Pourquoi dit-on que l'intestin est notre 2ème cerveau : l'éclairage de Gilles Mithieux du CNRS

L’étude MeatLab Charal l’a mis en exergue : les Français n’ont pas une idée très précise de ce qu’est leur deuxième cerveau, c’est-à-dire leur intestin. Ils sont ainsi 40% à ne pas savoir répondre à la question « pourquoi dit-on que notre intestin est notre 2e cerveau ? ». Le point avec Gilles Mithieux, directeur de recherche au CNRS et directeur du laboratoire Nutrition, diabète et cerveau à l’université Claude Bernard de Lyon.





Pour Gilles Mithieux, ce que l’on appelle deuxième cerveau pourrait très bien s’appeler… Premier cerveau ! C’est dire l’importance qu’il accorde à notre intestin.
 
« C’est le cas des organismes très primitifs, comme ce petit vers que l’on appelle Caeenorbiditis elegans qui n’a pas de cerveau mais uniquement un intestin, quelques muscles et quelques centaines de neurones. Dans l’évolution donc, le premier cerveau qui est apparu est bel et bien le système de nerfs autour de l’intestin », introduit Gilles Mithieux.
 
Pour ce qui concerne l’être humain, l’intestin a lui aussi un système nerveux, nommé système nerveux entérique. Il comporte environ 1 milliard de neurones (sur 10 milliards au total), soit 10% des neurones du corps.
 
Ces deux cerveaux communiquent sans arrêt. Ainsi, 80% des neurones de l’intestin sont afférents, c’est-à-dire qu’ils envoient des informations au cerveau et 20% sont efférents, c’est-à-dire qu’ils reçoivent des informations du cerveau. En comparaison, les yeux, ce sont un million de neurones. Les goûts et les odeurs, 50.000 neurones.
 
Le système hormonal est très important pour l’intestin. Au fur et à mesure que les aliments arrivent dans l’intestin, des hormones sont sécrétées dans le sang pour communiquer au cerveau différents signaux.
 
Par exemple, lorsque le système digestif est vide, la ghréline, une hormone coupe-faim, est sécrétée. Lorsque l’on mange, l’organisme arrête de sécréter cette hormone et la remplace par d’autres hormones comme la leptine, produite par l’estomac pour arrêter la sensation de faim.
 
D’autres organes communiquent également avec le cerveau, comme l’estomac (de manière mécanique avec les neurones) ou le pancréas.
 
Également, les neurones de l’intestin et certaines bactéries du microbiote vont libérer des neurotransmetteurs ou messagers chimiques fabriqués aussi dans le cerveau tels que la dopamine qui nous donne l’entrain et l’envie. De plus, 90% de notre sérotonine est sécrétée par l’intestin et nous apporte de la sérénité utile pour bien dormir en se transformant en mélatonine.
 
Les bactéries libèrent aussi d’autres molécules bénéfiques, par exemple les bifidobactériums, comme le bifidus qui produit du butyrate (apporté par le beurre aussi).
 
Ces bactéries ont besoin de se nourrir et c’est en partie elles qui vont déclencher l’envie de manger. L’intestin et le cerveau sont directement connectés par le nerf vague.

Mais, et l’on n’y pense pas forcément, il existe aussi un autre système -appelé nerfs splanchniques- qui communique avec la moelle épinière et lui permet de venir compléter le système du nerf vague en remontant des informations d’intérêt nutritionnel jusqu’au cerveau. « Ces deux systèmes agissent en complémentarité », détaille Gilles Mithieux.
 
S’il semble logique que notre intestin informe le cerveau de notre activité digestive, il semble plus surprenant qu’il agisse sur nos émotions et notre activité cérébrale. Et pourtant, c’est bien le cas. Il y a un lien entre alimentation et émotions. Le glucose sanguin joue un rôle capital.
 
Ses effets sur la satiété et sur la réduction de la sensation de faim sont connus. Il peut être apporté par l’alimentation mais également par le corps lui-même qui resynthétise le glucose en dehors des périodes de repas afin d’éviter l’hypoglycémie. Le foie, les reins et aussi l’intestin sont les trois organes qui permettent de re-synthétiser le glucose.
 
Il a également un rôle important sur le psychisme : En consommant des protéines et des fibres, l’intestin va se mettre à produire du glucose.

« Parmi ses nombreux effets sur le système métabolique, celui-ci a un effet rassérénant qui contribue au bien-être mental. Ainsi, la littérature est très claire, les régimes riches en fibres et en protéines ont des effets antistress et anti-anxiété dépendant du glucose produit par l’intestin », explique Gilles Mithieux.
 
Isabelle Descamps est de cet avis également : « c’est vérifié sur le terrain : lorsque les patients mangent plus de fibres, plus de graisses et plus de protéines, ils vont vite mieux ».
 
D’une manière générale, comme cela a été démontré dans une étude sur l’animal, les conséquences sont visibles en quelques semaines : il y a une association extrêmement importante entre une alimentation riche en graisses et en sucres et des symptômes d’anxiété et de dépression.
 
« Il n’y a pas de données claires sur la relation entre l’état mental au moment du repas et ce que l’on a envie de manger. C’est très dépendant de l’individu et c’est surtout sur la quantité que cela va se jouer », introduit Gilles Mithieux.
 
En effet, certains individus très stressés vont manger ce qui leur tombe sous la main, avec souvent des aliments riches en énergie. Et, à l’inverse, des individus stressés vont avoir tendance à stopper leur alimentation.
 
Pendant le repas néanmoins, lorsque le stress n’est pas trop important, il va y avoir cet effet bénéfique du repas, par tous les mécanismes de communication dont on a parlé sur le plan métabolique mais aussi sur le plan mental. À l’inverse : lorsque l’on fait des excès, que l’on a trop mangé, on ne se sent pas très bien.

Article publié le 04/11/2022 à 01:00 | Lu 2227 fois