Vie intime des ainés : l'éclairage de Fabrice Gzil

Le besoin d’attachement et d’affection n’est pas que du ressort du couple, mais peut être comblé par d’autres personnes. La vie intime et affective peut prendre des formes différentes et le besoin d’amour, de tendresse, d’affection, le besoin fondamental d’être touché, qui est essentiel à notre bien-être, peuvent être comblés dans d’autres types de relations. Par Fabrice Gzil, directeur adjoint de l’Espace de réflexion éthique d’Île-de-France.





Que retenez-vous des résultats de cette étude* ?

Tout d’abord, on voit que le sentiment amoureux et le désir perdurent, quel que soit l’âge. Alors même que la plupart des personnes sont en couple depuis de nombreuses années, souvent depuis des décennies, les répondants indiquent que le sentiment amoureux persiste.
 
La majorité d’entre eux disent aussi avoir autant, voire plus de désir, pour leur conjoint que par le passé. Les résultats sur la désirabilité du corps et le pouvoir de séduction sont à noter également.
 
L’étude montre sans ambiguïté que l’on peut se sentir désirable et séduisant avec un corps qui vieillit. Les stéréotypes diffusés, dans les images publiques, sur le vieillissement et les corps vieillissants semblent donc ne pas polluer les personnes concernées : je trouve cela très rassurant, voire apaisant.
 
Ce que je retiens aussi, c’est que chez les personnes très âgées, si la proximité psychique -la complicité- est centrale, la proximité physique, corporelle, reste, elle aussi, très importante, qu’il s’agisse de se tenir par la main, de s’embrasser, de dormir ensemble ou d’avoir des relations intimes.
 
En d’autres termes, contrairement aux idées reçues, le désir reste présent, le sentiment amoureux reste présent, et le corps reste présent, même si c’est parfois de manière différente. Cette triple persistance, du sentiment amoureux, du désir et de relations où s’entrelacent le psychique et le corporel, est très intéressante.
 
Cela conforte ce que nous avons écrit dans la Charte éthique et accompagnement du Grand Age : le besoin d’attachement, d’affection, d’amour ne disparaît pas avec l’âge. Et quels que soient notre âge et nos capacités, nous avons besoin de voir les personnes que nous aimons, de passer du temps avec elles, de les toucher, de les prendre dans nos bras, qu’elles nous prennent dans les leurs.
 
Cela fait écho aux travaux de J. Bowlby sur l’attachement. Et bien sûr, cela invite à considérer la solitude subie comme occasionnant une souffrance de très haut niveau, quel que soit l’âge.

Quelle vie affective et intime pour celles et ceux qui ne sont pas en couple ?

On voit que, globalement, ils vivent plutôt bien cette situation. L’étude n’aborde pas ou peu les dimensions affectives non amoureuses, à savoir l’amour, la tendresse avec ses proches, ses enfants, ses petits-enfants.
 
Il est important de souligner que le besoin d’attachement et d’affection n’est pas que du ressort du couple, mais peut-être comblé par d’autres personnes. La vie intime et affective peut prendre des formes différentes et le besoin d’amour, de tendresse, d’affection, le besoin fondamental d’être touché, qui est essentiel à notre bien-être, peuvent être comblés dans d’autres types de relations.
 
Je pense aussi aux personnes en couple quand survient la maladie ou la « dépendance ». Votre étude suggère que cela peut venir complexifier la relation conjugale et qu’une vigilance est ici nécessaire.
 
On a beaucoup parlé des « aidants » ces dernières années, mais il y a encore assez peu de travaux sur les conjoints aidants cohabitants et sur le devenir de la relation de couple quand on vit avec quelqu’un avec qui l’on ne peut plus partager la même complicité que par le passé, et qui peut sembler devenir, à certains égards, un étranger.
 
On a vu que la relation amoureuse est à la fois d’ordre physique et psychique. La maladie, la perte d’autonomie fonctionnelle peuvent perturber le rapport à autrui, à son corps et entraîner un éloignement symbolique de la personne.

La Charte éthique et accompagnement du Grand Age souligne bien le besoin, pour chaque personne, d’avoir une vie affective et une vie intime, en établissement comme à domicile ?

Cette charte rencontre un grand succès. En quelques mois, nous avons reçu plus de 15.000 commandes
d’exemplaires papier. Le document a aussi été téléchargé plus de 10.000 fois au format numérique sur notre site Internet.
 
Et nous en avons diffusé plusieurs milliers dans des colloques et des journées d’étude. Professionnels du Grand Age, bénévoles, familles et personnes âgées trouvent qu’il s’agit d’un document facilement appropriable, qui permet la réflexion et le questionnement.
 
Nous en sommes très heureux. En établissement d’hébergement, la question principale est, plus globalement, celle du respect de l’intimité et de la vie privée.
 
La préservation de temps et d’espaces pour la vie intime est essentielle, pour se retrouver seul, avoir  un moment à soi, se ressourcer, sans faire l’objet d’observation ou d’intrusions. Je ne suis pas sûr que les institutions y prêtent toujours une attention suffisante.
 
Enfin, que l’on se situe en établissement ou à domicile, l’éloignement des proches est souvent une réalité. Qui va pouvoir répondre au besoin d’amour et de tendresse, dans ces situations  ? On demande généralement aux professionnels de garder une distance.
 
Emmanuel Hirsch a une belle formule à ce propos. Il dit que l’enjeu est moins la bonne distance que la « juste présence ». Pour les personnes âgées socialement isolées, y compris en établissement, qui va pouvoir répondre au besoin fondamental d’attachement  ?
 
On débat beaucoup, en ce moment, de l’assistance sexuelle dans certaines situations de handicap. J’aimerais que l’on puisse débattre également du besoin de tendresse, d’affection, des personnes âgées isolée.

Article publié le 20/10/2022 à 01:00 | Lu 4370 fois