proximité sont donc des acteurs essentiels. Communes, intercommunalités, conseils départementaux, agences régionales de santé, caisses de retraite, associations et bénévoles identifient les fragilités, orientent vers les droits et créent des réponses adaptées : ateliers mémoire, activités physiques adaptées, cafés seniors ou actions intergénérationnelles.
Le logement, la mobilité, l’accessibilité et la solidarité constituent autant de politiques de prévention. Adapter un logement, sécuriser une voirie, développer les transports, faciliter l’accès aux services publics ou soutenir les habitats partagés retarde souvent l’entrée dans la dépendance. Le Sénat insiste d’ailleurs sur une approche transversale intégrant l’aménagement des espaces, la participation sociale et l’accès aux services, au-delà du seul champ médico-social.
Reste à mieux articuler les politiques de santé et de vieillissement. La prévention exige une planification cohérente entre ARS, départements, communes, professionnels de santé et acteurs associatifs, avec des financements stables et équitablement répartis. Sans cette coordination, les territoires les plus fragiles risquent de cumuler besoins accrus et ressources insuffisantes.
Sans doute aussi peut-on faire l’hypothèse que la diminution du nombre des strates administratives pourrait améliorer l’efficacité et la compréhension des politiques de prévention…
Ce qu’ils attendent de la prochaine présidentielle
Avec votre tribune et votre questionnaire aux candidats, vous souhaitez faire de la prévention un véritable sujet politique. Quel changement attendez-vous concrètement de la prochaine présidentielle ?
Véronique Suissa : D’abord, que la prévention cesse d’être une succession de bonnes intentions pour devenir une véritable ambition politique, portée dans la durée, avec une gouvernance claire, des moyens adaptés et des engagements évaluables.
C’est précisément l’un des objectifs de notre questionnaire : inviter les candidats à se positionner sur des choix structurants, qu’il s’agisse de la place accordée à la prévention dans leur projet, de son pilotage, des moyens mobilisés ou encore de l’articulation entre prévention primaire, secondaire et tertiaire.
Derrière ces questions, il y a surtout un enjeu de culture de société : accorder à la préservation de la santé une place aussi naturelle que celle que nous accordons, à juste titre, au soin médical et à la prise en charge de la maladie.
Nous avons appris à consulter lorsque nous sommes malades. Nous devons aussi apprendre, collectivement, à préserver notre santé lorsque nous allons bien, à repérer précocement les difficultés et à mieux accompagner les personnes lorsque la maladie ou la fragilité est déjà présente. C’est toute la logique d’une prévention pensée dans la continuité et à tous les âges de la vie.
Cette ambition doit aussi concerner toutes les situations sociales et tous les territoires. La prévention ne doit être ni un privilège réservé à ceux qui disposent du temps, des connaissances et des ressources nécessaires, ni une injonction supplémentaire adressée aux citoyens. Elle doit devenir une possibilité réelle, accessible à chacun.
Au fond, prévenir, c’est aussi faire un choix de société : celui de ne pas attendre que les difficultés surviennent pour commencer à agir, et de ne jamais considérer qu’il est trop tard pour améliorer la qualité de vie. C’est cette vision que nous souhaitons porter dans le débat présidentiel : dépasser les intentions pour aller vers des engagements concrets.
Serge Guérin : La révolution de la longévité n’est pas seulement une question de nombre d’années gagnées : elle impose d’inventer une nouvelle culture du vieillir, du prendre soin et de l’utilité sociale. Vivre dix, vingt ou trente ans de plus transforme le logement, la formation, le travail, la famille, la prévention et le rapport entre les générations. Je rappelle que cette transition nous oblige à repenser l’ensemble de la société, et non à traiter les aînés comme un problème sectoriel.
Cela suppose d’abord de faire de la longévité un enjeu politique transversal. Elle ne relève pas seulement de la santé ou de la dépendance : elle engage l’emploi, le logement, les transports, l’éducation tout au long de la vie, le numérique, la cohésion territoriale et la protection sociale. Les politiques publiques doivent adapter leurs catégories et leurs instruments à des parcours de vie désormais plus longs et plus divers.
Elle exige ensuite une vision de long terme, au-delà des échéances électorales. La prévention porte ses effets sur plusieurs décennies ; elle ne peut donc pas dépendre d’annonces ponctuelles ou de financements instables. Il faut inscrire dans la durée des objectifs d’espérance de vie en bonne santé, de maintien de l’autonomie et de réduction des inégalités.
Cette ambition appelle une gouvernance interministérielle et des moyens durables. Santé, travail, autonomie, logement, solidarités et collectivités doivent agir selon une stratégie commune, plutôt que de se renvoyer les responsabilités. Une politique du bien vieillir impose précisément une approche globale de l’environnement de la personne qui avance en âge.
Elle suppose enfin de donner une place réelle aux citoyens, aux seniors et aux acteurs de terrain dans les décisions. Les personnes concernées ne sont pas seulement des destinataires de politiques : elles connaissent les obstacles du quotidien et peuvent concevoir des solutions plus justes et plus efficaces.
Le vieillissement n’est donc pas uniquement un défi budgétaire. C’est une opportunité de transformation sociale : inventer un nouveau contrat social fondé sur la prévention, le soin, la solidarité et la reconnaissance des apports de chacun.





