Vie intime des ainés en EHPAD : l'éclairage de Marick Fèvre

Ce que je déplore, c’est qu’il y a plein de formations disponibles sur la vie affective et sexuelle des personnes âgées mais ce n’est pas l’ensemble de l’établissement qui est accompagné sur le sujet et très rarement sur la durée. C’est toujours du ponctuel, des personnes de l’établissement qui se font former isolément et en « one shot » il n’y a pas de réflexion continue. Par Marick Fèvre, chargée de mission à la Fédération nationale d’éducation et de promotion de la santé.





Que retenez-vous des résultats de cette étude* ?

Je m’intéresse aux questions de vie affective et sexuelle des personnes âgées depuis 2007-2008, je suis une « vieille » du thème, et cette étude montre bien les évolutions et heureusement. Aujourd’hui, vous trouvez facilement des personnes plus ou moins expertes ou à l’expertise plus ou moins récente pour en parler.
 
Vous trouvez des financements pour réaliser des études et surtout, il existe une offre de formation pour les professionnels beaucoup plus importante. La façon d’aborder le sujet a également changé, il est désormais possible de parler de façon distincte du plaisir féminin et du plaisir masculin, vous pouvez parler des orientations sexuelles.
 
En 2007, il fallait imposer cette thématique comme digne d’intérêt et tout aussi importante que la prévention des chutes ou la dénutrition qui étaient les sujets phares en matière de prévention et de santé pour le public âgé.
 
Le thème est aussi fréquemment traité dans les médias comme un sujet digne d’intérêt en s’éloignant des représentations axées sur l’impossibilité d’avoir des relations sexuelles quand on est âgé. Selon le média et son audience l’angle d’approche peut se résumer à montrer ce que j’appelle un amour Mamie Nova avec les mariages dans les maisons de retraite alors que cette situation n’est largement pas majoritaire.
 
En revanche, certains aspects ne sont toujours pas traités comme les inégalités sociales de santé qui affectent aussi le public âgé sur les questions de vie affective et sexuelle.

Pourquoi les établissements qui hébergent des personnes âgées ne proposent-ils pas de chambres doubles ?

C’est un ensemble de facteurs intriqués de façon complexe les uns aux autres : je dirais que cela dépend surtout du niveau d’engagement de la direction de l’établissement.
 
Si la direction est fortement soutenante et considère que la vie affective, intime, sexuelle des résidents est une priorité, qu’elle met en place une réflexion collective alors elle parviendra à résoudre les obstacles : proposer une chambre double, proposer un lit double médicalisé.
 
Réussir à le faire nécessite beaucoup d’énergie et de volonté car le système n’est pas pensé et prévu pour, le système repose sur une vision d’une personne âgée seule dans son lit et dans sa chambre et le modèle économique est construit sur cette vision. C’est la même chose qu’à l’hôpital et ce n’est pas un hasard.
 
De manière générale, je déplore qu’une grande partie des innovations à destination du public âgé soit pensée sans les consulter et dans une approche de surveillance -les capteurs par exemple. Toujours l’éternel « je pense à la place d’elles (les personnes) ce qui est bon pour elles » et dans un objectif de standardisation des comportements.

Constatez-vous une évolution chez les professionnels du Grand Age ?

L’évolution chez les professionnels des établissements procède de deux phénomènes à mon avis  : d’une part eux-mêmes vieillissent et on ne peut pas évoquer ces questions sans s’interroger sur son âge, son propre vécu et son rapport personnel au sujet ; et d’autre part, il existe de plus en plus de livres sur le sujet, de conférences, de formation, de sensibilisation.
 
Jusqu’en 2020, j’ai animé tous les ans un séminaire de formation de trois semaines auprès de futurs directeurs d’établissement à l’EHESP (Ecole des hautes études en santé publique), j’ose espérer que ces moments de réflexion collective ont porté leurs fruits, c’est à dire garder un esprit ouvert, disponible à la remise en question.
 
Ce que je déplore, c’est qu’il y a plein de formations disponibles sur la vie affective et sexuelle des personnes âgées mais ce n’est pas tout l’établissement qui est accompagné sur le sujet et très rarement sur la durée.
 
C’est toujours du ponctuel, il n’y a pas de réflexion continue, une personne comme une aide-soignante  j’utilise le féminin générique car ce sont majoritairement des femmes-va à la formation et va rapporter le contenu aux autres.
 
C’est très compliqué car ce sujet mérite une dynamique collective de considération, de réflexion, d’instances, de décisions à mettre en place et elle n’a pas le pouvoir de le faire. Pour les aides à domicile, ça relève d’une autre problématique directement liée à leur mode d’organisation de travail.
 
Les plannings sont contraints, les horaires fractionnés, les salaires bas et le métier est peu valorisé alors qu’il est vraiment difficile au quotidien. De plus, les familles considèrent souvent à tort qu’elles sont là pour faire des tâches de l’économie domestique et pas disponibles pour écouter, échanger avec les personnes âgées.
 
Leur dégager du temps pour qu’elles se forment est très compliqué alors qu’elles seules et sont confrontées à des questions comme de possibles violences et contraintes au sein du couple âgé, des désirs et attentes de l’ordre du sexuel qui s’expriment.
 
Vraiment elles peuvent être très seules face à des situations douloureuses sans savoir vers qui se tourner pour trouver les réponses. Et si elles devaient partir en formation, je ne suis pas persuadée que ce soit la thématique prioritaire tellement le secteur de l’aide domicile est confronté à de multiples problématiques.

*« Rapport Vie affective, intime et sexuelle des personnes âgées - Petits Frères des Pauvres - Septembre 2022 ». Réalisé à partir de l’étude CSA Research Avec le soutien financier de la Fondation des Petits Frères des Pauvres et de la CNAV (Caisse nationale d’Assurance Vieillesse).

Article publié le 11/10/2022 à 01:00 | Lu 1440 fois