Vie intime des personnes âgées : l'éclairage d'Eric Fiat, philosophe

Faisons du sur-mesure plutôt que du prêt-à-porter, toutes les personnes âgées ne se ressemblent pas, tous les chemins pour sortir du tabou de leur sexualité ne se ressemblent pas. Mettons-nous à l’écoute de ceux que jadis on n’écoutait pas. Et il n’est d’écoute digne de ce beau nom que celle qui se garde de tout jugement.





Que pensez-vous de cette étude* qui vient d’être réalisée ?
Il est bien sûr capital de lever le tabou catastrophique de la sexualité des personnes âgées, mais souvent celles et ceux qui veulent lever ce tabou croient qu’il est facile de le faire, que le grand progrès serait d’arriver à en parler très simplement, avec une légèreté qui convient à certains mais pas à tous.
 
Dans votre étude, j’apprécie que votre attention à la sexualité des personnes âgées n’empêche ni la délicatesse, ni la pudeur, et que vous ne vous sentiez pas obligés de passer brutalement de l’ombre à la lumière. La pudeur n’est pas la honte, le honteux se cache, le pudique se montre discrètement. Le honteux se tait, le pudique s’exprime par la litote, l’euphémisme.
 
La pudeur, c’est la vertu du clair-obscur. J’ai été très sensible à la bigarrure des situations que votre étude présente, au respect qu’on y sent, de la complexité de chacun  : la nécessaire détabouïsation de la sexualité des personnes âgées n’oblige pas nécessairement à sa célébration sans vergogne.
 
Pour certains, la tendresse est suffisante, pour d’autres pas. Pour certains, il est joyeux d’en parler, pour d’autres pas. Et chacun réclame son propre temps pour en parler car là on touche à l’intime, c’est-à-dire à ce que chacun a de plus singulier.
 
Faisons du sur-mesure plutôt que du prêt-à-porter, toutes les personnes âgées ne se ressemblent pas, tous les chemins pour sortir du tabou de leur sexualité ne se ressemblent pas. Mettons-nous à l’écoute de ceux que jadis on n’écoutait pas. Et il n’est d’écoute digne de ce beau nom que celle qui se garde de tout jugement.
 
Soyons attentifs à la qualité rétractile des êtres humains qui, comme les escargots, peuvent se recroqueviller dans leur coquille quand on les oblige à parler de ce qu’ils préféreraient taire.
 
En faisant référence au texte « Champagne et tisane » que vous aviez écrit dans l’ouvrage « Amours de vieillesse »**, on parle peu de ceux, surtout celles, qui vivent le bouleversement de la perte du conjoint après des années passées ensemble, ceux qui n’ont plus ni le champagne, ni la tisane ? 
Vous évoquez la formule de Guitry, selon laquelle «  les plus belles amours commencent dans le champagne et se terminent dans la tisane  », et la proposition que je faisais, que le moment où le membre du couple qui peut encore marcher apporte à l’autre sa tisane peut être un très beau moment de l’amour.
 
On sait qu’une solitude provisoire et choisie peut être un bonheur, quand une solitude durable et imposée est une douleur. Le cœur des endeuillés est souvent ambivalent, voire clivé : après de longs mois d’un accompagnement parfois bien épuisant, il peut osciller entre des moments où s’éprouve comme un soulagement (avec l’impression qu’on est à nouveau «  à soi  »), et des moments où s’éprouve l’effroi du «  plus jamais  » (avec l’impression que sans l’autre on n’est plus soi).
 
Ce qui est beau, c’est que le veuvage n’oblige plus à la solitude. Alors que dans mon enfance en Corrèze j’ai connu des femmes qui, veuves à 40  ans, devaient rester habillées en noir toute leur vie.

Mais là encore il serait triste que nous soyons passés d’une injonction à ne pas refaire sa vie à une injonction à la refaire, d’une époque où l’on était sommé de ne plus vivre à une époque où l’on serait sommé de « faire son deuil », et le plus vite possible.
 
Car le deuil est un travail difficile, qui relève plus de la praxis que de la poïesis, en ceci que, toujours inachevé, il a besoin du temps et ne va pas sans douleur.
 
Cette étude montre que de nombreuses personnes âgées redouteraient la réaction de leurs enfants s’ils souhaitaient rencontrer quelqu’un. Et en établissement, les oppositions familiales peuvent être fortes quand des résidents se rapprochent. La détabouïsation doit-elle aussi concerner l’entourage des personnes âgées ?
Philippe Ariès disait qu’en Occident, nous sommes passés d’un tabou à l’autre. Jadis, le sexe était tabou mais la mort était présente ; aujourd’hui, le sexe est présent mais la mort taboue. Il a raison mais certains de ses disciples ont un peu nuancé les propos du grand homme, en disant que toute la sexualité n’a pas été détabouïsée puisque la sexualité détabouïsée est celle que légitiment la jeunesse et la beauté.
 
Ne sera pas jugé libidineux, ne sera pas jugé concupiscent le beau jeune homme qui désire la belle jeune fille, ou la belle jeune fille qui désire le beau jeune homme (ou la belle jeune fille). Car ces adjectifs  : « libidineux », « concupiscent » n’ont pas disparu mais sont aujourd’hui l’apanage du désir des vieux.
 
Cela est à combattre. Mais ne l’est pas forcément la gêne, voire l’hostilité de principe qu’éprouvent les enfants à l’endroit des désirs de leurs vieux parents.
 
Freud parle de la scène primitive  : il y a dans la structure psychique de chaque être humain une difficulté d’envisager la sexualité de ses parents. Il y a dans la psyché humaine une part archaïque et la gêne que nous éprouvons à la pensée de la nudité de nos parents et de leur sexualité n’est pas qu’une vieille lune dont il faudrait vite se débarrasser pour marcher vers la liberté joyeuse.
 
Cette gêne n’est ni caduque, ni ridicule, elle a sa nécessité et je crois qu’il faut la respecter. Aussi militerai-je pour que dans les EHPAD, là encore se pratique le clair-obscur, je veux dire que certains faits soient laissés dans l’ombre, d’autres mis en pleine lumière.
 
Il faut parfois fermer les yeux : ainsi est-il peut-être bon de ne pas trop vite dire aux enfants que leur père rejoint désormais la nuit une vieille résidente. Mais il faut parfois ouvrir les yeux, pour par exemple protéger une autre résidente des pulsions d’un homme  : ne nous cachons pas que certaines altérations cognitives font que la sexualité des personnes âgées relève parfois plus de l’ordre de la pulsion que du désir, avec la possibilité de l’abus d’autrui.
 
Or la pulsion ne supporte pas l’attente alors que le désir peut s’en enchanter. Là aussi, il faut faire l’éloge du clair-obscur, et du « sur-mesure ».

*« Rapport Vie affective, intime et sexuelle des personnes âgées - Petits Frères des Pauvres - Septembre 2022 ». Réalisé à partir de l’étude CSA Research Avec le soutien financier de la Fondation des Petits Frères des Pauvres et de la CNAV (Caisse nationale d’Assurance Vieillesse).
**Amour de vieillesse, sous la direction de Marick Fèvre et Nicolas Riguidel, éditions Presses de l’EHESP, 2014.

Article publié le 06/10/2022 à 01:00 | Lu 2585 fois