Retraite

Retraite sans âge légal : la Suède l'a fait et ce sont ses retraités modestes qui paient l'addition

Par | Publié le 15/06/2026 à 08:56

Deux candidats déclarés à la présidentielle de 2027 l'affirment, chacun à sa manière : l'âge légal de départ à la retraite est une relique dont il faut se débarrasser. La promesse est certes séduisante sur le papier. Sauf qu'un pays applique ce modèle depuis un quart de siècle et qu'il a produit un résultat que ses promoteurs français se gardent bien de vous révéler...

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Une retraitée consulte un simulateur de pension sur son ordinateur
Une retraitée consulte un simulateur de pension sur son ordinateur

Ce que « plus de liberté » signifie quand on lit les petites lignes

L'idée paraît limpide. On supprime le couperet de l'âge légal (62 ans et 9 mois en France depuis la suspension de la réforme Borne) et on laisse chaque actif décider quand il s'arrête.

Le leader de Renaissance et le président du Rassemblement national le proposent chacun à leur manière, avec les mêmes mots : « liberté », « souplesse », « durée de cotisation ». Ce qu'ils oublient de vous dire, ou pire ce qu'ils ignorent, c'est qu'un pays a déjà fait ce pari. Et le résultat n'est pas du tout celui que l'on vous vend.
 

Un quart de siècle d'expérience suédoise

La Suède a basculé vers un système sans âge de départ obligatoire à la fin des années 1990. Chaque travailleur accumule ses cotisations sur un « compte notionnel » virtuel, et le montant de sa pension est calculé au moment du départ en divisant ce capital par son espérance de vie résiduelle.

Plus vous partez tard, plus votre mensualité est élevée. Aucune décote formelle, aucune surcote : un calcul actuariel froid, et rien d'autre.

Sur le papier, nous avons tous rêvé d'un système aussi limpide. Sauf que la mécanique a un angle mort : elle ne distingue pas un cadre supérieur qui choisit de prolonger d'un ouvrier du bâtiment qui ne peut tout simplement plus porter.

Treize pour cent sous le seuil, et ce ne sont pas les mêmes

Le résultat, vingt-cinq ans plus tard, est nettement moins séduisant. En 2021, 13 % des retraités suédois vivaient sous le seuil de pauvreté, contre environ 10,9 % en France.

L'écart se concentre sur deux profils : les travailleurs qui ont exercé des métiers pénibles (pour lesquels aucun critère de pénibilité n'existe dans le droit suédois) et les femmes ayant eu des carrières hachées par des congés maternité, des temps partiels ou des interruptions non cotisées.

Ces profils ont fait exactement ce que le système « libre » leur permettait. Ils sont partis dès que possible, à 62 ou 63 ans (le plancher a depuis été relevé à 64 ans en 2026), avec une pension réduite à l'os.

Pour un Suédois ayant cotisé quarante ans au salaire médian et parti à 63 ans, la pension notionnelle représente à peine 40 % de son dernier revenu d'activité. À 67 ans, le même profil touche 55 %.

Quatre années d'écart, 15 points de pension : voilà quel est le vrai prix de la « liberté »...

Les conseillers de ces candidats semblent ignorer (ou ne tiennent pas compte) que le Conseil d'orientation des retraites a déjà documenté ce mécanisme : quand on ôte le plancher de l'âge légal, les actifs les mieux informés et les mieux payés optimisent leur départ, tandis que les plus fragiles quittent le navire au premier port.

La « liberté de choix » produit, je vous le dis sans détour, une sélection par le patrimoine. Ceux qui possèdent un bien immobilier amorti ou une épargne complémentaire supportent une pension réduite. Mais ceux qui n'ont que le régime de base encaissent la totalité du manque à gagner actuariel, chaque mois, pendant vingt ou trente ans...

Les promoteurs du modèle suédois rétorquent qu'il comprend aussi un pilier de capitalisation obligatoire et une pension de garantie pour les plus modestes. Certes. Sauf que cette pension de garantie n'est accessible qu'à partir de 67 ans (depuis le 1er janvier 2026) et que son montant, plafonné, laisse précisément 13 % des retraités sous le seuil.

Ce que la décote signifie sur votre relevé

Aujourd'hui, chaque trimestre manquant coûte 1,25 % de pension au régime général. Un départ à 60 ans au lieu de 62 représente huit trimestres, soit 10 % de pension en moins, à vie.

Traduit en euros sur une pension brute de 1 500 euros par mois, cela représente 150 euros de moins chaque mois, soit 1 800 euros par an.

Multipliés par vingt-cinq ans d'espérance de vie à la retraite, le manque à gagner cumulé atteint 45 000 euros.

Supprimez l'âge légal, et c'est cette grille de décote qui devient le seul arbitre entre vous et votre relevé de carrière.

Le COR a déjà calculé l'addition

Le rapport 2026 du COR, adopté le 11 juin, a modélisé un scénario où l'ajustement passe exclusivement par le recul de l'âge de départ. Résultat : l'âge moyen atteint 67,6 ans en 2070, contre 66,5 dans la projection 2025.

Ce chiffre n'est pas une recommandation. C'est le résultat mécanique d'un système en déficit quand la seule variable d'ajustement est l'âge.

Supprimer l'âge légal ne change rien à cette arithmétique. Le déficit projeté bondit de 1,4 % à 2,4 % du PIB en 2070, principalement parce que la France fait beaucoup moins d'enfants qu'anticipé : l'hypothèse de fécondité est passée de 1,8 à 1,45 enfant par femme, un plancher historique.

Moins de naissances aujourd'hui, c'est moins de cotisants dans trente ans.

Le taux de remplacement moyen (le rapport entre votre pension et votre dernier salaire) se situe aujourd'hui à 54 %. Le COR le projette à 45 % en 2070.

Ce décrochage se produira que l'âge légal existe ou non.

La question n'est donc pas de savoir s'il faut le supprimer, mais plutôt qui, dans ce système « libre », aura les moyens de partir au bon moment, et qui partira trop tôt parce qu'il n'aura pas d'autre choix.

La Suède nous a déjà fourni la réponse...

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