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Article publié le 22/08/2018 à 01:00 | Lu 1806 fois

Les vieux fourneaux : entretien avec Christophe Duthuron, le réalisateur du film

On l’attendait depuis des mois. Enfin, ils arrivent. Les vieux fourneaux, film issu de la bande dessinée phénomène arrive sur nos grands écrans ce jour dans toute la France avec en prime, le bonheur de retrouver Eddy Mitchell, Pierre Richard et Roland Giraud qui interprètent trois amis d’enfance de 70 balais qui ont bien compris que vieillir était le seul moyen de ne pas mourir et ils sont bien déterminés à le faire avec style ! Entretien avec le réalisateur.


Comment êtes-vous arrivé sur ce film ?
Un coup de chance ! Le projet était presque « bouclé ». Les comédiens principaux étaient choisis, le scénario, pratiquement achevé, les dates de tournage, arrêtées... Il ne manquait que le réalisateur ! J’ai pris mon bâton de pèlerin et suis allé voir les deux producteurs…
 
Vous n’aviez jamais réalisé de film. A votre avis, pourquoi votre « candidature » a-t-elle été retenue ?
Je ne sais pas exactement. C’était peut-être la seule ! (Rires). En tout cas, je peux être reconnaissants à Clément et Mathieu, peu de producteurs auraient fait ce pari. Mon travail avec les acteurs au théâtre, dont Pierre Richard, a peut-être joué.
 
Et puis il se trouve que je suis un fan absolu des Vieux fourneaux. Je les ai connus, si j’ose dire, à leur « naissance », en 2015. J’ai eu immédiatement le sentiment d’avoir trouvé une perle. Je n’ai pas été le seul. L’album a reçu le Prix du public à Angoulême dans la foulée de sa parution et il est devenu un phénomène de librairie. Non seulement je les relisais régulièrement, mais je les offrais à mes copains pour les anniversaires !
 
Qu’est-ce qui vous avait séduit tant que ça dans le premier album ?
Tout ! (Rires).  Au premier coup d’œil, le graphisme. Les personnages de Paul Cauuet, son souci de la mise en scène, de la fluidité, sa maîtrise du « rythme » de lecture. C’était une BD en droite ligne de cette école franco-belge que j’admire tant, et en même temps, elle avait une personnalité singulière, un style qui ne ressemblait à aucun autre.

Elle ne copiait personne. C’est rare. Et puis la langue sublime de Lupano, bien sûr. C’est à la fois goguenard, rigolard, anar, vachard, transgressif, nostalgique et… plein d’humanité. Le tout, avec une faconde que j’affectionne particulièrement puisque c’est celle de mon Sud-Ouest natal !
 
Dans le film, Les Vieux fourneaux parlent comme Wilfrid Lupano les fait s’exprimer dans la BD. La syntaxe de leur langue est riche, leurs mots sont choisis, et leurs phrases, finies. Si on écrit encore comme ça, on ne parle presque plus jamais de cette façon-là…
Ils ont le style de leur âge ! C’est un contre-pied à la mode assez gonflé. Aujourd’hui, par peur de faire « littéraire », ou par souci de naturalisme, on peut avoir tendance à écrêter les choses, à banaliser la forme.

C’est dommage, parce que bon nombre de gens dont je fais d’ailleurs partie, ont la nostalgie des dialogues à « l’ancienne ».Quand je suis arrivé sur le projet, son écriture n’était pas terminée. Wilfrid, attendait, pour finaliser son script, de connaître celui (ou celle) qui réaliserait le film. On a donc beaucoup travaillé ensemble.
 
Quand vous avez rejoint le projet, le « casting » était fait. Mais, à votre avis, pourquoi a-t-on distribué ces trois acteurs là dans les rôles des Vieux Fourneaux ?
Franchement, pour moi, la question ne se pose pas.  Quand on les voit à l’écran, il me semble évident qu’ils étaient les meilleurs, ensemble et séparément, pour être ces Trois vieux Fourneaux ! Après, je veux bien croire que leur trio n’a pas dû être si facile que cela à constituer.

D’abord, il fallait trouver des comédiens qui acceptent de jouer ces rôles, c’est-à-dire des comédiens qui acceptent de reconnaître qu’ils ne sont plus si jeunes ! (Rire). Ensuite, ces comédiens devaient pouvoir ressembler, chacun, physiquement, à un des personnages dessinés par Paul Cauuet...tout en étant cohérents avec les caractères écrits par Lupano. En même temps, il fallait qu’ils soient « compatibles » entre eux, que le trio fonctionne... On peut dire qu’on a eu de la chance d’avoir ces trois-là !
 
Pierre Richard, Eddy Mitchell et Roland Giraud n’avaient jamais tourné ensemble. Avez-vous eu peur, que sur le plateau, ça ne fonctionne pas bien entre eux ?
A dire vrai, non ! Chacun de leur personnage était si bien dessiné et si riche, qu’il n’y avait pas d’ambiguïté possible. Aucun ne pouvait avoir la tentation d’aller empiéter sur le territoire de l’autre. Quant à leur entente professionnelle et amicale, je ne l’ai jamais mise en doute. Pierre, Roland et Eddy ont tous les trois dépassés depuis longtemps leurs problèmes d’ego, si tant est, d’ailleurs, qu’ils n’en aient jamais eus.
 
Ce sont des bons vivants qui ont, en partage, le talent, le rire et le sens de la dérision. Ma seule petite appréhension, comme c’était mon premier film, était de savoir s’ils m’accepteraient comme directeur d’acteurs. J’ai eu de la chance ! Pierre que je connais depuis longtemps, et avec qui j’ai monté trois spectacles, m’a tout de suite légitimé auprès de toute l’équipe. En plus d’être le comédien que l’on sait, Pierre est un homme d’une grande générosité.

Comment avez-vous réussi à transformer Pierre, en Pierrot, Eddy, en Mimile et Roland, en Antoine ?
En fait, Ils étaient tellement bien distribués que cela a été assez facile. Physiquement, Pierre est assez proche de Pierrot, Il en a le côté échalas et la blancheur des cheveux. Il a juste fallu lui dégarnir le front et l’affubler de grosses lunettes, des noires rectangulaires à la place des rouges arrondies qu’il porte souvent dans la vie.

Roland aussi, a un physique qui se rapproche de celui de son personnage, Antoine. Il en a, en tous cas, la stature et la sévérité de la mâchoire. On lui a quand même demandé de se décolorer les cheveux en blanc. Après avoir fait un peu la grimace, le grand acteur qu’il est a finalement accepté sans trop barguigner ce petit sacrifice.
 
Le personnage qui nous a posé le plus grand problème a été celui de Mimile, tenu par Eddy. Dans la BD, c’est un petit gros dégarni. Autant dire qu’on est loin de la prestance et l’insolente jeunesse d’« Eddy Mitchum », comme je m’amusais à l’appeler. Le « personnage » Eddy dégage surtout de la force. Or, la drôlerie des fourneaux tient aussi à ce que ce sont des « petits » vieux avec de grandes gueules.
 
Il a donc fallu créer ailleurs ce décalage. Lui trouver une « faille » pour qu’il nous touche immédiatement. Il y a la posture voutée, le corps cassé, bien sûr, mais surtout une tentative un peu ridicule – parce que perdue d’avance - de retenir l’image de sa jeunesse. Je n’en reviens toujours pas qu’Eddy ait accepté la teinture de cheveux corbeau et la moustache dessinée au crayon. 
 
Mis à part Pierre, vous ne connaissiez pas les membres de ce trio. En quoi vous ont-ils surpris ?
Je connaissais bien Pierre, mais je l’avais surtout vu travailler en solo. J’ai découvert qu’il a un formidable esprit d’équipe. Il a été la cheville ouvrière du trio, et même de toute la distribution. Sa manière de jouer avec les autres est très généreuse, tout en étant d’une précision diabolique. Pour les autres, il est difficile de parler de « surprise », parce que je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre.
 
Ce qui m’a quand même épaté, c’est leur juvénilité. Voilà des hommes qui arrivent avec les valises chargées, de leur carrière, leur parcours personnel, leur image, leur âge, et qui sont pourtant d’une légèreté et d’un appétit presque enfantins. Ils ne se présentent pas avec leur notoriété en bandoulière, et nous la font au contraire vite oublier. Ils ne laissent pas le prix sur le cadeau. Sans doute parce qu’ils ne sont plus en conquête, n’ont rien à prouver à personne. Ils sont revenus à l’essentiel. La vie. Les autres. Boire, manger, et...rire.
 
Sur le plateau, j’ai eu davantage à les calmer qu’à les stimuler ! Mais attention. Cet appétit de vie ne les empêche pas d’être de gros bosseurs. N’oublions pas qu’ils sont tous passés par le théâtre. Ils ont donc tous les trois une grande rigueur dans le travail.
 
La musique du film offrent des sonorités très années 70…
Je voulais des musiques qui rappellent le charme de ces années-là, qui furent celles de la pleine maturité de nos « Trois Fourneaux ». Et je voulais aussi que ces musiques arrivent à caractériser les personnages principaux du film. Pour cela, on a donc composé quatre thèmes, qu’on a orchestrés différemment.
 
Celui de Lucette est assez intemporel, celui de Berthe, plutôt nostalgique, celui de Sophie, plus naturel, moins sophistiqué, avec une guitare prépondérante, et enfin celui de nos Fourneaux. Parce que ces trois-là trainent des « casseroles », ce thème a une orchestration plus cuivrée, plus ouvertement seventies. C’est le seul qui évolue tout le long du film, au gré de l’histoire. Il est tour à tour joyeux, dynamique, mélancolique, italien, etc…
 
Dans quel genre classez-vous Les Vieux Fourneaux ?
Pourquoi faudrait-il le classer ? C’est la drôle d’histoire de petits hommes confrontés à de grandes choses, la vie, l’amour, la mort, l’amour, la trahison, le temps qui passe. Ça coche toutes les cases. Les producteurs disent que c’est une comédie populaire. Wilfrid y voit un mélodrame rural ! Et au fond ils ont tous raison !
 
Vous aimeriez que les gens portent quel regard sur le film ?
J’aimerais qu’en sortant de sa projection, leur regard sur la vieillesse ait changé. Ces trois types sont magnifiques, tellement drôles, tellement libres ! Plus on vieillit, plus on se débarrasse des oripeaux de la bienséance et des faux semblants. On ne se sent plus dans l’obligation de séduire. On voyage plus léger. Au fond, c’est l’envie de vieillir, que je voudrais qu’on ressente. Qu’on se dise que le meilleur est peut-être à venir !