Vie intime des ainés : l'éclairage de la photographe Arianne Clément

Les personnes âgées que je photographie ont envie de combattre les tabous, de redéfinir les normes de beauté, de sortir de l’invisibilité que la société impose aux aînés et de rassurer les plus jeunes sur la
richesse de leur vie et sur une sexualité qui peut être toujours épanouissante. La vie continue !





Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler avec des personnes âgées ?
Ça a été un long processus de réflexion. Lors d’un reportage sur les Inuits, j’ai commencé à photographier des aînés. Puis en Italie, j’ai photographié les grands-parents de mon amoureux, avec des portraits en noir et blanc.
 
J’ai été frappée par la réaction des membres de la famille, comme s’ils n’avaient jamais vu leurs parents sous une lumière flatteuse. Les photographes travaillent beaucoup sur les enfants, les femmes enceintes mais il n’y a pas beaucoup de photos de personnes âgées.
 
Quand je me suis lancée comme photographe professionnelle, on m’a conseillé de photographier ce que j’aimais et ça a été une évidence de travailler avec les personnes âgées parce qu’on ne les voit nulle part, parce que j’adore être avec elles, prendre le temps de les écouter et parce que les photos que je prends sont très bien reçues par les familles, les proches.
 
Et depuis 2014, je n’arrête pas de photographier des personnes âgées !
 
Et qu’est-ce qui vous a amené à travailler plus spécifiquement sur le corps et la sexualité des aînés ?
J’ai eu une subvention du Conseil des Arts du Québec pour faire un reportage sur les femmes centenaires.
 
J’ai pensé que l’apparence, la beauté, la coquetterie, les soins qu’on se donne ou qu’on ne se donne plus pouvaient être un angle intéressant et le reportage a porté sur les rituels de beauté des femmes de 100 ans et plus.
 
Pour ce projet « 100 ans, âge de beauté », j’ai fait la rencontre de Marie-Berthe, une flamboyante
femme de 102  ans complètement à l’aise avec son corps. Comme elle se sentait sexy, j’ai osé lui demander qu’on fasse des photos « boudoir » pour la mettre en valeur. Elle a adoré  !
 
Le reportage a beaucoup circulé, a été exposé dans de nombreux pays et ce sont les photos de Marie-Berthe qui étaient systématiquement mises en avant. Suite à ce projet, on m’a proposé de faire une exposition sur les femmes et j’ai décidé d’aller plus vers des photos « boudoir », des nus pour soulever les questions de la sexualité et de la sensualité.
 
Comme j’avais du mal à trouver des modèles, j’ai demandé à une amie de 88 ans et son mari de 101 ans de poser pour moi et la photo d’eux couchés dans un lit en train de rire est devenue immédiatement virale, ce qui m’a permis d’avoir beaucoup de femmes volontaires pour mener à bien le projet. L’année suivante, j’ai aussi proposé à des hommes de poser.
 
En 2021, j’ai poursuivi ce projet auprès d’une communauté de personnes âgées LGBT.
 
Est-ce que la photographie est un outil de militantisme pour lutter contre l’âgisme ?
Absolument  ! Les personnes âgées que je photographie ont envie de combattre les tabous, de redéfinir les normes de beauté, de sortir de l’invisibilité que la société impose aux aînés et de rassurer les plus jeunes sur la richesse de leur vie et sur une sexualité qui peut être toujours épanouissante.
 
La vie continue  ! Je vois aussi des femmes qui se sentent libérées par la vieillesse car la pression sociétale est moins forte sur l’apparence d’un corps féminin de 80  ans et elles deviennent sereines avec leur image.
 
Personnellement, ces photos m’aident beaucoup à faire la paix avec mon propre vieillissement, la vie ne s’arrête pas à 60 ans. On peut entretenir sa sensualité et sa sexualité toute sa vie. J’ai aussi de très bons retours de ceux qui voient les expositions.
 
Dans les livres d’or, des gens me disent merci, expriment leur émotion, écrivent qu’ils ont moins peur, voire hâte de vieillir. Les réactions des familles ont été majoritairement positives, seule une fille d’un modèle, décédé depuis, m’a dit qu’elle était mal à l’aise avec les tâches de vieillesse sur le corps de son père.
 
Il y a une belle évolution des mentalités.

Arianne Clément est une photographe canadienne qui réalise depuis plusieurs années des reportages
photos sur le corps des personnes âgées  : «  100  ans, âge de beauté  », « L’art de vieillir  ». Elle a reçu de nombreux prix et expose au Canada et à l’international.
 
Plusieurs de ces photos illustrent ce rapport. Elle travaille désormais sur les « zones bleues  », les cinq endroits sur terre avec la plus grande espérance de vie  : la région de Barbagia en Sardaigne, l’archipel d’Okinawa au Japon, la péninsule de Nicoya au Costa Rica, l’île d’Ikaria en Grèce et Loma Linda en Californie.
 
Comme le souligne Arianne Clément, le secret d’une longévité heureuse passe par une alimentation
saine, de l’activité physique mais « le dénominateur commun est la cohésion sociale, être entouré, avoir une satisfaction relationnelle. Dans ces zones bleues, le filet social est très serré. »
 
Arianne Clément expose ses photos au siège des Petits Frères des Pauvres à Paris du 11 au 25 octobre
2022.

Article publié le 19/10/2022 à 01:00 | Lu 960 fois