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Article publié le 24/11/2021 à 01:00 | Lu 842 fois

Expositions : la Collection Morozov et Picasso l'étranger, allons aux Bois !




Parmi toutes les expositions de « peintures » actuellement à l’affiche à Paris, deux d’entre elles retiennent particulièrement l’attention. Situées aux extrémités de la ville, près des Bois de Boulogne et de Vincennes, l’une comme l’autre dans des bâtiments à l’architecture audacieuse, elles célèbrent pour l’une la fameuse collection russe et pour l’autre le grand peintre catalan. Deux horizons très différents qui méritent chacun une visite, qui donnera en plus l’occasion aux amateurs de verdure d’aller faire un tour sous les frondaisons des bois voisins, encore tout roux des couleurs de l’automne finissant.


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Quatre ans après la Collection Chtchoukine à la Fondation Vuitton, Bernard Arnault, qui décidément aime ce lieu, a le projet d’y présenter la Collection Morozov, qu’il considère comme la suite de sa démarche intitulée « Icones de l’art moderne ». Il en confie la direction à Anne Baldassari, qu’il nommera Commissaire Général de cette exposition.
 
Avec une patience et un pouvoir de persuasion remarquables, l’ancienne directrice du musée Picasso parvient à rassembler plus de deux cents toiles ayant appartenu à cette collection. Pour réaliser un tel chantier, il a fallu un nombre considérable de convois hautement surveillés ; le tout protégé par des contrats d’assurance aux montants pharaoniques.
 
L’exposition présente au total plus de deux cents tableaux amassés par les frères Morozov, Mikhail et Ivan, deux (très) riches industriels, entre 1903 et 1918, puis dispersés ensuite dans divers musées d’état soviétiques.
 
On y trouve bien sûr, plusieurs chefs d’œuvre de la peinture russe parmi lesquels des toiles de Malévitch, Sérov et Kontchalovski. Mais c’est surtout les peintres français Cézanne, Renoir, Gauguin, Matisse, Picasso qui y sont représentés, toute la quintessence de l’impressionnisme de la fin du XIXème siècle.
 
C’est la première fois que toutes ces œuvres sont à nouveau réunies sur le sol français, elles qui avaient migré, bien malgré elles, à l’étranger.
 
Les quelque 200 toiles présentées sont réparties dans 11 galeries sur quatre niveaux. On est particulièrement émerveillé par deux tableaux d’André Derain aux couleurs éclatantes « Route en montagne » (Cassis 1907) et « Le séchage des voiles » (Collioure 1905).
 
Et puis très émus de revoir la série de « Vues sur la Seine par temps gris », d’Albert Marquet,  si souvent reproduites. Cézanne n’est pas en reste, avec les deux versions de « la Montagne Sainte Victoire » et aussi ses célèbres « Baigneurs » (en photo).
 
On retrouve avec plaisir « L’acrobate à la boule » de Picasso (1905), déjà vu à Paris récemment, vision symbolique où s’opposent deux perspectives, celle de la solidité du gymnaste de dos, assis sur un cube et la fragilité de l’acrobate, debout sur un ballon.
 
Et, bien sûr, l’énigmatique tableau de Van Gogh « La Ronde des prisonniers », auquel une salle entière est consacrée, dans une mise en lumière étonnante qui lui confère comme une impression de mouvement.
 
On est plus perplexe dans la dernière salle, reconstitution du salon de musique d’Ivan Morozov, où sont rassemblés, encadrés par quatre statues d’Aristide Maillol, les imposants panneaux de « L’histoire de Psyché » de Maurice Denis, peintures très académiques qu’Ivan Morozov considérait pourtant comme les perles de sa collection.

Un dernier regard, avant de quitter ce lieu, pour le bâtiment, gigantesque navire posé sur le flot du monde, construit par Frank Gehry et, pourquoi pas, un petit tour dans le Bois tout proche si le temps le permet.

Il s’agit d’un tout autre propos artistique au Musée de l’immigration. Le site de la Porte Dorée, avec ses cascades, ses palmiers et la statue dorée d’Athéna a un petit côté algérois qui n’est pas sans rappeler l’époque coloniale.
 
Sur la gauche, un peu en hauteur, trône un bâtiment majestueux aux fresques luxuriantes construit par Albert Laprade en 1931 pour l’exposition coloniale internationale qui s’est tenue aux alentours du Bois de Vincennes et qui a vu défiler pendant près de sept mois plusieurs millions de visiteurs.
 
C’est là que l’historienne Annie Cohen-Solal a décidé, le jour même de l’inauguration du nouveau musée en 2014, de faire revivre la venue en France du peintre migrant mondialement connu Pablo Picasso.
 
L’exposition retrace le parcours chaotique du célèbre catalan, arrivé à Paris en 1900, et qui eut toujours du mal à s’y faire accepter. Il fit d’ailleurs le choix de quitter la capitale et de s’installer sur la Côte d’Azur dans les dernières années de sa vie.
 
Parmi toutes les toiles exposées, on est impressionné par le « Chat saisissant un oiseau », peint en avril 1939, et qui semble terriblement prémonitoire de ce qui allait arriver dans les mois suivants. Et puis, plus serein, le lumineux « La Baie de Cannes » avec, au fond, les iles de Lérins, peint en 1958 depuis sa villa « La Californie » avant qu’il ne la quitte en 1961 à cause d’un immeuble qui lui cache la vue.
 
Mais il n’y a pas que des peintures dans cette exposition. De nombreuses gravures, sculptures, dessins et objets divers évoquent la richesse de l’œuvre du catalan constamment en création artistique. De nombreux documents sonores, des lettres et des video agrémentent le parcours des petites salles qu’on traverse lors d’un itinéraire soigneusement fléché.
 
On découvre avec plaisir des films très anciens peu connus, dont un sur le fameux Bateau-Lavoir, ou un autre célébrant son amour pour la corrida et la tauromachie.
 
Le clou de cette exposition est sans doute la salle consacrée à sa demande de naturalisation, qui lui fut refusée en mai 1940 par les services administratifs de Vichy sous des arguments nauséabonds datant de 1901 ! Cette naturalisation lui fut finalement acceptée après la guerre, mais il la refusa. Et puis la gloire et la reconnaissance vinrent enfin, à l’orée de sa vie.
 
Un desk électronique installé à la sortie permet de donner ses impressions et de féliciter toutes les personnes qui ont participé à cette aventure, et qui le méritent bien.
 
Une fois dehors, l’air parisien nous saisit à nouveau, une bonne idée est de rejoindre le lac Daumesnil tout proche où on peut encore faire de la barque. Et de songer au fil de l’eau à ces migrations, à une époque où Paris était encore le centre du monde, l’une qui entraîne vers l’est bon nombre de nos trésors picturaux, et l’autre qui fait venir dans nos murs un des plus grands génies du vingtième siècle.
 
L’art est bien le témoin, sinon le vecteur, de ces flux sans lesquels la culture et avec elle l’être humain, disparaitraient à jamais.
 
Alex Kiev