Vie intime des ainés : l'éclairage de Quentin Llewellyn, directeur conseil CSA Research

Cette enquête* est tout à fait inédite de par le sujet qu’elle aborde et la cible qu’elle vise. Si des enquêtes s’intéressent parfois à la vie intime et sexuelle, le plus souvent sous l’angle de la santé ou celui des pratiques (notamment vis-à-vis de populations relativement jeunes), nous avons ici eu l’opportunité de recueillir les perceptions et les opinions des personnes âgées de 60 ans et plus sur leur vie affective, le sentiment amoureux et la vie de couple ainsi que leur rapport à la sexualité et à leur propre corps à l’épreuve du temps.





Le recours au téléphone pour la réalisation du sondage (technique indispensable pour assurer la représentativité des personnes âgées dont une part non négligeable se tient encore aujourd’hui à bonne distance d’Internet) a par ailleurs constitué un point d’attention majeur.
 
Notre défi était de créer, avec nos enquêtrices et enquêteurs mobilisés sur l’étude, les meilleures conditions d’écoute et d’échanges possibles pour témoigner du sérieux de la démarche, générer de la confiance, respecter la pudeur de certains et ainsi libérer une parole profondément intime et parfois « fragile » sur des sujets a priori délicats et sensibles.
 
L’un des enseignements forts de cette enquête, au-delà de la richesse des données recueillies et de ce qu’elles nous racontent sur le vécu des personnes âgées, est que nous n’avons finalement pas rencontré de difficultés particulières dans l’accueil de l’étude.
 
Certes et comme nous l’anticipions, il y a eu des situations de gêne vis-à-vis de certaines questions posées (celles sur le rapport au corps et la vie sexuelle en particulier) et cela a pu parfois entrainer des refus et des abandons.
 
Mais au final et dans la mesure où nous entrions progressivement dans le vif du sujet, tout en prenant certaines précautions oratoires, les personnes âgées sollicitées se sont très largement livrées et, pour certaines d’entre elles, se sont mêmes ouvertement et positivement étonnées de s’être ainsi confiées.
 
Cela nous montre combien ces sujets, aussi personnels soient-ils, peuvent susciter de l’intérêt et interroger certains a priori qu’on projette sur l’autre ou qu’on s’impose à soi.
 
Pour compléter et approfondir les enseignements de ce sondage, nous avons également conduit dix
entretiens individuels en face-à-face auprès de personnes âgées actuellement accompagnées par l’association les Petits Frères des Pauvres.
 
Il s’agissait de discussions libres et ouvertes qui nous ont permis d’explorer la vie affective et intime auprès de profils spécifiques : notamment des victimes de violences conjugales ou de viols, des veuves ou veufs vivant seuls depuis de nombreuses années ou encore une personne n’ayant jusqu’à présent jamais connu de relation sexuelle…
 
Au plus près de ces personnes âgées, rencontrées le plus souvent à domicile, nous avons pu constater toute la sensibilité que révélait ce sujet, entre les non-dits, les silences, l’embarras et le partage d’émotions vives.
 
Là où la distance permise par l’échange téléphonique pouvait, d’une certaine manière, faciliter la désinhibition du répondant, ces entretiens in situ nous ramenaient à la réalité d’un sujet subtil à aborder, marqué par le poids des représentations sociales et des expériences vécues.
 
Une situation d’enquête qui mettait en lumière une forte tension entre la sexualité perçue comme un sujet tabou dans la société et l’envie manifeste de parler de sa propre intimité.
 
Ces récits de vie souvent bouleversants ne nous laissent pas indifférents et nous rappellent à quel point notre mission en tant que professionnel des études d’opinion est centrée sur l’humain sous toutes ses formes aussi complexes soient-elles, que notre matière brute derrière les chiffres et les analyses est bien le fruit de l’expression et de l’expérience d’individus singuliers.

Article publié le 21/10/2022 à 02:00 | Lu 1779 fois