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Retraite Agirc-Arrco : le piège du décret carrières longues pour les générations 1964-1965

Par | Publié le 28/03/2026 à 08:49

La suspension de la réforme devait offrir un trimestre d'avance aux futurs retraités. Un projet de décret vient nuancer cette promesse. Pour les carrières longues nées en 1964 et 1965, le gain n'est pas là où on le croit.


  1. Le projet de décret carrières longues maintient l'âge de départ des générations 1964 et 1965 — contrairement à ce que beaucoup croient
  2. Seules les générations 1966 à 1970 gagnent réellement un trimestre sur l'âge minimal
  3. Une exception unique existe pour les nés en décembre 1965 — mais elle a ses propres conditions
Le projet de décret carrières longues ne modifie pas l'âge de départ anticipé des générations 1964 et 1965 © SeniorActu
Le projet de décret carrières longues ne modifie pas l'âge de départ anticipé des générations 1964 et 1965 © SeniorActu

Un gain qui n'en est pas un pour les plus pressés

La suspension de la réforme des retraites devait bénéficier à 2,2 millions de personnes nées entre 1964 et 1968. L'Assurance retraite a chiffré l'impact en février : 1,2 million d'assurés pourraient anticiper leur départ de trois mois en moyenne. Le message semblait limpide. Tout le monde y gagne.

Sauf que le projet de décret sur les carrières longues, consulté par Ouest-France et mis à jour le 19 mars sur le site de la CFDT-Retraités, raconte une autre histoire. Pour les assurés nés en 1964 et 1965 qui ont commencé à travailler avant 20 ans, l'âge minimal de départ ne bouge pas. Il reste fixé à 60 ans et 6 mois pour les nés en 1964, et à 60 ans et 9 mois pour les nés en 1965. Pas un mois de gagné.

Le gain existe, mais il porte uniquement sur le nombre de trimestres cotisés : 170 au lieu de 171 pour les nés en 1964, 170 au lieu de 172 pour les nés au premier trimestre 1965. C'est un allègement réel — un ou deux trimestres de cotisation en moins —, mais ce n'est pas un départ anticipé. La nuance est brutale pour ceux qui attendaient trois mois de liberté supplémentaire.

Pourquoi le calendrier bloque les nés en 1964 et 1965

L'explication tient en une date : le 1er septembre 2026. La suspension n'entre en vigueur qu'à cette échéance. Or, les assurés nés en 1964 qui remplissent les critères de carrière longue atteignent leur âge minimal de départ (60 ans et 6 mois) avant cette date, voire sont déjà partis. Leur avancer l'âge d'un trimestre ne changerait rien : ils n'auraient pas pu en profiter.

Claude Wagner, de la CFDT-Retraités, résume le problème dans Ouest-France : l'entrée en vigueur tardive de la loi privait déjà ces générations du bénéfice d'un abaissement de l'âge. Le décret ne fait qu'entériner une réalité calendaire. C'est la même logique pour les nés entre janvier et novembre 1965 : leur fenêtre de départ tombe avant ou pile au 1er septembre. Le trimestre d'avance n'arrive pas à temps.
 

L'exception décembre 1965 et les vrais gagnants

Une seule catégorie de la génération 1965 tire un bénéfice concret sur l'âge : les nés en décembre 1965. Le projet de décret leur accorde un âge minimal de 60 ans et 8 mois, au lieu de 60 ans et 9 mois. L'objectif est précis : leur permettre de partir dès le 1er septembre 2026, date d'entrée en vigueur de la suspension. Un mois de gagné, pas davantage.

Les vrais bénéficiaires du décret sont les générations 1966 à 1970. Elles gagnent un trimestre complet sur l'âge minimal de départ anticipé. Pour un salarié né en 1966 ayant commencé à travailler à 18 ans, cela signifie un départ possible à 60 ans et 9 mois au lieu de 61 ans. Trois mois concrets, pas un simple allègement comptable. L'Assurance retraite estime que la suspension profitera aussi à environ 12 000 bénéficiaires supplémentaires par an grâce à une autre mesure votée dans le même budget : la prise en compte de deux trimestres pour enfant dans le calcul de la durée d'assurance requise pour la carrière longue. Jusqu'ici, ces trimestres étaient exclus du dispositif.
 
Génération 1964 Âge inchangé
⏱️
Âge minimal carrière longue
60 ans et 6 mois (inchangé)
📊
Trimestres cotisés
170 (au lieu de 171) → 1 trimestre gagné
1er trim. 1965 Âge inchangé
⏱️
Âge minimal carrière longue
60 ans et 9 mois (inchangé)
📊
Trimestres cotisés
170 (au lieu de 172) → 2 trimestres gagnés
Décembre 1965 Exception
⏱️
Âge minimal carrière longue
60 ans et 8 mois (−1 mois)
📊
Trimestres cotisés
171 (au lieu de 172) → 1 trimestre gagné
Générations 1966-1970 Gain réel
⏱️
Âge minimal carrière longue
−1 trimestre (3 mois gagnés)
📊
Trimestres cotisés
Inchangés vs annonces précédentes

Un décret fantôme qui complique tout

Le paradoxe ne s'arrête pas là. Au 28 mars 2026, ce projet de décret n'a toujours pas été publié au Journal officiel. Les caisses de retraite communiquent pourtant sur la base de ces nouveaux paramètres depuis trois mois. L'Agirc-Arrco a organisé 25 000 rendez-vous gratuits la semaine du 21 au 27 mars, soit le triple d'une semaine normale, pour expliquer aux futurs retraités l'impact de la suspension. Le nombre de simulations en ligne a bondi de 25 % selon l'Agirc-Arrco, avec un pic à 2,5 millions de connexions sur le simulateur officiel.

Mais tant que le décret n'est pas publié, aucun de ces nouveaux paramètres n'est juridiquement opposable. Un assuré qui dépose sa demande de départ anticipé sur la base du projet de décret prend un risque, aussi mince soit-il. L'Assurance retraite indique sur son site que les nouvelles conditions seront détaillées ultérieurement par décret. Le calendrier reste donc suspendu à une publication qui tarde.

Ce qu'il faut vérifier avant de fixer sa date

Avant de planifier un départ anticipé en carrière longue, trois vérifications s'imposent. La première : vérifier sur son relevé de carrière (service « Voir ma carrière » sur info-retraite.fr) que l'on a bien cotisé 5 trimestres avant la fin de l'année civile de ses 20 ans — ou 4 trimestres si l'on est né au dernier trimestre de l'année. Sans cette condition, le dispositif carrière longue ne s'applique pas, quel que soit le décret.

La deuxième : ne pas confondre le gain sur les trimestres (réel pour 1964-1965) et le gain sur l'âge (inexistant pour ces mêmes générations). Avoir 170 trimestres au lieu de 172 ne sert à rien si l'on n'a pas encore atteint l'âge minimal. Un assuré né en janvier 1965 avec 170 trimestres cotisés devra quand même attendre ses 60 ans et 9 mois pour partir.

La troisième : surveiller la publication du décret au Journal officiel avant de déposer sa demande. Le site de l'Assurance retraite sera actualisé au fil de l'eau, mais la seule garantie juridique reste le texte publié. En attendant, demander un entretien individuel gratuit auprès de l'Agirc-Arrco — les conseillers restent mobilisés toute l'année, en agence, par téléphone ou en visioconférence, au-delà de la semaine spéciale de mars.

Ce qu'il faut retenir

  1. Le projet de décret carrières longues ne modifie pas l'âge de départ anticipé des générations 1964 et 1965 — il reste à 60 ans et 6 mois (1964) et 60 ans et 9 mois (1965)
  2. Le gain est réel mais porte sur les trimestres cotisés : 170 au lieu de 171 (1964) ou 172 (1er trim. 1965)
  3. Seuls les nés en décembre 1965 bénéficient d'un ajustement de l'âge (60 ans et 8 mois) pour pouvoir partir dès le 1er septembre 2026
  4. Les générations 1966 à 1970 sont les vraies gagnantes : elles obtiennent un trimestre d'avance sur l'âge minimal
  5. Le décret n'est pas encore publié au Journal officiel — vérifiez votre relevé de carrière et demandez un entretien Agirc-Arrco avant de fixer votre date

 
Sources :
- Projet de décret carrières longues, consulté par Ouest-France, mars 2026
- CFDT-Retraités, mise à jour du 19 mars 2026
- Assurance retraite, chiffres publiés le 9 février 2026
- Agirc-Arrco, communiqué Rencontres retraite, 25 février 2026
- Service-public.gouv.fr, fiche suspension de la réforme, mise à jour mars 2026




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