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Article publié le 13/05/2019 à 01:00 | Lu 2299 fois

Les plus belles années d'une vie : entretien avec Jean-Louis Trintignant

Alors que le prochain film de Claude Lelouch, Les plus belles années d’une vie, va sortir sur les écrans le 22 mai prochain, revenons avec Jean-Louis Trintignant, sur ce nouveau long-métrage qu’il a tourné avec Anouk Aimée. Quand les deux acteurs d’Un homme et une femme se retrouvent 50 ans plus tard. Hors compétition à Cannes.


La première fois que Claude m’a parlé de son projet, je lui ai demandé pourquoi il voulait le faire. Je me demandais qui ça pourrait intéresser, mais il a insisté et il a fini par me convaincre. C’est toute la force de Claude : il emmène les gens, dans ses projets comme dans ses films. Et puis voilà. On l’a fait, et je ne regrette pas… parce que j’ai rarement fait un truc aussi agréable.
 
Quand on a tourné Un homme et une femme, voilà plus de 50 ans, j’avais déjà une quarantaine de films à mon actif, dont pas mal en Italie, mais ce film-là a été la plus grande surprise de tout mon parcours d’acteur. J’avais déjà vu quelques films de Claude. C’était déjà très bien mais ce n’était pas encore complètement abouti.
 
J’étais ami avec Pierre Barouh, l’auteur-compositeur, et c’est lui qui m’a amené vers Claude. Je trouvais que Lelouch était un mec bizarre… Nous, on dormait le matin. Lui se levait très tôt. Il faisait du footing, ne buvait pas, ne fumait pas. Il était très différent de nous ! Il faisait déjà preuve d’une volonté hors norme. Je ne l’ai toujours vu faire que des choses auxquelles il croyait profondément. C’est une vraie force que je n’ai pas beaucoup trouvée chez d’autres. Finalement, le succès qu’il a eu, il le mérite. Malgré tout ce qu’il a affronté pour gagner sa liberté, il est toujours resté optimiste.
 
En tournant Un homme et une femme, j’ai aussi découvert sa façon de filmer, très instinctive, particulière, que je n’ai jamais vue chez personne d’autre. Ce film a peut-être été ma plus grande expérience de cinéma, mais je ne m’attendais vraiment pas à y revenir.
 
J’ai vécu ce nouveau film un peu comme un rêve… Je me suis laissé guider par Claude. Un rêve très agréable ! Il y a bien sûr, dans mon personnage et dans ce film, beaucoup de choses qui sont proches de moi… qui sont de moi.
 
J’avais le scénario, mais c’était court, il ne comptait qu’une quinzaine de pages. Claude a développé beaucoup de séquences ! Il tourne beaucoup, quitte à ce que cela ne figure pas dans le montage final. Il aime ça ! Il faut que ça tourne tout le temps. Sur une journée de 8 heures, on tourne pendant 7 heures. C’était très actif !
 
J’irais au bout du monde avec Claude. Avec lui, j’offre autre chose. Il est tellement tonique, tellement inventif ! Je n’ai jamais rencontré un metteur en scène avec qui j’aie une telle complicité… Il y a un tel amour de tourner… C’est joyeux, c’est la vie, c’est magnifique ! Et puis il ne s’attache pas à des petites choses…
 
Souvent, au cinéma, on perd beaucoup de temps parce qu’on s’attache à énormément de détails. Lui, il a une idée, on la tourne, on la vit ensemble sans perte de temps ou d’énergie. Je souhaite à tous les gens que j’aime –même à ceux que je n’aime pas– d’avoir le bonheur de tourner avec Lelouch. Pour un acteur, c’est le rêve.
 
Le fait de retrouver Anouk, 52 ans plus tard, était aussi une expérience formidable. Je l’aime beaucoup, c’est une très grande amie. Reprendre un rôle 52 ans plus tard, c’est unique. Je crois que ça ne s’est jamais fait. Pour les plus jeunes, Un homme et une femme est un monument du cinéma un peu lointain, une histoire d’amour emblématique dont l’époque s’était saisie.
 
Aujourd’hui, elle s’incarne à nouveau, et ces flashbacks tirés du premier film deviennent bouleversants parce nos visages racontent aussi la vie qui est passée, dans une légèreté, une liberté de ton qui n’était pas possible à l’époque. Sur Un homme et une femme, nos personnages se cherchaient, ils cherchaient l’amour, ils découvraient la vie. Cette fois, ils se retrouvent et échangent vraiment autour de ce qui les a marqués. Ce n’est pas rien !
 
Claude a tourné très vite… Nous les acteurs, on aime que ça aille vite ! Ce fut une expérience magique, incroyable. C’est encore un exploit extraordinaire. Aucun metteur en scène au monde ne serait capable de faire un long métrage en une dizaine de jours. C’est un cinéma très personnel à Claude Lelouch. J’avais fait les deux derniers films de Haneke.
 
Avant de faire celui-ci, j’ai demandé à Claude quels metteurs en scène il appréciait. Il m’a cité Haneke. Ça m’a beaucoup plu, parce que c’est un cinéma très différent du sien, mais qu’il aime aussi parce que Claude est un fou de cinéma, de tous les cinémas pourvu qu’ils soient sincères.
 
Je n’ai plus très envie de tourner. Si ce film est mon dernier, ça m’ira très bien. Ça me fait très plaisir parce que je ne pensais pas connaître encore un succès –Je suis sûr que ça va en être un–. Notez que même voilà 50 ans, je n’avais pas très envie de tourner…
 
Finalement, je ne voulais pas vraiment être acteur… Je crois que j’aurais été plus heureux si j’avais exercé un métier qui ne soit pas public. Vulcanologue ou musicien. J’aurais été plus heureux. Ce métier offre d’immenses satisfactions, mais ce sont toujours des surprises. J’ai tourné plus de 110 films. Il y a quelques succès dans la liste, mais c’est assez rare. J’aurais dû faire 11 films, et pas 110…
 
Chaque fois que l’on m’a proposé un film, je répondais sincèrement que d’autres seraient sans doute meilleurs que moi. Mais les producteurs insistaient, ils disaient qu’ils avaient besoin de moi, et je finissais par le faire. Ceci dit, je dis beaucoup de stupidités et j’ai été quand même très heureux d’être acteur. Et je suis très heureux d’être dans ce film !
 
Le cinéma change. Je ne dis pas cela parce que j’ai mon âge, mais parce qu’on ne fait plus les films de la même façon. La technique et le mensonge ont pris trop de place. Il y a pourtant de très bons acteurs, surtout en France. Avant, un cascadeur accomplissait des exploits extraordinaires pour un film, maintenant on le fait techniquement.
 
On filme huit acteurs et on donne l’impression d’en avoir huit mille. Tout est devenu tellement plus facile techniquement qu’on assiste à une surenchère permanente qui ne signifie plus grand-chose. Aujourd’hui, on ne demande plus aux gens de risquer leur vie pour un film, alors qu’avant, c’était ça le cinéma, et c’est cela que le public venait chercher.
 
C’était beau, on risquait notre peau, je pense, même si on ne prenait pas forcément de risques énormes. Maintenant, la technique fait mieux que nous. Heureusement, il reste encore le théâtre pour ceux qui veulent risquer !
 
La seule chose qui résiste encore face à cette débauche de technique, ce sont de vrais moments authentiques que la caméra va chercher. C’est ce que fait Claude. Il passe son temps à traquer ça, et c’est ce que réussit Les plus belles années d’une vie, parce que même si le film met en scène deux personnes assez âgées, il apporte de l’espoir. Ce n’est pas la fin de quelque chose, c’est la continuation et le début d’autre chose, d’une nouvelle relation entre eux deux.
 
À titre personnel, ce film m’a fait énormément de bien. Je n’avais pas vu Claude depuis des années et je le regrette, parce que c’est un mec qu’il faut voir. Un mec bien ! Je pense que son film fera du bien aussi. Claude est très optimiste, et il a raison.