Actualité Médicale

Arrêter les statines après 75 ans : l'étude de Bordeaux n'a trouvé ni décès en plus, ni le mieux-être qu'attendaient les chercheurs

Une boîte de statine sur la table de nuit, renouvelée sans y penser depuis dix ou quinze ans, c'est le quotidien de beaucoup d'entre nous passé 75 ans. Une nouvelle étude menée par des médecins de Bordeaux a demandé à des seniors en bonne santé d'arrêter ce traitement contre le cholestérol, puis les a suivis pendant trois ans. Ce qu'ils ont observé n'est pas ce que les chercheurs attendaient.

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Par | Publié le 5 Octobre 2026 à 09:58 | mis à jour le 5 Octobre 2026 à 11:08
Une patiente montre sa plaquette de comprimés à son médecin - Illustration générée par IA
Une patiente montre sa plaquette de comprimés à son médecin - Illustration générée par IA

Arrêter les statines après 75 ans : l'essai que personne n'avait mené

Faut-il continuer une statine quand on a passé 75 ans et que le cœur n'a jamais flanché ? La question revient à chaque renouvellement d'ordonnance, et pendant des années, personne n'a pu y répondre sérieusement. Les grands essais qui ont installé ces médicaments laissaient presque toujours les plus âgés de côté.

C'est ce manque qu'a voulu combler l'essai SAGA, pour « Statines au grand âge », piloté par le Pr Fabrice Bonnet, interniste au CHU de Bordeaux, et le Pr Jean-Philippe Joseph, médecin généraliste et universitaire bordelais. Ses résultats ont paru le 11 août 2026 dans la revue The Lancet Healthy Longevity, et Science et Vie vient de les remettre en lumière.

Le principe tient en une phrase : dans près de 300 cabinets de médecine générale en France, des patients qui prenaient une statine depuis au moins un an ont été tirés au sort. Les uns ont continué leur comprimé, les autres l'ont arrêté, avec l'accord de leur médecin et sous son suivi.
 
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Le mauvais cholestérol bondit, la mortalité ne bouge pas

L'essai a réuni 1 160 personnes de 75 ans et plus, toutes traitées en prévention, c'est-à-dire sans avoir jamais fait d'infarctus ni d'accident vasculaire cérébral. Leur âge médian était de 80 ans, deux sur trois étaient des femmes, et la plupart prenaient leur statine depuis au moins cinq ans. Ce n'était pas des patients sans facteur de risque : trois sur quatre avaient de l'hypertension, et près d'un tiers du diabète.

Chez ceux qui ont arrêté, le mauvais cholestérol, le LDL, n'a pas tardé à réagir. En trois mois, il est passé de 1,15 à 1,71 gramme par litre, soit un bond d'environ moitié. Dans le groupe qui continuait le traitement, il n'a pas bougé.

Or ce bond ne s'est pas traduit en décès. Au bout de trois ans, 7,2 % des participants qui avaient arrêté étaient morts, contre 7,9 % de ceux qui avaient continué. Les chercheurs bordelais concluent que l'arrêt n'est pas inférieur à la poursuite sur la mortalité, toutes causes confondues. Les infarctus et les AVC, eux, sont restés à des niveaux comparables dans les deux groupes.
 

Ce que les chercheurs attendaient : un regain de forme qui n'est pas venu

Arrêter un médicament pris chaque matin depuis des années, on imagine que cela soulage. Moins de douleurs musculaires, moins de fatigue, l'impression d'en avoir fini avec un comprimé de plus. Nous l'aurions parié, les chercheurs aussi. Sauf que rien de tel n'est apparu.

Les questionnaires de qualité de vie, qui portaient sur le corps comme sur le moral (monter un escalier, avoir mal, se sentir triste, voir ses proches), ont donné les mêmes scores dans les deux groupes pendant trois ans. Les effets indésirables, y compris musculaires, n'ont pas été plus rares chez ceux qui avaient arrêté.

Le Pr Bonnet a confié au site médical américain STAT que son équipe avait été un peu déçue sur ce point. Son explication est simple : les patients vraiment gênés par leur statine l'avaient sans doute déjà abandonnée avant d'entrer dans l'essai.
 

Pourquoi d'autres études disaient l'inverse

Ce résultat bouscule ce que l'on croyait savoir. En 2021, deux grandes études menées au Danemark et en Italie avaient associé l'arrêt des statines à un risque cardiovasculaire supérieur d'environ 30 %. En France, une étude menée avec la Caisse nationale de l'assurance maladie, menée sur 120 173 patients, avait observé un risque d'hospitalisation pour un problème cardiovasculaire 33 % plus élevé chez ceux qui avaient cessé leur traitement.

L'Inserm avait rassemblé ces données dans une mise au point publiée en juin 2020, qui annonçait déjà l'essai bordelais. En attendant ses résultats, notait l'institut, les médecins appelaient les patients de plus de 75 ans à ne pas interrompre leur traitement.

Mais ces études n'étaient pas tirées au sort. Elles comparaient des personnes qui avaient arrêté d'elles-mêmes, pour des raisons inconnues, à d'autres qui continuaient. Une maladie qui s'aggrave, une hospitalisation, un traitement qu'on simplifie en fin de vie : autant de motifs d'arrêt qui sont aussi des signes de fragilité. Les auteurs de SAGA y voient un biais, que leur méthode supprime.
 

Ce que l'essai ne dit pas de votre situation

Avant d'en tirer quoi que ce soit pour vous, regardons qui étaient ces participants. Leur mortalité à trois ans, autour de 7 %, est environ moitié moindre que la moyenne nationale de 15 % que rapporte STAT. Autrement dit, ils étaient en meilleure santé que la plupart des Français de leur âge.

Le Pr Bonnet le dit lui-même : il s'agit d'une population spécifique, et le résultat doit être confirmé ailleurs. Trois ans de suivi, c'est court pour une maladie qui met des décennies à s'installer dans les artères. Je note aussi que l'essai a écarté les personnes atteintes de démence et celles dont l'espérance de vie était très courte.

D'ailleurs, une autre question a fait parler d'elle cet été. Fin août, l'essai australien STAREE a montré que commencer une statine après 70 ans réduisait d'environ 30 % les accidents cardiovasculaires. Les deux essais ne se contredisent pas : l'un mesure ce que l'on gagne à démarrer, l'autre ce que l'on perd à s'arrêter quand on est déjà âgé et en forme.
 

Votre statine : la question à poser au prochain renouvellement

Commencez par une vérification que vous pouvez faire seul : avez-vous déjà eu un infarctus, un AVC, un stent posé ou une artère des jambes rétrécie ? Si oui, votre statine relève de ce que les médecins appellent la prévention secondaire, et cet essai ne vous concerne pas. Pour vous, le bénéfice du traitement est établi.

Si non, la question mérite d'être posée à votre médecin traitant au prochain renouvellement, pas tranchée seul devant la boîte. Les auteurs de SAGA le formulent sans détour : chez une personne qui supporte bien sa statine depuis longtemps, l'arrêter n'apporte sans doute aucun bénéfice tangible. La décision se prend donc à deux, en pesant votre diabète, votre tension, le nombre de comprimés que vous avalez chaque jour et ce que vous en attendez.

Trois médecins de l'université Yale, qui commentent l'essai dans la même revue, ont résumé l'enjeu en une phrase : réduire ses médicaments ne doit pas être confondu avec renoncer à se soigner. C'est peut-être le vrai apport de cette étude : la statine de vos 80 ans n'est plus une évidence, ni une erreur, mais une question qui mérite enfin une vraie réponse.

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