Le Pr. D. Spiegel et V. Suissa décryptent les médecines complémentaires aux Etats-Unis et en France

Professeur de renommée internationale, David Spiegel est médecin psychiatre, hypnothérapeute et chercheur à l’Université de Stanford. Véronique Suissa, docteur en psychologie est directrice générale de l’Agence des Médecines Complémentaires Adaptées (A-MCA). Après avoir copublié un chapitre dans « médecines complémentaires et alternatives, pour ou contre », ils se prêtent aujourd’hui à une interview croisée pour décrypter les médecines complémentaires et leurs usages, notamment auprès des seniors.


Quelle est la place des pratiques complémentaires aux États-Unis et en France et plus particulièrement dans le champ du vieillissement ?

D. Spiegel – À ma connaissance, il n’existe pas, aux Etats-Unis, de programmes spéciaux dédiés au vieillissement, mais de nombreux centres de prises en charge des personnes âgées proposent différentes pratiques telles que le yoga, la méditation et d’autres activités de remise en forme. Il faut dire qu’elles rencontrent un franc succès.
 
V. Suissa – En France, les pratiques complémentaires se sont démocratisées auprès des citoyens et les seniors, jeunes ou moins jeunes, en font naturellement partie. D’un côté, la valorisation sociétale du bien-vieillir fait que de nombreux « jeunes seniors » intègrent ces pratiques dans leurs modes de vie à travers le sport, la diététique, les compléments alimentaires, etc.
 
De l’autre, la valorisation du soin personnalisé et relationnel contribue à l’essor de pratiques en Ehpad, auprès des plus fragiles telles que l’art thérapie, l’APA ou encore la présence des bénévoles.
 
Les pratiques complémentaires sont-elles acceptées par les professionnels de santé et comment en favoriser l’usage en santé notamment des auprès des seniors ? 

D. Spiegel - Elles sont clairement beaucoup mieux acceptées aujourd'hui qu'elles ne l'étaient il y a quelques décennies.
 
Bien que la plupart des professionnels de la santé ne les approuvent pas de manière proactive, ils sont plus enclins à les accepter ; les considérant comme « complémentaires » et non plus comme alternatives.
 
Tant que leurs patients recherchent et adhèrent à un traitement médical, la supplémentation avec des approches intégratives est de plus en plus considérée comme une aide pour les soins médicaux globaux plutôt qu'un obstacle.
 
C’est le cas par exemple dans le cadre du contrôle de la douleur ou pour la gestion du stress des patients.
 
V. Suissa – Comme aux Etats-Unis, la situation a beaucoup évolué en France, notamment du fait de l’essor de formations universitaires.
 
Nombreux soignants se forment à ces pratiques et les proposent dans le cadre de leur accompagnement. Cependant, la communauté médicale reste divisée.
 
D’un côté, des médecins sont très ouverts à ses pratiques qu’ils intègrent dans différents services de soins. De l’autre, certains restent fermés considérant que tout ce qui n’est pas éprouvé par la science, ne peut être utilisé en médecine. Sauf qu’il ne s’agit pas nécessairement de médecine, mais de santé.
 
C’est un peu comme si on voulait interdire la visite de bénévoles qui prennent du temps au chevet des malades ou des résidents d’Ehpad, au nom d’une absence de validation. Cela aurait peu de sens…
 
Y a-t-il des garde-fous à déployer avant de proposer des pratiques complémentaires, plus particulièrement aux seniors ? 

D. Spiegel – Aux Etats-Unis, la pratique de la médecine intégrative n’est pas autant encadrée que l’exercice médical.
 
Certains acupuncteurs par exemple sont des médecins agréés, mais l'État de Californie a, par exemple, un programme d'autorisation exigeant l’obtention d’une licence d'État pour pratiquer l’acupuncture.
 
Les personnes souhaitant pratiquer l’acupuncture doivent donc se qualifier, se former et réussir l'examen écrit administré par le Conseil d'acupuncture Californien. La Californie ne reconnaît pas les licences hors de l'État pour la pratique dans cet État.
 
V. Suissa – En France, la MIVILUDES est l’instance de référence en matière de dérives sectaires. Elle apporte des repères. Cela étant, la dérive sectaire reste très marginale dans le domaine.
 
On assiste davantage à des dérives thérapeutiques ou involontaires, souvent liées à un manque de compétences des praticiens ou à des pseudo praticiens abusant de la crédulité ou de la fragilité des personnes.
 
On voit aussi fleurir tout un tas de pseudo-plateformes bien-être qui mélangent toutes les pratiques avec des praticiens en tout genre. C’est un sujet qui nous interpelle depuis longtemps à l’A-MCA et nous avançons sur le sujet depuis plus d’un an avec Happy Visio.
 
En l’absence de structuration étatique, chaque acteur agit à sa manière pour apporter des repères aux citoyens. L’information est un levier d’action évident mais complexe à diffuser au regard de la désinformation/surinformation dans le domaine.
 
De façon générale, il importe de faire appel à des praticiens dûment diplômés, engagés dans une démarche de formation continue et s’inscrivant en pleine complémentarité et cohérence avec la médecine. 
 
L’hypnose peut-elle avoir un intérêt spécifique auprès des personnes âgées, notamment celles qui sont particulièrement fragilisées ?

D. Spiegel – Oui, la pratique peut être utile pour aider à gérer les problèmes courants du vieillissement, tels que la douleur, l'anxiété et l'insomnie. De nombreux médicaments utilisés pour le sommeil et l'anxiété, peuvent augmenter le risque de démence.
 
Des traitements complémentaires sont donc particulièrement efficaces. Faire face aux problèmes existentiels et aux nouvelles limitations de la vie est nécessaire et utile : modifier la perception des problèmes rencontrés, y faire face activement, exprimer une émotion, rechercher du soutien social.
 
Le vieillissement est une période de changements physiques, mentaux et sociaux qui nécessite une reconnaissance et un ajustement. 

La résistance envers certaines techniques complémentaires et intégratives a aussi stimulé le développement international des applications et des programmes numériques permettant de les utiliser en direct  sans contact avec des médecins :  e.g. en méditation (Headspace www.headspace.com; Calm www.calm.com) et l’hypnose Reveri www.reveri.com et en France, Oneleaf www.oneleafhealth.com. 
 
V. Suissa – A l’international, l’hypnose est une pratique très étudiée sur le plan scientifique. De nombreux chercheurs et médecins de renoms tels que le Pr D. Spiegel, le Pr A. Bioy, la Pr. C. Wood, la Dr M. Floccia, le Dr A. Chaboche, etc. l’étudient et la pratiquent dans une diversité de situations cliniques.
 
À l’image de ce que D. Spiegel expose, l’intérêt médical et scientifique dont l’hypnose fait l’objet explique sans doute le fait qu’elle se déploie de façon grandissante en France dans de nombreuses structures de soins, notamment en gériatrie.
 
Par exemple, au CHU de Bordeaux, un service de médecine intégrative mobilisant l’hypnose est spécifiquement dédié au service de gériatrie sous la direction du Dr Floccia. Les soignants y sont formés et peuvent ainsi l’utiliser auprès des patients. Il y a là un modèle concret et vertueux en faveur d’une approche globale de l’accompagnement des seniors.
 
En outre, si les pratiques complémentaires font l’objet de représentations ou de débats, il importe de ne pas perdre de vue le sens même de la démarche intégrative qui vise, rappelons-le, à améliorer la qualité de vie et le quotidien des personnes.

Publié le 11/07/2023 à 07:32 | Lu 5042 fois