Sommaire
Article publié le 10/05/2019 à 01:00 | Lu 2313 fois

Les plus belles années d'une vie : entretien avec Anouk Aimée

Alors que le prochain film de Claude Lelouch, Les plus belles années d’une vie, va sortir sur les écrans le 22 mai prochain, revenons avec Anouk Aimée, sur ce nouveau long-métrage qu’elle a tourné avec Jean-Louis Trintignant. Quand les deux acteurs d’Un homme et une femme se retrouvent 50 ans plus tard. Hors compétition à Cannes.


Les plus belles années d'une vie, Anouk Aimé, DR
Chaque fois que Claude m’a proposé de travailler avec lui, j’ai toujours dit oui avec plaisir, même pour ne faire qu’une apparition à l’écran ! Claude compte énormément pour moi. Il fait partie de ma famille de coeur.
 
Pourtant, lorsqu’il m’a proposé ce film, je me suis interrogée. D’un côté, j’avais très envie de tourner avec lui mais de l’autre, je me demandais ce que cela pouvait donner. Comment revient-on dans une histoire aussi marquante ? Prolonger un film plus de 50 ans après, ce n’est pas tous les jours qu’on vous le propose.
 
C’est même historique. C’est la première fois que des comédiens reprennent leur rôle 52 ans après. Alors je l’ai suivi, en confiance, parce que comme toujours pour moi, le plus important, c’est le metteur en scène. C’est lui qui fait naître la confiance que je lui accorde. La personnalité et le charisme d’un metteur en scène sont déterminants pour moi.
 
En l’occurrence, on a vite décidé de s’embarquer tous ensemble, et je ne l’ai pas regretté. Lorsque Claude m’avait proposé de tourner Un homme et une femme, plus que les quelques pages de scénario qu’il nous avait données, c’était surtout ce qu’il nous avait raconté qui nous avait convaincus.
 
Je me souviens l’avoir rencontré chez Jean-Louis et Nadine, mon amie. Il nous a littéralement fait vivre le film, et le projet m’a tenté. Je connaissais un peu Jean-Louis parce que nous avions fait un film commun en Italie, mais nous n’avions pas vraiment joué ensemble.
 
(…)
 
Personne ne pouvait prévoir le phénoménal succès d’Un homme et une femme. Ce fut une incroyable et magnifique surprise ! C’était un rêve, une formidable aventure. Je me souviendrai toujours du soir où Claude a reçu l’Oscar. Il est monté le chercher sur scène, et toute la salle s’est levée.
 
Tout Hollywood lui a fait un triomphe ! De tels moments avaient quelque chose de surréaliste après tout ce que nous avions vécu sur le film. On portait le matériel. C’est moi qui me maquillais. La coiffeuse faisait aussi office d’habilleuse... Tout était fait avec des moyens simples et mis au service du jeu, et là, tout à coup, on se retrouvait aux Oscars… C’était inimaginable ! C’est un souvenir essentiel pour moi.
 
52 ans plus tard, Claude vient me raconter ce nouveau film. Je le suis aveuglément. Pas de répétitions, comme d’habitude. On se retrouve en Normandie. La première scène que l’on tourne, c’est dans la boutique, avec les enfants, les vrais enfants du premier film… J’écoute ce que dit Claude, je le fais. Je ne réfléchis pas. Je lui fais entièrement confiance.
 
Avec Claude, on se lance, et si ça ne va pas il vous le dira. On se laisse guider. On est dans l’instant, à l’écoute. On essaie d’exprimer des choses. On se lance à nouveau !
 
Ma première scène avec Jean-Louis, c’est notre échange dans le parc de cette maison de retraite, lorsque je viens lui rendre visite. Il se souvient un peu de moi sans vraiment me reconnaître. Il me parle de cette femme qu’il a aimée plus que tout et me trouve des ressemblances avec elle, des points communs, jusque dans les gestes les plus anodins.
 
Quand je suis arrivée et qu’il m’a regardée… c’était tellement impressionnant ! Me dire que c’était lui que j’avais connu, alors que je ne faisais qu’évoquer un souvenir pour lui… C’était assez extraordinaire.

De temps en temps, Claude nous souffle le texte. Parfois, il nous laisse avancer. Nous savons ce que nous avons à jouer, mais au fur et à mesure que Claude sent les choses, voit nos visages, nos expressions, il lui arrive de nous nourrir encore, ça lui vient sur l’instant. Il faut alors enchaîner et jouer son jeu, à tous les sens du terme.
 
Rejouer ce personnage provoque un mélange de plusieurs émotions. Il y a d’abord celle de nous retrouver Jean-Louis et moi, Un homme et une femme à nouveau, l’un devant l’autre. Lui n’est plus tout à fait le même homme, je ne suis plus tout à fait la même femme. Comme dans l’histoire. On a tous les deux changé.
 
Dans le film, lui surtout puisque son personnage ne me reconnaît pas. Je suis plus que lui dans la continuité de l’histoire. Je ne fais que lui rappeler quelqu’un, mais moi je sais qui il est. Je dois lui pardonner un peu le passé et comprendre son présent.
 
Ce personnage d’Anne Gauthier croise à nouveau ma vie, bien des années plus tard. Elle est certainement imprégnée par une foule de choses vécues, observées, apprises, intégrées, sur moi-même et le monde. Mais je ne cherche pas à analyser. Je vis les choses sur le moment. Comme dans la vie ! Un peu comme Claude, je cultive ce goût de la spontanéité.
 
Claude nous a ramenés sur les lieux du premier film avec l’idée de nous faire réagir. Ce sont presque des traquenards à émotions… J’y suis habituée, et je n’en ai pas peur parce que j’ai confiance en lui. Lorsque je me retrouve dans cette chambre avec Jean-Louis, je n’analyse pas trop. Si j’analyse trop, ça ne vient plus de mes tripes.
 
Il n’est pas question de jouer la comédie, il faut que je reste dans l’émotion. C’est ça le cinéma de Lelouch ! Claude m’installe dans une situation… J’existe selon le texte. C’est là que résident le plaisir et la joie de travailler avec lui. Ce bonheur consiste à vivre et à ressentir, sur le moment, la situation qu’il propose. La caméra vient saisir ce que vous transmettez. La caméra m’aime et je le lui rends bien.
 
Au théâtre, c’est différent, on analyse tous les soirs ce que l’on a fait. Si je cherchais une explication, je n’aurais plus la surprise. Cela deviendrait trop intellectuel et moins viscéral. J’ai besoin d’être surprise, y compris quand je joue. Claude est vraiment mon metteur en scène idéal ! Il me place sans arrêt à la limite de la surprise ou du déséquilibre.
 
Nous avons tourné en moins de deux semaines. Il n’y a que Claude pour faire ce cinéma-là ! Chaque fois que j’ai tourné avec lui, ça a été pareil. Un homme et une femme aussi a été fait très vite. Le plus long, c’étaient les trajets entre les différents lieux !
 
Paradoxalement, même s’il a évolué, son cinéma n’a pas changé. Le Claude que l’on connaît aujourd’hui est déjà présent dans Un homme et une femme. Mais les choses ont évolué. La vie est allée de l’avant, la technique aussi. Sur le premier film, il portait une caméra de plusieurs kilos… Aujourd’hui, c’est bien plus léger. La facilité technique d’aujourd’hui a libéré le travail de prise de vues, et par conséquent le jeu et la direction d’acteurs. Même si en définitive, on est toujours devant une caméra.
 
Ce film reste d’abord une fantastique expérience humaine. Un film réussi, c’est comme une belle histoire d’amour. Il est toujours difficile d’expliquer pourquoi on aime. C’est quand ça se passe mal que l’on analyse les raisons, et là je n’en vois pas.