Réforme des retraite : agir sur l'emploi des seniors et dédier la retraite aux activités de conviction

La boîte à claques des âges est repartie pour un tour autour de l’âge légal de départ à la retraite. Pourquoi ne pas renverser la perspective en améliorant l’emploi des seniors ? Il importe aussi de questionner les raisons du refus de travailler plus longtemps et de valoriser les retraites comme moment pour l’activité de conviction. Par Serge Guérin.





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Changer les représentations des seniors et favoriser leur emploi est un préalable. Comment évoquer de travailler plus longtemps, si les plus de 50 ans continuent d’être évincés au sein des entreprises ? Si relever l’âge du départ à la retraite conduit à allonger les temps de chômage des seniors, est-ce une bonne politique ?

Rajeunir le regard sur les seniors au travail

Rappelons que seulement 56,1% des 55-64 ans sont en emploi. C’est là, où il faut d’abord agir. Les seniors, avec leurs compétences et leur envie de travailler sont une chance pour les entreprises. Le vivier est là. Encore faut-il changer le regard des recruteurs.
 
Pour une grande partie des dirigeants et des responsables de ressources humaines, l’image des seniors est encore largement associée à une charge économique, un problème de cohésion interne, un risque de productivité... Pour 35% des recruteurs, les seniors ont du mal à s’intégrer dans un collectif de jeunes et à s’adapter aux évolutions technologiques.
 
De la même façon que les entreprises continuent de vouloir rajeunir leur clientèle et leur image, alors que la consommation est tirée par les seniors, elles recherchent en priorité des jeunes, si possible hyper motivés, super disponibles et formidablement bien formés…
 
Mais, à l’inverse, comment motiver les entreprises, si une large partie des seniors n’ont plus l’envie de chercher un emploi ?

Les chiffres sont têtus : 77% des classes moyennes inférieures et modestes et 85% des plus pauvres sont favorables à la retraite à 60 ans, contre seulement 35% du côté des catégories aisées. Si 42 % des Français se déclarent prêts à travailler jusqu’à 64 ou 65 ans pour avoir une bonne retraite, seulement 39% des ouvriers sont d’accord mais 62% des cadres. Une position largement liée à la situation sociale.

La retraite c’est l’invention de l’activité

Ces réactions s’expliquent en grande partie par des représentations et un vécu négatif du travail. Il reste souvent associé à de la souffrance, au sentiment d’être méprisé et au manque de sens. Il est symptomatique que le mot « métier » soit remplacé par « poste », « job », « place »…
 
La retraite a permis d’ouvrir au plus grand nombre la liberté d’avoir des activités, souvent utiles et de liens. Le temps de la retraite c’est l’invention de l’activité qui se distingue du travail.
 
Notons que nombre des débats actuels sur la réforme des retraites laisse passer une forme de « retraitephobie » au sens où la retraite est vue comme un coût, ou seulement comme un temps de repos pour individus exténués et les retraités sont, soit perçus comme des profiteurs ou comme des victimes ; on oublie aussi beaucoup que les retraités ont financé leur retraite par leur travail ! Les retraites ne sont pas un cadeau de l’État, mais une rétribution différée.
 
A la question « qu’est-ce qui est très important dans votre vie ? », la place du travail a perdu 36 points en 21 ans ! Entre 1990 et 2021, on passe de 60% des Français qui citent le travail comme très important à seulement 24%.
 
Est-ce le travail qui a perdu de sa puissance ou son sens qui s’éteint ? Est-ce la retraite qui apparait comme un temps pour souffler mais aussi pour exister et choisir ?
 
Les temps Covid ont été suivi d’une autre épidémie : la disparition de l’envie de travail ! Les jeunes en particulier, semblent pour une grande part d’entre eux, ne plus vouloir s’investir dans le travail. Le télé-travail apparaît à certain comme un droit naturel permettant d’éviter les contraintes et le collectif.
 
Avec et après les confinements, une partie de la population a été mise en chômage technique longuement. Certains, quel que soit l’âge, y ont pris goût… D’autres ont eu envie de changer, de (re)trouver du sens dans leur activité professionnelle.
 
Dans ce contexte, les entreprises ont de plus en plus de mal à recruter et devraient plus regarder du côté des seniors. D’autant plus que la hausse attendue de la démographie en France se fera exclusivement par les seniors.
 
Alors, concrètement, comment faire pour augmenter l’emploi des seniors ?

Des pistes pour l’emploi des seniors

Il n’y a pas de solution unique : des pistes existent pour favoriser l’emploi des seniors et encore plus, celui des femmes qui sont doublement pénalisées. Il s’agit d’abord –et cela vaut pour l’ensemble des âges- de (re)donner du sens au travail. L’être humain est un « animal social » a besoin de se sentir utile et reconnu.
 
Sur un plan plus technique, pensons aussi à des incitations fiscales spécifiques à l’emploi des seniors et à développer une approche plus souple du départ à la retraite. Dans les années 1980, l’économiste Dominique Taddéi, proposait déjà, une retraite à la carte où le salarié senior pourrait progressivement réduire son temps de travail.
 
Cette approche serait aussi singulièrement bénéfique en termes de santé publique, car le passage brutal à la retraite reste un choc difficile à vivre pour quantité de personnes.
 
La fin de la vie professionnelle pourrait être aussi un temps utilisé pour la transmission de savoir-faire entre l’expérimenté et un salarié découvrant le métier. Le contrat de génération fut un échec ? Relançons l’idée en la rendant plus simple.
 
Et pourquoi ne pas construire des parcours professionnels plus longs mais comprenant des périodes de respiration ? Tous les dix ans, pouvoir prendre un temps pour soi, pour se former ou pour s’impliquer dans la vie collective et une façon de se décentrer, de s’ouvrir au monde.
 
Tout au long de la vie professionnelle, allons vers des politiques actives et adaptées de la prévention centrées aussi bien sur la santé (en ce cens l’instauration par le ministre François Braun des trois visites médicales obligatoires est une avancée), la qualité de vie (comme la mobilisation en entreprise d’approches non médicamenteuses proposée par l’agence des Médecines Complémentaires Adaptées ) que de développer l’effort d’acquisition de compétences et de capacités à saisir la société et ses évolutions pour les salariés seniors.
 
Pensons aussi à la piste des PME et TPE qui n’ont pas nécessité d’employer un expert à plein temps. Elles peuvent, en se groupant à plusieurs employeurs, offrir des conditions satisfaisantes d’activité à un salarié expérimenté.

Enfin, orienter l’emploi des seniors vers des métiers de la relation (accompagnement en formation des jeunes comme des seniors, soutien aux aidants, aux plus fragiles ...) est une autre piste. Profiter de ses dernières années de vie professionnelle pour s’orienter vers des métiers du « care », c’est aussi trouver du sens à un parcours professionnel et contribuer à rendre la société plus résiliente.
 
Sortons du fétichisme de l’âge, donnons priorité à la prévention et au soutien à l’emploi des seniors pour renforcer les chances de réussir une société solidaire de la longévité.

 
Par Serge Guérin. Sociologue, Professeur à l’INSEEC GE.
Auteur de "La société résiliente", avec V Fournier, Fauves, 2022, et Les Quincados, Calmann-Levy, 2019. Va bientôt publier "La silver économie pour les nuls", avec D Boulbes, First Edition

Article publié le 12/01/2023 à 01:00 | Lu 2383 fois




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