Sommaire
Article publié le 04/02/2020 à 02:00 | Lu 1424 fois

L'esprit de famille : entretien avec François Berléand




Le dernier film d’Eric Besnard, L’esprit de famille, est sorti sur les écrans le 30 janvier dernier. L’histoire ? Celle d’Alexandre (Guillaume de Tonquedec) qui s’embrouille une nouvelle fois avec son père, Jacques (François Berleand). A priori, il ne devrait pas, car ce dernier vient de décéder, mais Jacques, ou plutôt son esprit, est bien là, à râler à ses côtés… Une comédie sur le deuil. Entretien avec le comédien François Berléand.


Comment avez-vous réagi quand Éric Besnard vous a dit qu’il écrivait un film, à la fois en hommage à son père, mais en pensant à vous pour interpréter ce père ?
J’ai été touché et ébranlé. Je suis un ami proche de la famille Besnard depuis longtemps. J’ai très bien connu Jacques, le père d’Éric. Il était réalisateur. Dans le milieu des années 80, quand j’étais encore inconnu, il a été l’une des rares personnes à me donner confiance en moi. Il était venu me chercher pour un tout petit rôle : « Ce que je vous propose ici ne va pas vous rendre très heureux, m’avait-il dit, mais je pense que vous allez être si formidable qu’après la sortie du film, vous aurez un tas de propositions ».
 
Pour regonfler un acteur qui n’a aucune assurance en lui, c’est une phrase qui a la force d’un ouragan ! Mais Jacques avait eu raison. Ma carrière a commencé à décoller à ce moment-là… Par la suite, il m’a dirigé dans plusieurs téléfilms, et petit à petit, nous sommes devenus amis. J’ai fini par rencontrer son fils, Éric, qui, à son tour, s’est lié d’amitié avec moi, au point que je suis devenu le parrain d’un de ses enfants.
 
Quand il a eu l’idée de ce film si personnel, il m’a dit qu’il ne voyait personne d’autre que moi pour endosser le rôle du père. J’ai reçu sa proposition comme un honneur et… une lourde responsabilité.
 
Pour quelles raisons ?
J’ai eu peur de décevoir non seulement Éric, mais également la femme de Jacques, et Jacques aussi, de là où il est désormais. Au fur et à mesure de la mise au point du scénario, mon angoisse s’est allégée. J’ai réussi à faire de plus en plus abstraction du Jacques que j’avais connu et aimé, et j’ai fini par entrer dans le rôle.
 
Le trac m’a repris la veille du premier jour de tournage. Quand j’ai dit à Éric ma peur de louper, il m’a rassuré en me disant que c’était impossible, qu’on se connaissait trop. Le lendemain, quand on est arrivé sur le plateau, il m’a pris la main et il m’a dit : « « C’est à toi ». J’y suis allé, et tout m’a semblé facile, entre autre parce que l’histoire était solide.
 
Avez-vous été surpris par cette proposition du scénario qui fait revenir un mort sur terre, d’une façon naturelle, sans effets spéciaux ?
L’adjectif « surpris » relève de l’euphémisme (rire). Le plus souvent au cinéma, les « fantômes » ne surgissent que lorsqu’on les appelle. Ici un père décédé apparaît à son fils sans que jamais ce dernier ne le lui demande, et il intervient, sans crier gare, dans tous les domaines de sa vie : ses problèmes d’écriture, ses soucis familiaux et domestiques et ses difficultés à habiter le monde réel.
 
C’est d’autant plus singulier que ce père ne revient imposer sa présence qu’à son seul fils ainé, lequel, pourtant, habite une grande maison avec toute sa famille. Mais le scénario est formidablement bien écrit. Au début, on croit être dans un duo père-fils et petit à petit, on s’aperçoit qu’en fait, on est dans un huis clos à six personnes, et que, mine de rien, par un phénomène de ricochet, le père influence tout le monde.
 
Tant et si bien qu’à la fin du film, dans une séquence d’une poésie extraordinaire, on va voir ce père convoqué par tous les membres de sa famille. Le plus étonnant pour moi, est qu’à part cette séquence, L’Esprit de famille a été tourné sans effets spéciaux. À traiter le fantastique avec autant de réalisme, on finit par croire à ce « surnaturel ». Je n’ai pas souvent vu cela sur un grand écran.
 
Comment fait-on pour « habiter » un revenant ?
En restant un humain le plus vivant possible ! (rire) En fait, pour un acteur, jouer un mort ou un vivant revient au même : il doit découvrir la vérité de son personnage et la restituer au mieux. Faire autrement, parce qu’on interprète un fantôme, tournerait vite au ridicule. Il suffit juste que le public sache que vous êtes mort. À partir de là, vous devez jouer comme si vous existiez.
 
C’est rigolo parce que, juste avant de faire ce film, j’ai aussi « incarné » un revenant au théâtre. Dans cette pièce, Encore un instant, j’étais un mari défunt convoqué par sa femme. J’ai interprété cet époux disparu avec le plus de réalisme possible. J’ai fait de même avec le Jacques du film.
 
La seule chose qui m’a un peu déstabilisé dans ce tournage est que je ne savais pas quelles scènes j’allais jouer « off  » et quelles scènes j’allais jouer « in », donc là, physiquement, face à mon fils Alexandre (Guillaume de Tonquédec). En fait, Éric m’a fait tourner beaucoup de scènes « in », ce qui était plus facile pour le jeu entre Guillaume et moi, et ensuite, il a monté avec ou sans moi… Je trouve le résultat final parfait. On ne me voit ni trop, ni trop peu. Par moments, je me fais même désirer ! (rire).
 
S’il y a beaucoup d’humour, il y a aussi beaucoup d’amour et de tendresse dans ce film. Ces sentiments circulent tout le temps entre tous les personnages, même sous leurs engueulades.
Il y a un paradoxe assez marrant dans ce film : quand le père était vivant, il n’était presque jamais avec son fils. Et quand il meurt, il ne veut plus le quitter… Paradoxal, mais vécu par beaucoup de gens. J’ai connu cette situation.
 
Quand j’étais petit, mon père aussi était souvent absent. J’avais fini par m’y habituer, cela ne me gênait pas. Son absence ne m’a pesé qu’après son décès. Le manque a alors été terrible. J’y pensais tout le temps, je le voyais partout… Aujourd’hui, à cause des tournées et des tournages, je suis moi-même aujourd’hui souvent en dehors de chez moi. Bon gré mal gré, mes enfants ont dû s’y faire.
 
Un mot sur L’Esprit de famille.
J’aime la singularité de ce film. Il réussit à être ouvert sur le monde, malgré sa construction en huis clos. Bien que traitant de l’adieu d’un fils à son père, il parvient à nous faire rire. Je souhaite que les gens aillent le voir en masse, d’autant qu’il est, en outre, visuellement splendide, d’une poésie folle et d’une cocasserie bouleversante.

Avec : Guillaume de Tonquedec, François Berléand, Josiane Balasko, Isabelle Carré, Jérémy Lopez de la comédie française et Marie-Julie Baup
Durée : 1h38