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Article publié le 25/08/2020 à 01:00 | Lu 1150 fois

Citoyens du monde : entretien avec le réalisateur Gianni Di Gregorio




Le dernier film de Gianni Di Gregorio, réalisateur italien, sort son nouveau long-métrage, Citoyens du monde le 26 aout 2020. L’histoire ? Celles de deux retraités romains qui se disent que ce serait peut-être pas mal d’aller vivre à l’étranger pour avoir un meilleur niveau de vie… Et le plus dur dans l’exil, c’est quand même de partir… Alors déménager ? Oui mais où ! Entretien avec le réalisateur.


D’où vient l’idée de Citoyens du monde ?
D’une conversation avec mon ami Matteo Garrone. C’est lui qui m’a suggéré d’écrire un film sur les Italiens à la retraite qui projettent de partir à l’étranger pour vivre un peu mieux, dans un pays où la vie serait meilleur marché.
 
« Tu dois le faire, me disait-il, après tout, les vieux, c’est ta spécialité ! ». C’est un vrai phénomène, beaucoup de retraités en parlent, beaucoup veulent aller au Portugal, plusieurs milliers d’Italiens sont déjà partis. J’en ai d’abord tiré un petit récit, qu’a publié le célèbre éditeur sicilien Sellerio, ce qui, je dois dire, a été une grande fierté.
 
Et puis j’ai compris le film qu’il y aurait à faire. J’ai passé beaucoup de temps à l’écrire avec le scénariste Marco Pettenello, plus d’un an. Le récit s’est développé autour de trois amis, et ce trio nous amusait beaucoup, notamment leur peur, leurs atermoiements.
 
On a pris beaucoup de plaisir à écrire, à imaginer leur amitié, leurs frasques. Je suis Romain et Marco vient de Vénétie, mais nous nous sommes bien entendus, nous partageons le même intérêt pour le vin blanc… Et puis, pendant l’écriture, il y a eu cette période très dramatique de l’immigration en Italie, les naufrages en Méditerranée, les morts, et je voyais Rome se remplir de jeunes Africains.
 
Tous les jours, je sortais de chez moi et je les voyais dans la rue. La réalité a pris le dessus sur le pur divertissement, elle s’est invitée dans l’écriture. A surgi alors ce quatrième personnage, Abou, le jeune garçon africain. J’ai compris que c’était lui le vrai voyageur, le citoyen du monde, et pas mes trois seniors velléitaires. Le film s’est équilibré entre comédie pure et irruption de la réalité. Il est devenu plus authentique.
 
C’est un film typiquement romain ?
Giorgetto et le Professeur, que j’incarne, sont de purs Romains. La vie du professeur ressemble beaucoup à la mienne, une vie un peu modeste, discrète. Giorgetto est directement inspiré d’un ami à moi, que l’on voit dans Le Déjeuner du 15 août, et qui est mort depuis. Il arpentait les rues du Trastevere.
 
Comme lui, Giorgetto n’a jamais travaillé. Sa mère et son frère ont un étal de fruits au marché, eux ont travaillé, lui a passé sa vie au bar, à bavarder. Il a eu ce que l’on appelle en Italie la « pension sociale », le minimum vieillesse, moins de 500 euros, qui lui permet à peu près de survivre. Je me souviens de mon ami me demandant de lui prêter de l’argent, tout en ajoutant : « Dans un an, j’aurai la pension sociale et je ne te demanderai plus rien… ».
 
Nous sommes les derniers représentants du petit peuple qui vivait dans le Trastevere, un quartier populaire de Rome, devenu aujourd’hui plus élégant. Il doit rester vingt ou trente habitants historiques ! J’avais envie de me souvenir de cette « romanité » accueillante, simple et généreuse.
 
Nous avons tourné très tôt le matin, pour éviter les touristes. Rome a des airs de petit paradis, mais il y a une réalité économique. Même si on a la chance d’habiter dans le Trastevere, la vie est de plus en plus dure. Il y a des gens qui sont aux minimas de retraite et qui ne peuvent même plus aller prendre un verre en terrasse. Et tous souffrent de la pesanteur bureaucratique, ce mal italien dont j’essaye à chaque fois de ne pas parler, mais impossible d’y échapper !
 
Je vois bien la bonne volonté des gouvernements, mais rien ne bouge, et ça devient même de plus en plus confus. J’ai lu qu’en France, vous aussi aviez eu un débat sur les retraites…
 
Vos trois héros se rencontrent par erreur…
Je trouvais drôle cette idée qu’ils se trouvent par hasard, en se trompant. Mais la solidarité, l’amitié surgissent immédiatement. Quelque chose de naturel s’installe entre eux. Le troisième larron, Attilio, profite de ces deux-là pour retrouver un peu de sa jeunesse perdue. Ils sont seuls, n’ont pas d’épouse ou de compagne. De toute façon, les femmes, ce n’est plus d’actualité pour eux !
 
J’ai beaucoup parlé de la famille, elle est présente et même pesante dans mon cinéma. Je voulais pour une fois faire un film dont la famille serait absente. Le monde d’aujourd’hui est un peu mystérieux pour ces trois vieux, la distance s’est créée entre les générations  : j’avais envie que la fille d’Attilio soit la plus raisonnable, comme si elle était responsable de son père.
 
Les enfants d’aujourd’hui sont plus sérieux que leurs parents, il y a chez eux une lucidité plus grande. Celle fille est presque comme une mère. Cela m’amusait, aussi, ce personnage d’intellectuel, de grand érudit, joué par Roberto Herlitzka, chez qui les trois amis vont demander conseil. J’aime beaucoup le rapport qui s’établit entre eux, parce qu’au fond, le professeur aimerait bien les accompagner à
l’étranger.
 
Diriez-vous que le film est une fable ?
L’utopie est joyeuse, tout le monde ne partira pas à l’étranger mais mes personnages se contentent de ce qu’ils ont et un mouvement s’est créé dans leur propre vie. Ces deux Romains ont trouvé un nouvel ami. Pour cela, ils ont dû aller à Tor Tre Teste, qui est le bout du bout de la banlieue romaine, comptez une heure et demie pour vous y rendre, à Paris ça serait tout près, mais à Rome c’est très loin ! A la fin, ils se retrouvent même à la campagne, à Terracina.
 
Vous avez rencontré les cinéastes de la comédie à l’italienne ?
J’ai connu personnellement Mario Monicelli, j’ai aimé les films de Pietro Germi. Mais le cinéaste classique qui a le plus compté pour moi, probablement, c’est Roberto Rossellini  : j’étais très jeune, j’ai assisté à ses leçons du cinéma, au Centro Sperimentale, l’école de cinéma de Rome.
 
C’est lui qui m’a fait comprendre que l’on ne devait pas se préoccuper de la caméra, qu’il fallait se libérer de cet outil pour s’intéresser uniquement à ce qui se passe dans le cadre. Ce n’est qu’un instrument qui doit saisir la vie. Je n’ai jamais oublié cette leçon.
 
On vous a découvert il y a douze ans avec Le Déjeuner du 15 août, vous avez à présent réalisé quatre films, pourquoi tant de temps pour en arriver là ?
J’ai toujours travaillé dans le spectacle ; j’ai commencé par faire du théâtre comme acteur et assistant, puis je suis passé au cinéma, où j’ai aussi commencé à travailler comme scénariste. Economiquement, il y a eu des moments difficiles.
 
J’ai fait de toutes petites apparitions dans les films de Nanni Moretti. A Rome, on disait que je portais chance, alors avant de tourner les cinéastes venaient prendre un café à la maison ! C’est la rencontre avec Matteo Garrone, au milieu des années 90, qui a été décisive. J’avais vu son premier court-métrage, qui allait ensuite devenir l’un des segments de Ospiti, son premier film.
 
Moretti nous a présentés et je lui ai dit, bien qu’il ait vingt ans de moins que moi, « si tu fais un film, appelle-moi, pour n’importe quel travail ». J’ai vu un cinéaste important en lui et j’ai été à ses côtés sur plusieurs de ses films, notamment Gomorra, que j’ai coécrit.
 
Grâce à lui, je suis revenu dans le jeu, j’ai retrouvé le courage, la foi, pour faire moi-même mon premier film.