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Article publié le 09/05/2019 à 01:00 | Lu 1897 fois

Les plus belles années d'une vie : entretien avec Claude Lelouch

Alors que le prochain film de Claude Lelouch, Les plus belles années d’une vie, va sortir sur les écrans le 22 mai prochain, revenons avec ce réalisateur hors pair qui a si bien su filmer l’amour, sur ce nouveau long-métrage avec Anouk Aimé et Jean-Louis Trintignant, les deux acteurs de Un homme et une femme qui se retrouvent 50 ans plus tard. Hors compétition à Cannes.


Claude Lelouch est un chasseur d’émotions. Chacun de ses films explore de nouvelles façons de partager ce qui compte le plus pour lui. Il aime la vie et la célèbre dans tout ce qu’elle a de plus fort et de moins attendu. Plus qu’aucun autre, il sait faire naître ces moments que l’on croit volés à la réalité et que son cinéma rend éternels.
 
On pourrait dire que Les plus belles années d’une vie est historique parce que depuis que le 7ème art existe, c’est le premier et le seul film à réunir les mêmes interprètes –deux icônes, n’ayons pas peur des mots– d’une même histoire mondialement célébrée, à plus de cinquante ans d’intervalle.
 
C’est vrai. Mais ce serait réduire le film à ce qu’il n’est pas. Ce 49ème opus (déjà) de Claude Lelouch est d’abord un regard sur ce qui compte, sur ce qui nous marque, ce qui fait nos vies, saisi par un cinéaste passionné et résolument à part. Son film n’est ni un épilogue, ni une conclusion. C’est un nouveau départ.
 
Un nouveau départ
Il a fallu tant d'évènements pour que ce film existe. D'abord l'image d'une femme et son chien, un matin, il y a plus d'un demi-siècle, au loin sur la plage de Deauville. Une image de la vie qui m’a permis d'en créer tant d'autres. Il a fallu un film en état de grâce, un film qui ne s'est pas effacé des mémoires. Il m’a fallu un jour traverser Paris au petit matin à toute vitesse pour fabriquer le souvenir d'un rendez-vous.
 
Il m’a fallu tomber, me relever, connaître l’échec et le succès. Il m’a fallu la liberté de n’en faire qu’à ma tête. Il m’a fallu deux visages intemporels, ceux d’Anouk et Jean-Louis, d’un regard sur la vie qui s’appuie sur le parcours de deux êtres, à travers leurs interprètes exceptionnels.
 
Ce nouveau film puise son authenticité dans une réalité passée dont nous avons la trace. Les images d’hier se combinent à celles d’aujourd’hui dans un aller-retour vivifiant. Grâce à cela, Les plus belles années d’une vie devient universel.
 
Les personnages vivent un nouveau départ et je trouve bouleversant de voir Jean-Louis et Anouk à 52 ans d’intervalle en une seconde ! Et cette seconde d’éternité explose le temps. On boucle les sentiments. Ces images d’eux à deux époques différentes donnent une force exceptionnelle à ce que l’on éprouve en les voyant.
 
Un film autonome et libre
Il n’est pas question de la suite d’un film qui aurait marqué les esprits. Je me suis dit qu’il fallait que ce film intéresse même ceux qui n’ont pas vu Un homme et une femme. Qu’il se suffise à lui-même, qu’il soit autonome et libre. Il fallait absolument que ce film soit compact, entier.
 
Je pars d’une histoire d’amour qui a eu lieu voilà 52 ans et qui a laissé des traces. C’est un film sur les empreintes que nous laissons. Dans le premier flashback du film, Anouk Aimée envoie un télégramme à Jean-Louis et lui dit : « Je vous aime. » Cette déclaration va bouleverser leur vie.
 
Tout commence au moment extraordinaire où une femme a le courage de dire : « Je vous aime ». C’est l’aveu le plus difficile qui soit. Quand vous avez dit ou entendu ces mots, votre vie prend soudain tout son sens. D’un seul coup, on peut se dire qu’on a bien fait de naître, de traverser des épreuves, d’en baver, d’affronter, d’en avoir pris tellement dans la figure.
 
Cette phrase, « Je vous aime », compense toutes les épreuves endurées. J’ai construit mon film là-dessus. Toutes ces images sont bien plus que des images de cinéma. Elles sont devenues nos propres souvenirs ! Elles nous appartiennent comme si nous avions vécu cet amour-là. Un « je t’aime » appartient à tout le monde.
 
3e Mi-temps
Alors que nous fêtions le 50e anniversaire d’Un homme et une femme, j’ai observé Jean-Louis et Anouk qui étaient réunis. Pierre Barouh et Francis Lai étaient encore présents. Tous riaient, s’amusaient. La joie de se retrouver était immense !
 
C’était comme un rendez-vous inachevé, que l’on avait envie de prolonger indéfiniment. Ce jour-là, j’ai vu tout ce qui les a rendus si uniques et si beaux au fil des années. Je me suis dit qu’il serait formidable de réunir à nouveau Anouk et Jean-Louis, de les retrouver. Comme d’éternels fiancés qui n’auraient pas encore dit leurs derniers mots, et que ces derniers mots pourraient aussi être les premiers.
 
J’ai pensé que jouer les prolongations dans une totale liberté pourrait être le pari de ma vie de cinéaste. Je me suis dit qu’à l’âge que nous avions, je pourrais tout leur faire dire. Il y avait prescription ! Anouk et Jean-Louis sont dans la 3e mi-temps, moi aussi. On peut enfin dire ce que l’on pense… Alors que dans la vie de tous les jours, on a tendance à modérer nos propos.
 
Quelques mois plus tard, j’ai revu Jean-Louis et une fois encore, je me suis dit qu’il fallait absolument que je filme cet homme. C’était devenu une nécessité. Tout est écrit sur son visage, le dit et le non-dit. Alors, je me suis lancé et je lui ai parlé de mon désir fou : « Est-ce que ça t’amuserait que l’on fasse un film de plus ? ».
 
Il redoutait que ce soit le film de trop. Je lui ai promis que si ce film ne nous plaisait pas, on ne le sortirait jamais. Et j’ai vu ses yeux briller. Il m’a tendu la main en me disant : « Banco ! ». À partir de là, j’ai démarré comme un fou.
 
Anouk a dit oui tout de suite, parce qu’elle ne peut pas me dire non ! Mais elle a eu peur, elle a douté, comme Jean-Louis, comme moi d’ailleurs… Cependant, j’étais sûr qu’il fallait le tenter. C’est quand on est le seul à être convaincu qu’on est dans le vrai.
 
Lorsque, des mois plus tard, je leur ai montré les premières images, tous deux m’ont dit : « Il faut le sortir ».
 
Une scène pour une vie, une vie pour une scène
Après leur accord, avec mes coscénaristes Valérie Perrin et Pierre Uytterhoeven, nous nous sommes tout de suite mis à écrire la scène de leurs retrouvailles. Ils sont assis l’un près de l’autre, dans un échange à la fois essentiel, tragique, futile et furtif.
 
Cette scène, quand je l’ai imaginée, je savais que pour elle seule, le film valait le coup d’être tenté. Tant pis si on ne faisait qu’un court-métrage de vingt minutes. Ces vingt minutes auraient la valeur d’une vie. Et puis les sentiments qui sont venus ensuite, les situations, les promesses d’échanges, m’ont entraîné bien au-delà d’un court-métrage.
 
Il y a dans cette rencontre, un condensé de toutes les histoires d’amour avec ce qu’elles ont d’émotion, d’étonnant, d’inattendu, d’abimé, de drôle et de paradoxal. J’aime de plus en plus la vie, aussi compliquée soit-elle. Je dirais même que ses imperfections sont sacrément photogéniques !
 
Je suis parti de leurs retrouvailles, de ce qu’ils se disent, de ce qu’ils ne peuvent pas se dire, de tout ce qu’ils représentent l’un pour l’autre. Je suis parti d’une impulsion que plus rien ne pouvait arrêter. Et puis, il s'agit aussi de nos histoires collectives, mêlées.
 
Cette mémoire nous glisse à l'oreille, comme une vérité précieuse, qu’il n'y a pas de hasards dans la vie, qu’il n'y a que des rendez-vous. Il a fallu être tant de fois à l'heure à tous ces rendez-vous de cinéma pour faire exister ce film aujourd'hui.
 
Un homme et une femme
Lorsque j’ai réalisé Un homme et une femme, j’avais 26 ans. Anouk et Jean-Louis étaient déjà des stars. Anouk sortait de chez Fellini, Trintignant de chez Vadim. J’étais paradoxalement dans le même état d’esprit que pour ce nouveau film.
 
À l’époque, je venais d’enchaîner six films qui n’avaient pas intéressé le public. Alors j’ai fait Un homme et une femme comme si c’était mon dernier. Quand on fait les choses pour la dernière fois, on donne tout, on va au bout des choses, on n’a plus rien à perdre. J’avais écrit une trentaine de pages de scénario qui ont été refusées par tout le monde. Je n’ai pas trouvé un producteur ni un distributeur pour me suivre.
 
À l’époque, les premiers James Bond venaient de sortir… Et tout le monde voulait faire ce genre de film, rien d’autre. Ne trouvant personne, je me suis lancé tout seul, en m’endettant, et je savais très bien que si ce film se plantait, il faudrait que je fasse autre chose que du cinéma.
 
J’avais envie de filmer un homme et une femme, et non un acteur et une actrice. C’était ça la grande différence, et je l’avais bien dit à Anouk et Jean-Louis. Tous les jours, il se passait quelque chose que j’arrivais à saisir. À la fin, on s’est dit qu’on avait peut-être fait un bon film. Mais on ne pensait pas avoir fait un film qui allait faire le tour du monde !
 
Tous ceux qui avaient eu du mal à vivre une histoire d’amour se sont reconnus dans Un homme et une femme. Ce film est devenu une sorte de mode d’emploi de cette chose aussi compliquée que magnifique qu’est l’amour. On a remporté la Palme, l’Oscar, une quarantaine de récompenses internationales… Un fulgurant succès planétaire. D’un seul coup, ce film a touché tout le monde. Il a changé ma vie, mais aussi celle de tous ceux qui y ont participé. On n’est pas pareil après un truc comme ça.
 
Choisir son chemin
Après le succès d’Un homme et une femme, j’ai reçu des propositions incroyables des studios américains. Ce sont eux qui m’ont permis de prendre du recul sur le phénomène. J’aurais pu tourner avec Steve McQueen et Marlon Brando, deux acteurs qui à eux seuls, incarnent presque le cinéma.
 
En avançant, j’ai pris conscience que l’on me proposait en fait de devenir le prisonnier des producteurs et du scénario, où n’existait plus aucune liberté de création. Il fallait contractuellement autant de gros plans et de répliques pour un acteur que pour l’autre ! Ce n’est pas ça mon cinéma. J’ai donc refusé poliment et j’ai continué à creuser le sillon qui s’était ouvert à moi, cette quête des parfums de vérité.
 
C’est ce qui me passionne. J’ai construit un cinéma basé sur la spontanéité. Le succès m’a offert la possibilité d’être un homme libre. Tous mes films sont des expériences. Tous sont des laboratoires. J’ai fait 49 films et 49 fois je suis retourné à l’école. 49 fois j’ai essayé de comprendre ce que l’on pouvait raconter avec une caméra.
 
13 jours au soleil
On a tourné Les plus belles années d’une vie en 13 jours, dans une énergie incroyable. Je savais qu’il fallait le faire très rapidement, pour saisir les moments, sans s’alourdir ou se perdre dans les répétitions. Je ne voulais pas de préparation. Anouk et Jean-Louis étaient déjà assez inquiets comme ça.
 
Je me suis embarqué sur ce film comme dans cette voiture que j’ai conduite à l’époque de mon court métrage « C’était un rendez-vous », comme une métaphore de l’existence. Foncer dans la vie comme j’avais foncé dans Paris en 1976. Griller les feux, prendre tous les risques avec ces dangers à travers lesquels on passe… ou pas.
 
Parce que pour ce film, l’enjeu ne relevait pas de la direction d’acteurs. On était bien au-delà. On était dans la vie, et la vie s’est laissée filmer comme jamais.
 
Quand je suis arrivé le matin du premier jour de tournage, j’avais le sentiment de monter sur l’échafaud. Mais la guillotine n’est pas tombée. Au contraire, j’ai été gracié et libéré. J’ai quand même eu la plus grande peur de ma vie.
 
D’abord, la lumière était au rendez-vous. C’est essentiel. J’ai vu le soleil qui était là, et comme on allait tourner en extérieur, il fallait absolument que j’aie, sur les cheveux d’Anouk, le plus beau contre-jour possible.
 
La toute première scène que nous avons tournée se déroulait dans le magasin du personnage d’Anouk. Le fils de Jean-Louis (Antoine Sire, le même que dans Un homme et une femme) vient voir celle que son père n’a pas su garder mais qui reste son seul souvenir.
 
Dans cette scène, on retrouve aussi Souad Amidou (la même que dans Un homme et une femme, qui interprète la fille d’Anouk). Ce sont vraiment les deux très jeunes enfants du premier film, qui ont aujourd’hui 52 ans de plus. C’est ce qui rend sans doute les échanges entre les personnages si authentiques. Si près de la vérité.
 
Le deuxième jour, nous avons tourné la scène des retrouvailles entre Anouk et Jean-Louis. Elle dure 19 minutes, elle est filmée à la vitesse de la vie. Il n’y a pratiquement pas d’improvisation. Ils prennent le texte tel que je le leur souffle alors qu’ils jouent. Ils le découvrent, et je les cueille pendant que ça tourne. J’avais envie que cette rencontre soit la plus spontanée possible. Ils n’ont pas répété.
 
Le matin au maquillage, je leur avais donné quelques feuillets, comme ça… mais je ne voulais pas trop en dire. On a fait trois prises. C’est un vrai moment, une vraie rencontre, ce sont de vraies retrouvailles. C’est ce que j’aime au cinéma. C’est ce que peut s’offrir le cinéma. J’ai tourné cette scène de 19 minutes en 19 minutes.
 
Le soir, en rentrant du tournage, j’ai eu envie de pleurer. Je me suis dit que je venais peut-être de tourner la plus belle scène de ma vie.
 
Le film est tourné dans l’ordre chronologique. Du coup, cette énergie que retrouve Jean-Louis en jouant au contact d’Anouk est née au fur et à mesure du tournage. Le film se nourrit de ce qui se passe dans la réalité. C’est comme le reportage d’une rencontre. Mais avec un texte très précis, car je savais bien que les dialogues allaient être au coeur du film. Ce qu’ils allaient se dire allait être fondamental, essentiel.
 
52 ans et une chambre
J’ai finalement la chance extraordinaire d’avoir attendu 52 ans pour faire ce film. Aux innocents, les mains pleines ! La surprise et la spontanéité sont au coeur du projet. J’ai le sentiment de n’avoir rien fait. D’avoir simplement dit à Anouk et Jean-Louis : « On se retrouve en Normandie tel jour ».
 
Après la scène des retrouvailles, nous avons poursuivi dans la même spontanéité, dans une sorte d’état de grâce. Si je les avais préparés, ils auraient eu les émotions sans que la caméra tourne. Je savais qu’il fallait les cueillir chaque jour. Qu’il fallait les mettre K.O. Ne surtout pas leur laisser le temps de réfléchir, d’analyser.
 
Quand Anouk emmène Jean-Louis dans leur chambre à l’hôtel Normandy –là où ils ont fait l’amour la première fois, dans Un homme et une femme– J’ai vu leur réaction, leur tête ! C’est comme si je les avais ramenés sur les lieux du crime. Cette chambre est d’ailleurs devenue une chambre-musée. Je sentais bien qu’ils étaient perturbés, qu’au-delà des acteurs, il y avait un homme et une femme.
 
Quand je les ai amenés à la gare ou sur la plage, quand je les ai ramenés là où leur histoire s’est construite, j’ai bien vu sur leur visage qu’il se passait quelque chose. À ce moment-là, aucun metteur en scène ne peut rien diriger. Cela se passe ailleurs. Là, c’est 52 ans de boulot, inconscient, que j’arrive à filmer… C’est pour ça que je dis que c’est un film miraculeux !
 
La peur devient bonheur
D’un seul coup, ce qui nous a fait peur est devenu un jeu. Nous nous sommes amusés. Selon le tempérament de chacun d’entre nous, la vie est un jeu d’échecs ou de poker. Dès le premier jour, le résultat de la partie nous a donné envie de recommencer, jour après jour !

J’ai aussi eu la chance de bénéficier de comédiennes exceptionnelles qui sont venues pour des rôles courts mais très importants. Monica Bellucci incarne la fille de Jean-Louis, Elena, et il fallait sa puissance pour exister si fort en si peu de temps. Marianne Denicourt amène l’humanité du soin, un fil rouge bienveillant et pétillant.
 
Quand je vois la beauté d’Anouk, qui n’a rien perdu de son charme, de son élégance, c’est impressionnant. Quand je vois l’humour de Jean-Louis, son recul sur la vie… Je pense à tout ce qu’il a vécu. Je remercie encore une fois l’irrationnel de me permettre de filmer l’humanité qu’il a su en tirer.
 
Parce qu’il a su s’en nourrir. Je suis allé le voir au théâtre. Je n’avais jamais rien vu de plus beau sur une scène de théâtre. Quand il lit des poèmes, il offre des instants de grâce extraordinaire. Il y a dans sa voix toute la vérité du monde et dans son sourire, toute la séduction du monde. Face à lui, Anouk est lumineuse. Elle incarne sa chance, sa mémoire, son énergie.
 
Ce film, cette confrontation de personnages, c’est le portrait d’une femme et d’un galopin. C’est un homme qui a aimé les femmes, aimé la vie, qui n’a pas été fidèle, qui a eu tous les défauts du monde. C’est véritablement le portrait d’un galopin qui est resté dans l’humour, dans la drôlerie, qui n’a jamais eu peur de rien. Alors qu’elle est une vraie dame. Une femme qui croit à la fidélité, qui croit à un seul amour.
 
La mort est mise hors-jeu dans ce film. Il n’y a que de l’espoir ! Je ne les ai jamais vus aussi beaux tous les deux. Ils sont bouleversants quand ils partent ensemble à la fin. On dirait deux aventuriers. En tournant, j’avais les larmes aux yeux.
 
Le présent, juste avant le futur
L’amour, c’est l’art du présent. Le présent, c’est la seule chose qui nous appartienne. Il a toutes les vertus. Même s’il ne reste qu’une heure à vivre aux héros de mon film, ce sera la plus belle. C’est pour cela que j’ai emprunté la phrase de Victor Hugo, « Les plus belles années d’une vie sont celles que l’on n’a pas encore vécues ». Cette phrase est venue habiter nombreux de mes films… parce qu’elle m’a obsédé, et c’est vrai qu’il n’y a rien de plus beau que le présent.
 
Musique !
Quand j’ai parlé du film à Francis Lai, lui aussi était inquiet. Je lui ai dit qu’il me fallait son plus beau thème. Les chansons étaient déjà au coeur d’Un homme et une femme. Le meilleur commentaire d’un film, c’est une belle chanson. Je lui ai annoncé mon intention d’en créer deux : « Les plus belles années d’une vie » et « Mon amour ». Ce sont les deux derniers thèmes que Francis a écrits. Ils sont absolument bouleversants.
 
Je lui ai demandé à qui il pensait pour l’orchestration. Francis m’a suggéré Calogero. Ça tombait très bien, je venais de faire un clip avec lui. C’est un être délicieux, incroyable. Nous sommes allés chez Francis, qui lui a joué ses deux compositions… Calogero était profondément ému. Il était K.O. debout, touché. Il a tout de suite accepté.
 
Nous nous sommes mis au travail avec Francis et Calogero. Didier Barbelivien, lui aussi un fidèle, qui connaît mon travail et mon esprit, a écrit les textes des chansons. Nicole Croisille m’a refait cadeau de sa voix et de son interprétation, uniques. J’ai eu envie d’entremêler les timbres de Nicole Croisille et Calogero, qui incarnent l’alliance parfaite d’une intemporalité.
 
Francis Lai a eu le temps d’assister à l’enregistrement de la musique avant de disparaître. Je l’ai vu bouleversé. Il était fou de joie des orchestrations qu’avait faites Calogero.
 
Calo est ensuite venu me voir, très modestement, et m’a confié qu’il avait un thème qui pourrait peut-être s’inscrire dans le film. J’ai écouté. C’était une valse, superbe, qui a tout de suite trouvé sa place. Calogero était ému de réorchestrer le thème d’Un homme et une femme, qui prend une densité absolument incroyable, comme s’il avait été écrit aujourd’hui.
 
Les plus belles années d’une vie
Au montage, je suis le premier spectateur de mes films. Quand j’ai découvert le visage de Jean-Louis, alors que la caméra va lentement le chercher comme un souvenir qui refait surface, et celui d’Anouk, en femme perdue mais lucide, j’ai pleuré.
 
C’est comme si je redécouvrais leur visage, sur lequel le temps avait laissé son empreinte. J'avais en mémoire les images de leur rencontre, filmée 52 ans auparavant. Un demi-siècle. J'ai attendu les images de cette rencontre, et lorsqu'elles ont surgi, j’ai pleuré à nouveau.
 
J’ai tant de fois travaillé la dramaturgie en entremêlant le présent et le passé. Mais là, j’ai senti que j’avais atteint quelque chose que j’avais rêvé. J’ai filmé le présent et le passé lointain avec les mêmes personnes, avec leur âge réel dans chaque époque. Pas de maquillage, pas de comédiens différents pour jouer les personnages jeunes, puis âgés.
 
Les mêmes visages sur lesquels le temps a fait son oeuvre. Leurs regards racontent ce qu'ils ont fait de leur vie. Le réel, la mythologie du réel même – ce qu'on sait et ce qu'on imagine d'Anouk et de Jean-Louis – se mêle alors à la fiction qui se nourrit aussi de la réalité. C'est une mise en abîme immense et bouleversante. Et pleine d'humour aussi, comme mon dernier acte de résistance au temps qui passe.