"Zola l'infréquentable" au Théâtre de la Contrescarpe : J'accuse !

Paris, 5 Janvier 1895. L’essayiste et journaliste Léon Daudet rentre chez son père souffrant, le célèbre écrivain Alphonse Daudet, après avoir assisté à la dégradation du capitaine Dreyfus dans la cour de l’École militaire. Il vient de rédiger un article sur cet évènement pour les colonnes du quotidien « Le Figaro ».





Il y retrouve Émile Zola, le grand écrivain adulé par certains, infréquentable pour d’autres, venu prendre des nouvelles de la santé de son ami Alphonse, avec lequel il s’apprête à dîner.
 
Les deux convives, malgré leur apparente proximité, entretiennent des relations complexes.
 
Léon Daudet, membre de l’Action Française depuis plusieurs années est un admirateur inconditionnel de Maurice Barrès. Antisémite convaincu, c’est un écrivain prolixe mais peu reconnu, à qui la postérité ne sera pas favorable.
 
Émile Zola, qui à l’époque a déjà écrit les 20 tomes de son roman fleuve « Les Rougon-Macquart », professe les idées humanistes qu’on lui connait, en totale contradiction avec celles de son « ami » Daudet.
 
Car ces deux hommes, qui se fréquentent en faisant mine de s’admirer, se détestent en fait secrètement. En témoignent les monologues fielleux dits en aparté par chacun, jugeant avec une rare férocité la qualité littéraire mais aussi la vie privée de l’un comme de l’autre.

L’affaire Dreyfus, le sujet premier de leur altercation, n’est finalement qu’un prétexte pour mettre à jour les haines et les envies des deux protagonistes, comme ce fut d’ailleurs souvent le cas dans la société française de l’époque, où les repas familiaux les plus chaleureux se terminaient en pugilat dès qu’on abordait le sujet de « l’affaire ».
 
La pièce, écrite et mise en scène par Didier Caron, fut créée au Festival Off d’Avignon 2022.
 
L’action se déroule sur trois ans, de janvier 1895 (dégradation de Dreyfus) à janvier 1898 (parution du pamphlet « J’accuse ! ») en passant par décembre 1897 (obsèques d’Alphonse Daudet).
 
Pierre Azéma, qu’on avait déjà vu sur cette scène dans le rôle du chef d’orchestre de « Fausse Note », du même Didier Caron, est Zola. Il sait apporter toute l’ambiguïté qui convient à son personnage, avec la face ensoleillée du grand humaniste mais aussi, une face plus sombre, d’un cabot toujours prêt à se mettre en avant.
 
Bruno Paviot lui donne honorablement la réplique dans le rôle de Léon Daudet, cet écrivain raté qui n’est qu’un prénom, comme le dit méchamment Zola. Aucune concession n’est faite par l’auteur sur le personnage, cet homme semble irrémédiablement mauvais.
 
Un décor unique -mais mouvant- très réussi, bien éclairé par Denis Schlepp, rend compte de l’avancement de l’action et des personnages au fil des jours.
 
Rendez-vous sans attendre dans ce charmant petit théâtre, où une ouvreuse adorable vous placera au mieux. Choisissez le petit balcon, si on vous le propose, d’où la vue sur scène est magique.
 
Alex Kiev
 
Théâtre de la Contrescarpe
5, rue Blainville 75005 Paris
Mercredi, jeudi, vendredi à 21h00, samedi à 20h30, dimanche à 16h30
Relâches le 07 octobre et les 24, 25 décembre

Article publié le 09/11/2022 à 01:38 | Lu 763 fois