Bien-être

Veuvage : pourquoi les hommes risquent la dépression quand les femmes retrouvent du bien-être (étude)

Par | Publié le 26/03/2026 à 08:19

La perte d'un conjoint ne frappe pas de la même façon selon qu'on est homme ou femme. Une étude d'ampleur inédite renverse une certitude tenace. Et le résultat dérange.


  1. Les hommes veufs présentent un risque accru de démence et de mortalité — pas les femmes
  2. Un paradoxe : les veufs deviennent plus actifs socialement, mais perdent leur soutien émotionnel
  3. La première année après le décès est la plus dangereuse — et l'entourage a un rôle décisif à jouer
Veuvage et santé : les hommes sont plus vulnérables après la perte de leur conjoint © SeniorActu
Veuvage et santé : les hommes sont plus vulnérables après la perte de leur conjoint © SeniorActu

Le deuil n'épargne personne, mais il ne détruit pas tout le monde de la même façon

On imagine le veuvage comme une épreuve symétrique. Deux personnes liées par des décennies de vie commune, un décès, et deux survivants brisés de la même manière. Cette représentation est fausse.

Une étude publiée en février 2026 dans le Journal of Affective Disorders, menée conjointement par l'université de Boston et l'université de Chiba au Japon, vient de le démontrer à une échelle inédite. Les chercheurs ont suivi près de 26 000 personnes âgées de 65 ans et plus sur six ans, entre 2013 et 2019, au sein de la Japan Gerontological Evaluation Study. Parmi elles, 1 076 ont perdu leur conjoint pendant la période d'observation.

Le résultat est sans ambiguïté : les hommes veufs présentent un risque accru de démence, de mortalité et de perte d'autonomie. Les femmes, elles, ne montrent aucune augmentation des symptômes dépressifs. Mieux encore : avec le temps, elles déclarent un niveau de bonheur et de satisfaction de vie supérieur à celui qu'elles exprimaient avant le deuil.

37 indicateurs de santé passés au crible : les écarts sont massifs

Ce qui distingue cette recherche des travaux antérieurs, c'est son ampleur. L'équipe de Kenjiro Kawaguchi et Koichiro Shiba n'a pas mesuré un ou deux paramètres. Elle en a analysé 37, répartis en sept domaines : santé physique et cognitive, santé mentale, bien-être subjectif, relations sociales, comportements altruistes, habitudes de santé et capital social cognitif.

Chez les hommes, les symptômes dépressifs et le sentiment de désespoir augmentent nettement dans les mois qui suivent le décès. Le pic de vulnérabilité se situe dans la première année. Les effets s'atténuent ensuite progressivement, sans disparaître complètement. Côté femmes, aucune hausse de la dépression n'est observée. À plus long terme, plusieurs indicateurs de bien-être s'améliorent.

Ce n'est pas une question de résilience abstraite. C'est une question de construction sociale des rôles qui se joue bien avant le deuil.

Le paradoxe de la vie sociale : plus de contacts, moins de soutien

Le résultat le plus troublant de l'étude concerne la vie sociale après le veuvage. Hommes et femmes deviennent plus actifs socialement après la perte de leur conjoint. Ils sortent davantage, participent à plus d'activités collectives.

Mais seuls les hommes voient leur soutien émotionnel diminuer. Ils multiplient les interactions sans pour autant trouver de relations suffisamment profondes pour les aider à traverser le deuil. Les femmes, au contraire, disposent de réseaux amicaux et familiaux plus solides, construits et entretenus pendant des années — souvent en parallèle de leur rôle d'aidante au sein du couple.
 
Les hommes déclarent aussi une hausse de leur consommation d'alcool après le décès. Les femmes, elles, deviennent plus sédentaires — mais participent davantage aux dépistages de santé. Deux stratégies d'adaptation opposées, dont l'une est nettement plus protectrice que l'autre.

Un schéma qui dépasse le Japon — et qui concerne la France

Ces résultats japonais ne sont pas un cas isolé. En France, une étude de l'INED portant sur les données d'état civil entre 1969 et 1991 a mesuré la surmortalité de la première année de veuvage : +80 % chez les hommes, +60 % chez les femmes. La première année est, des deux côtés du globe, la plus meurtrière.

La démographie française renforce le constat. Selon l'INSEE, après 85 ans, 55 % des hommes vivent encore en couple, contre seulement 14 % des femmes. Les femmes sont donc massivement plus confrontées au veuvage — mais paradoxalement mieux préparées à y faire face.

L'explication tient en partie au rôle d'aidant que les femmes assument très majoritairement pendant la vie du couple. Comme le souligne Koichiro Shiba, chercheur principal de l'étude, le deuil représente pour certaines femmes un allègement de cette charge. Ce qui ne signifie pas que le deuil est indolore — mais que la libération d'un rôle d'aidant permanent peut contribuer à l'amélioration du bien-être déclarée dans les enquêtes.

Ce que l'entourage peut faire — concrètement

L'étude ne se contente pas de constater. Elle pointe une fenêtre d'action. La première année après le décès est la période où l'intervention de l'entourage est la plus efficace, en particulier pour les hommes.

Concrètement, cela signifie : maintenir un contact régulier avec un père, un frère, un ami veuf. Ne pas se contenter d'une présence physique — mais vérifier que le soutien émotionnel existe réellement. Surveiller les signaux d'alerte : repli sur soi, augmentation de la consommation d'alcool, désintérêt pour les activités quotidiennes.

Les professionnels de santé ont aussi un rôle à jouer. Un médecin traitant informé du décès récent d'un conjoint peut déclencher un suivi adapté : dépistage de la dépression, vigilance cognitive, orientation vers des structures d'écoute comme Dialogue et Solidarité, un dispositif d'accompagnement du veuvage porté par l'Agirc-Arrco et l'OCIRP.

Car derrière les chiffres de cette étude, il y a une réalité simple : les hommes qui perdent leur conjointe perdent souvent, du même coup, la seule personne à qui ils confiaient leurs émotions. Et cette perte-là, aucune activité sociale ne peut la combler si personne ne vient la remplacer.

Ce qu'il faut retenir

  1. Les hommes veufs présentent un risque accru de démence, de mortalité et de dépression dans les années suivant le décès — les femmes, non
  2. Les femmes veuves déclarent, avec le temps, un bonheur et une satisfaction de vie supérieurs à leur état avant le deuil
  3. Le paradoxe central : les hommes deviennent plus actifs socialement mais perdent leur soutien émotionnel
  4. La première année après le décès est la période la plus critique — en France, la surmortalité atteint +80 % chez les hommes veufs
  5. L'entourage et les professionnels de santé peuvent agir : contact régulier, vigilance sur l'alcool et l'isolement, orientation vers des structures d'écoute

 
Sources :
- Kawaguchi K., Nakagomi A. et al., "Health and well-being after spousal loss among older men and women", Journal of Affective Disorders, février 2026
- Boston University School of Public Health, communiqué de presse, 27 février 2026
- Thierry X., "Risques de mortalité et de surmortalité au cours des dix premières années de veuvage", Population (INED), 1999
- INSEE, "En 2021, une personne de 65 ans ou plus sur trois vit seule dans son logement", INSEE Première n°2040




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