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Article publié le 13/09/2022 à 01:00 | Lu 1201 fois

Plan 75 : entretien avec la réalisatrice Chie Hayakawa (partie 1)




Le film Plan 75, de la Japonaise Chie Hayakawa est sorti sur les écrans le 7 septembre dernier. Un long-métrage présenté au Festival de Cannes dans Un Certain Regard qui évoque la question du vieillissement de la population et un « remède » pour éviter les « charges inutiles » pour la société : c’est-à-dire les anciens à qui l’on propose… l’euthanasie ! Entretien avec la réalisatrice Chie Hayakawa.


À l’exception du système d’euthanasie, peut-on dire que Plan 75 décrive la situation réelle des personnes âgées au Japon ?
Je pense qu’en effet, il y a un climat d'intolérance envers les personnes socialement faibles, y compris les personnes âgées. PLAN 75 n’existe pas dans la réalité, mais tout ce qui est décrit dans le film existe, comme le fait qu'un grand nombre de personnes âgées doivent travailler en raison de l'insuffisance du système de retraite.
 
Elles ont du mal à trouver un logement, elles se sentent mises à l'écart de la société et elles hésitent à recourir à l'assistance sociale en raison d'un sentiment de honte. Il existe une pression diffuse sur les personnes âgées qui leur donne le sentiment d'être inutiles.
 
L'intolérance, l'apathie et le manque d'imagination face à la douleur des autres sont les choses les plus menaçantes que je veux dépeindre dans ce film.
 
Pourquoi les personnes âgées acceptent-elles si facilement le Plan 75 ?
Il y a une notion forte chez les Japonais (surtout les personnes âgées), qui est de ne vouloir déranger personne. C'est une sorte de morale. Il existe également une pression sociale invisible qui leur donne le sentiment d'être inutiles et d'être un fardeau pour la société, leur famille, ou leurs amis.
 
Les médias attisent la peur de la vieillesse et du vieillissement de la société, de sorte que l'anxiété des gens augmente. Même les jeunes s'inquiètent de leur vie après la retraite. Le gouvernement japonais semble envoyer des messages aux gens pour qu'ils se débrouillent seuls.
 
Votre film est-il une critique de l'ultralibéralisme ? Peut-on aussi parler de fascisme avec cette idée d'éliminer les improductifs ?
Mon intention n’était pas de prendre particulièrement l'ultra-libéralisme pour sujet. Mais j'ai essayé de critiquer cette société qui donne la priorité à l'économie et à la productivité sur la dignité humaine.
 
Éliminer ce qu'ils appellent "les improductifs" est un concept très proche du fascisme. Bien que nous n'ayons pas de dictateur, une telle atmosphère peut émerger spontanément parmi les gens. C'est ce qui me fait peur.
 
Le massacre du début du film rappelle le fait divers japonais, celui des handicapés à Sagamihara.
J'ai été très choquée lorsque j'ai entendu parler du massacre de Sagamihara pendant l'été 2016. Dans un établissement pour personnes handicapées, un ancien employé du centre, âgé alors de 26 ans, a assassiné 19 résidents.
 
Il expliqua qu’il avait agi de la sorte pour le bien de la société et qu’il souhaitait que le Japon rende l’euthanasie possible pour les personnes handicapées, qui selon lui, n’apportent rien à la société. Dans un monde où la priorité est à l’économie, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a en fait de nombreuses personnes qui partagent cette idée.
 
Dans notre société, nous blâmons et excluons les personnes socialement vulnérables. Pas seulement les personnes handicapées mais aussi les personnes âgées et les pauvres.

Je me suis dit que ce n'était pas un incident isolé commis par un fou, mais que ce type d’incident n’attendait que de se produire dans une société dominée par l'intolérance et le rationalisme. Je voulais faire un film pour dénoncer cette société.
 
Le massacre de Sagamihara a été l'un des principaux déclencheurs dans ma décision de mettre en scène cette histoire.
 
Il est vrai qu’à Tokyo, on peut voir des personnes âgées ramasser des mégots de cigarettes dans la rue ou surveiller des parkings.
Oui, il y a beaucoup de personnes âgées qui travaillent encore. Certaines le font pour s’oxygéner, pour leur santé, et pas seulement pour l'argent. Elles veulent rester connectées à la société. D'autres ont vraiment besoin de travailler pour survivre.
 
Je ne cherche pas à refuser ce droit à des personnes qui sont prêtes à travailler. Avoir un emploi est important pour l'estime de soi et donne aux personnes âgées une vitalité nécessaire pour vivre. C'est une excellente chose.
 
Mais si la situation est différente et que la personne vit dans l'angoisse de devoir continuer à travailler pour survivre, ça, je ne peux pas l'accepter.
 
Plan 75 est-il une modernisation de la tradition de l’ubasute comme dans La ballade de Narayama de Shoshei Imamura où les personnes âgées sont abandonnées dans la montagne pour y mourir ?
On peut dire cela. J'ai le sentiment que les Japonais ont une sorte d'esprit d'abnégation. Parfois, on présente cela comme une "vertu" et une "modestie".

Il y a une similitude d’esprit entre les personnages de LA BALLADE DE NARAYAMA et ceux de PLAN 75. Dans PLAN 75, je voulais montrer que le gouvernement, qui ne montre pas son visage dans le film, manipule cet esprit pour mettre en place un système inhumain.
 
Dans les films japonais classiques, on parle souvent du lien entre les parents âgés et leurs enfants. Parfois, ils vivent dans la même maison. Dans votre film, ce lien semble être rompu. Pourtant, on sent qu’il redevient nécessaire pour les deux jeunes employés du Plan 75.
Cela fait longtemps que ce lien est brisé au Japon. C’est l'une des raisons pour lesquelles les gens manquent d’empathie les uns envers les autres, et pas seulement envers leurs parents. Au début, ces deux jeunes gens, employés par l’État, Hiromu et Yoko, ne parvenaient pas à imaginer la douleur des autres.
 
Mais en nouant des liens d’affection avec Michi et Yukio (l’oncle d’Hiromu), ils commencent à éprouver de la sympathie pour eux. Je pense qu'avoir de la compassion est une clé pour lutter contre l'intolérance et l'apathie. Je voulais montrer un espoir à travers le parcours de ces deux jeunes gens.
 
Vous établissez également un lien entre les personnes âgées et les travailleurs migrants.
Il y a en fait beaucoup de soignants étrangers qui viennent au Japon en raison de la pénurie de main-d'œuvre, notamment dans le domaine des maisons de retraite.
 
Les Philippines sont l'un des principaux pays à fournir des aides-soignants au Japon. La raison pour laquelle j'ai choisi des Philippins est qu’ils ont des liens familiaux et communautaires puissants que les Japonais sont en train de perdre.
 
L’esprit d'entraide est enraciné dans leur religion (ndlr : catholique). Je pense que l’affection est chez eux une caractéristique culturelle. Je voulais créer un contraste entre la communauté philippine chaleureuse et la communauté apathique du Japon.





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