Argent et patrimoine

900 fraudeurs à la retraite épinglés : l'Aspa et les pensions versées à l'étranger dans le viseur des contrôleurs

Les agents de l'Assurance retraite déploient leur arsenal. 6 700 contrôles en 2024, 188 millions d'euros de fraudes stoppés net. Dans les bureaux feutrés de la Cnav, un logiciel scrute 270 types de données pour traquer les anomalies. L'objectif : protéger un système qui verse 160 milliards d'euros par an à 15 millions de retraités.


Ce qu'il faut retenir

  1. Les contrôles 2024 ont permis d'éviter 188 millions d'euros de versements frauduleux, un montant qui a doublé depuis 2017
  2. L'Aspa et les pensions versées à l'étranger concentrent 28% des fraudes détectées alors qu'elles ne représentent que 3% des prestations
  3. L'Algérie et le Maroc totalisent entre 52 et 92 millions d'euros de fraudes estimées par an selon la Cour des comptes
  4. Un système de reconnaissance biométrique sera déployé en 2026 pour renforcer les contrôles des retraités expatriés
Un enquêteur de la Cnav traque les anomalies dans les dossiers de retraite versée à l'étranger © SeniorActu
Un enquêteur de la Cnav traque les anomalies dans les dossiers de retraite versée à l'étranger © SeniorActu

Un arsenal technologique pour traquer les anomalies

L'Assurance retraite ne mise plus sur le hasard pour débusquer les fraudeurs. Deux tiers des contrôles sont aujourd'hui déclenchés par un système informatique sophistiqué qui analyse 270 types de données différentes pour chaque assuré. Changements répétés d'adresse fiscale, de coordonnées bancaires, écarts entre les ressources déclarées et celles connues du fisc : autant de signaux d'alerte qui peuvent déclencher une enquête approfondie.

Cette révolution numérique porte ses fruits. Sur 6 700 contrôles ciblés réalisés en 2024, les enquêteurs de la Cnav ont identifié plus de 900 cas de fraude avérée et 2 400 comportements fautifs. Chaque fraude représente en moyenne 20 000 euros de préjudice, une somme calculée sur l'espérance de vie du bénéficiaire concerné.

Les 100 enquêteurs assermentés de l'organisme disposent de pouvoirs élargis pour mener leurs investigations. Ils peuvent consulter les relevés bancaires, vérifier la consommation de soins médicaux ou contrôler la réalité d'une résidence. Leur efficacité est remarquable : chaque agent détecte en moyenne 150 000 euros de fraude par an, rentabilisant largement son poste.

L'Aspa, cible privilégiée des fraudeurs

L'Allocation de solidarité aux personnes âgées cristallise les tentatives de fraude. Cette aide, qui garantit 1 043,59 euros par mois pour une personne seule en 2026, est soumise à des conditions strictes de résidence en France : au moins 9 mois de présence annuelle sur le territoire. Une contrainte que certains bénéficiaires contournent en dissimulant leur expatriation.

La fraude à l'Aspa prend diverses formes. Certains retraités s'installent définitivement à l'étranger tout en maintenant une adresse fictive en France. D'autres minimisent leurs revenus réels ou omettent de déclarer des changements de situation familiale. Pour 1 620,18 euros par mois maximum pour un couple, les enjeux financiers justifient ces manœuvres aux yeux des fraudeurs.

Les contrôles croisés entre organismes révèlent ces anomalies. L'Assurance retraite collabore désormais étroitement avec les services fiscaux, la Caf et l'Assurance maladie pour détecter les incohérences. Les soins médicaux réguliers dans un pays étranger constituent par exemple un indice révélateur d'une résidence réelle hors de France.

Les retraites à l'étranger, un terrain miné

Les pensions versées hors des frontières françaises représentent un défi majeur pour les contrôleurs. Sur les 1,5 million de retraités résidant à l'étranger, beaucoup vivent dans des pays où la vérification des informations d'état civil reste complexe. La fraude la plus répandue consiste à ne pas déclarer un décès, permettant aux proches de continuer à percevoir la pension du défunt.

Les chiffres de la Cour des comptes révèlent l'ampleur du problème. En Algérie, qui concentre 31% des retraités français expatriés, les contrôles physiques montrent que 44% des décès constatés n'avaient pas été signalés à la Cnav. Une opération de convocation systématique des plus de 85 ans au consulat d'Alger a révélé 588 décès, dont la moitié était antérieure à la convocation, générant un préjudice de 1 million d'euros.

Le système repose encore largement sur les "certificats de vie", documents parfois facilement falsifiables. Depuis fin 2023, des contrôles renforcés sont menés par des agents spécialisés dans la fraude documentaire en Turquie, Algérie, Maroc et prochainement en Tunisie. Ces vérifications ont permis de détecter entre 2 et 5% de décès non déclarés dans les échantillons contrôlés.

Un coût estimé entre 52 et 92 millions d'euros par an

Algérie Risque élevé
💶
Fraude estimée
40 à 80 M€/an
Maroc Risque modéré
💶
Fraude estimée
12 M€/an
Global Total estimé
📊
Indus 2021
43 M€ détectés
La Cour des comptes a tenté de chiffrer précisément l'ampleur des fraudes dans les pays les plus à risque. Pour l'Algérie, le préjudice annuel est estimé entre 40 et 80 millions d'euros, tandis qu'au Maroc, il atteindrait 12 millions d'euros par an. Ces montants, obtenus par extrapolation des contrôles réalisés, ne représentent que la partie émergée de l'iceberg.

Les indus détectés sur les pensions versées à l'étranger totalisaient 43 millions d'euros en 2021, soit 28% de l'ensemble des indus de la branche vieillesse alors que ces pensions ne représentent que 3% des prestations versées. Cette disproportion illustre la vulnérabilité particulière des versements internationaux.

Le taux de recouvrement des sommes indûment versées reste problématique. Pour les indus frauduleux à l'étranger, seulement 2% des montants sont récupérés, contre 8% pour les pensions versées en France. Cette faiblesse s'explique par les difficultés juridiques et pratiques du recouvrement transfrontalier, malgré la délégation partielle à deux banques spécialisées.

L'intelligence artificielle et la biométrie en renfort

Face à l'ampleur du phénomène, l'Assurance retraite modernise ses outils de contrôle. Le recours à la reconnaissance faciale biométrique commence à être déployé pour authentifier l'identité des retraités expatriés. Cette technologie, couplée aux contrôles physiques renforcés, vise à réduire drastiquement les possibilités de fraude documentaire.

La feuille de route gouvernementale prévoit de contrôler l'ensemble des retraités de plus de 85 ans résidant dans un pays sans échange automatique d'état civil avec la France d'ici 2027. Un objectif ambitieux qui nécessite une coordination renforcée entre les différents régimes de retraite.

Les échanges de données informatisés progressent également. Inexistants avant 2020, ils couvrent désormais près de 50% des pensions versées à l'étranger par le régime général et 45% de celles de l'Agirc-Arrco. Ces partenariats avec les administrations européennes permettent une détection quasi immédiate des décès, réduisant considérablement les risques de versements indus. Pour accélérer ces démarches, les retraités peuvent consulter le site officiel de l'Assurance retraite pour connaître leurs obligations déclaratives.

Un enjeu de justice sociale pour l'avenir du système

Au-delà des montants en jeu, la lutte contre la fraude aux retraites revêt une dimension éthique fondamentale. Chaque euro détourné pèse sur l'équilibre d'un système qui verse 160 milliards d'euros par an à 15 millions de retraités. Dans un contexte de vieillissement démographique et de tensions sur les finances publiques, ces pertes constituent un manque à gagner inacceptable.

La fraude totale estimée à 76 millions d'euros pour l'ensemble de la branche vieillesse peut sembler dérisoire face aux 160 milliards distribués annuellement. Pourtant, ce montant représente l'équivalent de plusieurs milliers de pensions moyennes. Plus grave, l'effet d'entraînement de l'impunité pourrait démultiplier ces chiffres si rien n'est fait.

Les sanctions restent aujourd'hui insuffisamment dissuasives. Les pénalités prononcées par la Cnav oscillent entre 719 et 1 131 euros en moyenne, des montants dérisoires comparés aux sommes en jeu. La Cour des comptes préconise un renforcement du arsenal répressif, incluant des poursuites pénales systématiques dans les cas de fraude organisée. L'enjeu dépasse la simple récupération des fonds : il s'agit de préserver la confiance des cotisants dans un système solidaire menacé par les comportements déviants de quelques-uns.

 
Sources :
- Caisse nationale d'assurance vieillesse (Cnav), rapport d'activité 2024
- Cour des comptes, rapport 2025 sur l'application des lois de financement de la Sécurité sociale
- Service-public.gouv.fr, barèmes Aspa 2026


| Publié le 26/02/2026 à 14:12

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