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Article publié le 10/06/2022 à 04:34 | Lu 2898 fois

Mémoire et musique : quatre questions à Hervé Platel, professeur de neuropsychologie




Puissant inducteur de souvenirs autobiographiques (mémoire épisodique), l'écoute d'une musique connue et familière aide à la récupération de souvenirs personnels. Mais quel est le lien entre la mémoire et la musique ? Cette dernière a-t-elle un pouvoir de prévention sur le vieillissement de la mémoire ? Pourquoi avons-nous parfois une musique qui reste dans la tête ? A l'occasion de la fête de la musique, Hervé Platel en collaboration avec l'Observatoire B2V des Mémoires, nous éclaire sur les liens étroits entre la musique et ses effets sur la mémoire.


La musique a-t-elle « des pouvoirs » sur la mémoire ?
Les travaux de neurosciences cognitives sur la musique montrent que la pratique et même la simple écoute de la musique stimulent les circuits de la mémoire.
 
Nous avons notamment montré dans notre laboratoire que la densité de neurones des hippocampes du cerveau était augmentée chez les musiciens par rapport à des non-musiciens, et que cette augmentation était corrélée avec le nombre d'années de pratique de la musique1,2.
 
D'ailleurs, les enfants qui commencent à pratiquer un instrument de musique et à apprendre le solfège voient leurs performances de mémoire immédiate (mémoire de travail) significativement augmenter. Ils arrivent en effet à manipuler davantage d'éléments en mémoire.
 
Plus intriguant, des dizaines d'études proposant l'écoute de musiques à des animaux (pour tester l'hypothèse d'un enrichissement auditif du milieu de vie) montrent que la simple écoute de musique (par rapport à du silence, du bruit ou de la musique à l'envers) produit une augmentation de leurs performances dans les taches d'apprentissage mais surtout cela est associé à la création beaucoup plus importante de nouveaux neurones (neurogénèse) dans les régions du gyrus denté de l'hippocampe3.
 
La musique peut-elle être un moyen de prévention des troubles de la mémoire ?
C'est une question évidemment cruciale. La littérature scientifique montre des bénéfices de la stimulation musicale sur la mémoire des enfants et les jeunes adultes. En revanche, les preuves d'un effet préventif des troubles de la mémoire lors du vieillissement par l'écoute ou la pratique de musique sont pour le moment très parcellaires.
 
Nous avons montré que les performances à des mesures standards de la cognition chez des sujets âgés étaient meilleures chez des personnes ayant pratiqué la musique, mais relativement similaires à des personnes ayant une pratique théâtrale régulière4.
 
Ce qui ressort, c'est qu'une une pratique musicale constitue une stimulation des capacités de mémoire, mais surtout des capacités de contrôle de la mémoire (attention et concentration, inhibition des informations non pertinentes…) qui permettent aux personnes âgées de se constituer une réserve cognitive et un fonctionnement plus fluide de la mémoire.
 
Davantage d'études de suivi de populations ayant ce type de pratique sont nécessaires afin de mieux préciser la spécificité potentielle des activités musicales.
 
Comment expliquer que des personnes âgées atteintes d'Alzheimer peuvent se souvenir des paroles d'une chanson ?
Les paroles des chansons sont très liées aux musiques auxquelles elles sont associées et constituent une aide pour la mémoire. On pourrait donc dire que l'accompagnement musical « amorce » les paroles. Cependant, même les paroles s'envolent et sont difficiles à retrouver chez les patients ayant des maladies de la mémoire.
 
En revanche, ce qui est remarquable chez les patients avec une maladie d'Alzheimer, c'est la résistance, même à un stade avancé de la maladie, de la mémoire des anciennes mélodies.
 
Cette résistance de la mémoire musicale peut s'expliquer de différentes manières5, et constitue surtout un levier thérapeutique très précieux dans l'accompagnement des patients, permettant de continuer à les stimuler (dans des ateliers de reviviscence par exemple) et de lutter contre l'apathie6. Elle est aussi une aide à la régulation des troubles de l'humeur et du comportement (agressivité, anxiété et état dépressif).
 
Pourquoi, parfois, avons-nous une chanson et/ou musique qui reste en tête ?
C'est un phénomène courant et qui pour le moment n'a pas clairement d'explication scientifique. Le caractère très associatif de la musique ou des chansons en mémoire, étant donné qu'il s'agit d'informations complexes avec de multiples variables (mélodie, rythme, timbre, paroles pour les chansons…), stimulent de nombreux réseaux cérébraux qui se mettent en synchronie.
 
Cet effet a sans doute un caractère plaisant pour notre système nerveux et correspond également à une sorte de mécanisme hypnotique auquel il est difficile de se soustraire. Il y a certainement des personnes chez qui ce phénomène est plus fréquent, pour des raisons de traits de personnalité ou de relation particulière avec la musique, mais nous manquons d'études systématiques sur ce phénomène.
 
Références :
1. Groussard M, La Joie R, Rauchs G, Landeau B, Chételat G, Viader F, Desgranges B, Eustache F, Platel H (2010) When music and long-term memory interact: effects of musical expertise on functional and structural plasticity in the hippocampus. PlosOne. 5(10): e13225.
2. Groussard M., Viader F., Landeau B., Desgranges B., Eustache F., Platel H. (2014) The effects of musical practice on structural plasticity: the dynamics of grey matter changes. Brain Cogn. 90:174-80. doi: 10.1016/j.bandc.2014.06.013.
3. Kühlmann, A., de Rooij, A., Hunink, M., De Zeeuw, C. I., & Jeekel, J. (2018). Music Affects Rodents: A Systematic Review of Experimental Research. Frontiers in behavioral neuroscience, 12, 301.
4. Groussard, M., Coppalle, R., Hinault, T., & Platel, H. (2020). Do Musicians Have Better Mnemonic and Executive Performance Than Actors? Influence of Regular Musical or Theater Practice in Adults and in the Elderly. Frontiers in Human Neuroscience.
5. Groussard, M., Chan, T., Coppalle, R., Platel, H. (2019) Preservation of musical memory throughout the progression of Alzheimer's  Disease?  Toward a reconciliation of theoretical, clinical and neuroimaging evidences. Journal of Alzheimer's Disease. 68, 857–883.
6. Platel H, Groussard M. (2020) Benefits and limits of musical interventions in pathological aging. In Cuddy L., Belleville S., Moussard A. “Music and the aging brain”, Academic Press, 317-332.





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