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Article publié le 12/06/2019 à 01:00 | Lu 2131 fois

Serge Guérin : les quincados ou un regard joyeux sur une nouvelle manière de vivre

Serge Guérin est un sociologue particulièrement reconnu et novateur sur les enjeux du vieillissement. Auteur de nombreux ouvrages et articles, professeur à l’Inseec où il dirige un master pour former des Directeurs d’établissement de santé, il vient de publier Les Quincados chez Calmann Levy ; un nouveau livre qui connait un joli succès médiatique et de librairie. Interview de l’auteur.


Les quincados de Serge Guérin
Avec Les Quincados vous allez vers le grand public, mais vous continuez de travailler sur les représentations fausses de l’âge ?
Bien sûr ! Je défends toujours que l’âge ne suffit pas à nous définir. La période est à l’identité unique, je continue de penser que nous sommes des êtres multiples, complexes, divers et contradictoires !
 
Ni l’âge, ni le sexe, ni la religion, ou l’absence de religion, suffisent à nous définir. Par ailleurs, on est tous le « vieux » de quelqu’un. L’âge n’est pas une borne neutre et objective !
 
J’ai rédigé Les Quincados, d’abord pour continuer d’investiguer les rapports de la société avec l’âge et pour défendre que les 23 millions de plus de 45 ans ne peuvent se résumer sous le vocable de seniors ! J’avais publié il y a quelques années un livre intitulé « Silver Génération », pour évoquer les 65-80 ans, qui se distinguent des aînés qui entrent en fragilité forte.
 
Là je voulais parler des plus jeunes, dont je fais partie. Les plus de cinquante ans font face à une société du mépris, une société qui ne les respectent pas et les déclassent. L’âge n’est pas une marque de déclin, ni synonyme d’obsolescence programmée. Bien au contraire.
 
La société « du haut » n’entend pas leur message : nous sommes utiles et nous voulons mettre notre expérience au service de la société. Les seniors n’ont jamais été aussi nombreux et aussi dynamiques. Les quincados assument leur âge, mais refusent d’être sages ! Ils sont cinquantenaires et un peu ados à la fois ! Ils restent jeunes dans leur tête et veulent agir sur leur vie. Ils voient les années futures comme autant d’opportunités.

Beaucoup de personnes, de femmes notamment, se retrouvent-elles dans cette notion de quincado ?
Oui, je voyais bien qu’il y avait un tournant sociologique sur le sujet. Et je voulais le traiter de manière légère et souriante. Là ou le quincado est un senior conscient de son âge, mais qui, plutôt que de se désespérer, va considérer qu’il a encore plein de possibilités pour réaliser ses rêves.
 
Ce n’est pas un « vieux jeune » : il sait parfaitement qu’il a pris de l’âge et ne fuit pas nécessairement ses responsabilités : il peut avoir des enfants à aider ou des parents à charge. Mais il veut continuer à participer à la vie en société et à « croquer la vie à pleine dents ». Souvent diplômé et vivant en ville, il refuse d’être en préretraite et se voit un peu comme dans une nouvelle adolescence. Une adolescence responsable.
 
S’il n’a pas perdu son emploi et n’est pas arrivé au plus haut poste dans son entreprise, il a compris qu’il ne progresserait plus et que l’on ne lui proposerait guère d’opportunités. Dans le milieu familial, il fait face au départ de ses enfants, il est à un tournant dans son couple… Confronté à tout cela, à tous ces départs qui s’annoncent, au lieu de se laisser abattre, il considère qu’il doit en profiter pour prendre un nouveau départ, pour « prendre son risque » comme disait René Char.
 

Les quincados expriment -pour vous- une évolution du regard de la société sur l’âge ?
Une société qui avance plus vite que les institutions et les représentations « du haut »… Les quincados veulent vivre pour eux, mais aussi pour les autres, en aidant et dialoguant avec les plus jeunes et en accompagnant leurs ainés.
 
De leur côté, les retraités contribuent massivement au tissu associatif de notre pays, mais aussi à l’aide informelle, comme aidant d’un proche fragile ou soutien d’enfants ou de petits-enfants. La France réussira sa transition démographique à la seule condition de changer ses représentations sur le vieillissement.
 
Les Français ont rajeuni leur regard sur l’âge. Pas les encore les décideurs politiques et économiques !

 
Finalement, vos quincados sont assez matures !
Oui, être quincado c’est une forme de maturité. Elle est issue de la vie, d’un coup du sort survenu d’une manière ou d’une autre dans le domaine de l’emploi (licenciement, refus de promotion…) ou familial (séparation, départ des enfants). Parfois il s’agit aussi de gens qui ont construit une vie et qui, à un moment donné, ont tout perdu.
 
Absolument, dans certains cas : c’est ce que j’appelle le « faux jeune ». J’ai vu des étudiantes âgées qui se partageaient des notes de cours avec leurs petites-filles. Là, elles ne sont pas infantilisées : elles savent parfaitement qu’elles sont les grand-mères mais elles montrent qu’il y a plusieurs manières de l’être.
 
Se posent alors la question du sens... Avant, on appelait ça la « crise de la cinquantaine ». Mais cette question du sens se pose avec d’autant plus de force, que les quincados prennent conscience qu’ils vont encore vivre longtemps.

Avec la notion de quincado, vous continuez de critiquer fortement l’âgisme ?
Absolument ! Nous sommes dans une société qui survalorise les premiers de cordée, la performance, l’efficacité et la jeunesse et ce qui est associé à cette dernière : la force, la puissance, la maitrise des outils technologiques…
 
A contrario, le regard sur l’âge est très méprisant et négatif : il associe la prise d’âge au déclin. Les quincados, à titre individuel et sans descendre dans les rues, entrent en rébellion contre ce regard négatif sur l’âge. Ils ne se reconnaissent pas dans les générations précédentes, or les institutions n’ont pas évolué : elles ont même, d’une certaine manière accéléré les choses avec un président dont la jeunesse a été un argument de campagne.
 
Dès cinquante ans, on est considéré comme un futur retraité alors qu’il reste encore une quinzaine d’années à travailler. Il y a un hiatus très fort entre les représentations institutionnelles et ce que vivent les seniors.
 
Mais les quincados ne se laissent pas détruire par le discours dominant actuel, ils ne veulent pas être réduits à leur état-civil. Avant, on estimait qu’une femme ou un homme de cinquante-trois ans était trop vieux pour refaire des études, changer de travail, refaire sa vie...
 
Avec une espérance de vie longue et des capacités plus étendues qu’avant, le champ des possibles s’est ouvert. A mes yeux, il est positif de lutter contre une sorte de déterminisme de l’âge si l’on ressent le besoin de changer et de reprendre la main sur sa vie.

Dans votre livre vous évoquez le brouillage des âges mais vous vous amusez aussi des « faux jeunes ».
La différence entre un quincado et un faux jeune, est qu’il y en a un qui « est » et l’autre qui « imite ». Le premier sait qu’il a cinquante ans, l’assume mais va utiliser les codes en sa faveur sans faire n’importe quoi tandis que le faux jeune le refuse et joue au jeune, par exemple en portant encore des mini-jupes. L’un triche et l’autre non.
 
D’une certaine manière, le faux jeune refuse le réel, tandis que le quincado connaît le réel mais le contourne un peu. J’ai eu par exemple des étudiantes âgées qui envoyaient leurs notes leurs petites-fille pour se comparer ! Là elles ne sont pas infantilisées car elles savent parfaitement qu’elles sont les grand-mères mais elles montrent qu’il y a plusieurs manières de l’être. Et elles donnent un exemple.
 
Les quincados cumulent aussi plusieurs casquettes : ils veulent bien être grands-parents mais ne veulent pas s’y cantonner. On revient à cette idée d’identités multiples, à des âges multiples dans la même journée. Ils ne veulent pas être assignés à une seule manière d’être.
 
Bien sûr, c’est narcissique : ce sont des gens qui estiment s’être beaucoup sacrifiés et qui ne veulent pas se retrouver tout de suite à la retraite puisqu’il leur reste vingt ou trente ans à vire. Ils veulent donc mener une autre vie où ils écoutent davantage leurs envies. On n’a pas encore mesuré ce que ça change dans nos têtes d’avoir gagné vingt ans d’années de vie !
 
Propos recueillis par Jean-Philippe Tarot






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