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Article publié le 28/02/2019 à 01:30 | Lu 3210 fois

Les seniors : entre besoin de justice et pessimisme par Serge Guérin

Les générations partagent-elles encore des valeurs communes ? La doxa nous dit que non. Une étude sur les valeurs des seniors rapportées à celles de l’ensemble des Français permet de remettre les pendules à l’heure. Il a été proposé à un échantillon représentatif de Français, de dire pour cinq valeurs, si elles étaient importantes ou non. De là, comparons les réponses de toute la population avec celles des seuls seniors, ici les plus de 50 ans.


Serge Guérin
Il apparaît d’abord une absence de différences pour les valeurs « Liberté » et « Vie privée » : le premier terme est considéré comme important par 47% des Français et 49% des seniors ; le second par 41% de la population versus 42% des plus de 50 ans.
 
Pour deux autres valeurs, les divergences existent mais restent mesurées : la « Solidarité », citée par 43% des Français et 48 % des seniors ; le « Respect », dont, à l’inverse, les Français se disent plus attachés, avec 66% de réponses positives, que les seniors, qui sont 59% à citer cette notion comme importante.
 
Finalement, seule la « Justice », entraîne véritablement une divergence forte : seulement 40% des Français la citent, le score le plus bas des cinq mots testés, alors que les seniors sont 55% à la considérer comme une valeur d’importance, soit le deuxième score le plus haut dans l’échelle d’importance pour les seniors.
 
Ces 15 points d’écarts signifient certainement que les seniors ont le sentiment d’être mal traités par la société. Les décisions gouvernementales au détriment des retraités de 2017-2018 ont fait des dégâts...
 
La très bonne nouvelle, qui n’est qu’une confirmation pour qui défend la puissance de l’intergénération, c’est que hormis sur cet item, les convergences apparaissent solides au sein de la communauté nationale. Ou plus exactement, les fermants de divisions ne relèvent guère de la question des générations...
 
Des seniors pessimistes
En revanche, mauvaise nouvelle, les seniors se distinguent par une vision particulièrement négative de l’avenir de la France : 75% se disent pessimistes, dont 25% très pessimistes... En comparaison, les Français dans leur ensemble ne sont « que » 66% à se montrer pessimistes.
 
Les seniors sont-ils aussi négatifs car ils ne peuvent s’empêcher de comparer avec le monde, plus homogène et plus lisible, qu’ils ont connu ? Souffrent-ils du déclin de notre pays par rapport au reste du monde ?  Est-ce juste le fait d’une certaine nostalgie et d’une mélancolie pour leur jeunesse envolée ? Sans doute un peu des trois.
 
Si les Français sont connus pour leur pessimisme collectif et un optimisme individuel, retrouve-t-on cela du côté des plus de 50 ans ? D’une certaine manière oui, puisque 41% d’entre eux se déclarent optimiste pour leur propre avenir. C’est tout de même 10 points de moins que pour l’ensemble de la population.
 
Et sans doute que si nous comparions les déclarations des femmes par rapport à celle des hommes, nous aurions du côté des premières, encore plus de pessimisme. Une étude Ipsos montre que si 80% des hommes de plus de 60 ans se déclarent bien dans leur âge, les femmes de 60 à 75 ans ne sont que 75% du même avis et ce chiffre tombe à 57% chez les femmes de plus de 75 ans...
 
Très souvent on a pu remarquer que les seniors se disaient plus heureux ou mieux dans leur peau que l’ensemble de la population. Un des facteurs d’explication pouvait être une plus forte capacité à relativiser. Age oblige !
 
Ici, il n’en n’est rien. Là encore, le discours ambiant et les récentes mesures envers les retraités ont dû faire leur effet. D’ailleurs, une autre étude relève que si 38% des Français en activité affirment que la situation de leur foyer s’est détériorée en 2018, ce ressenti est partagé par 60% des retraités.
 
Ce pessimisme se nourrit aussi des deux priorités associées au bien vieillir chez les seniors :  être en bonne santé et ne pas avoir de soucis financiers. Les seniors sont 90% à citer la bonne santé comme source du bien vieillir et pratiquement les deux tiers placent ce critère au premier rang.
 
Le deuxième sujet d’importance concerne les finances : 49% l’évoquent, dont 11% en premier. On notera que cette inquiétude face au manque d’argent concerne toutes les catégories sociales : les plus pauvres sont 66% à s’en alarmer mais 43% des hauts revenus sont dans le même état d’esprit.
 
La crainte partagée chez les seniors, et au-delà, c’est de ne pas pouvoir financer sa perte d’autonomie ou celle d’un proche. Une sorte de perte d’autonomie au carré...
 
Serge Guérin, sociologue. Professeur à l’INSEEC.
Co-auteur de La guerre des générations aura-t-elle lieu ?, Calmann-Lévy, 2017 et de La Silver économie, La Charte, 2018.