Actualité Médicale

Pénurie de médicaments : quand l'État punit plus fortement les labos mais les autorise à stocker moins

Par | Publié le 14/06/2026 à 09:58

Votre ordonnance est posée sur le comptoir, mais votre médicament le plus important est en rupture de stock. C'est devenu tellement banal que vous avez cessé de vous en étonner. Deux décrets publiés le 5 juin 2026 viennent de modifier l'arsenal de l'État contre les laboratoires défaillants. Reste à savoir quand le médicament retrouvera vraiment le chemin des réserves de votre pharmacien...

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Une retraitée tend son ordonnance au comptoir d'une pharmacie française
Une retraitée tend son ordonnance au comptoir d'une pharmacie française

Quand le comptoir se vide

Vous prenez peut-être quatre, cinq, parfois huit médicaments par jour. Et vous avez probablement déjà vécu la scène : votre pharmacien tape sur son écran, fronce légèrement les sourcils, et vous annonce qu'il ne peut pas vous fournir l'un d'entre eux.

Selon le baromètre 2026 de France Assos Santé, publié le 15 avril, 27 % des Français déclarent avoir été confrontés à une pénurie de médicaments au cours des douze derniers mois. Pour les personnes atteintes d'une affection de longue durée, le chiffre grimpe à 43 %.

Dans 45 % des cas, aucune alternative thérapeutique n'a été proposée. Plus d'un Français sur dix s'est retrouvé sans solution de remplacement.

Les anticancéreux, les traitements cardiovasculaires, les antibiotiques et les psychotropes figurent parmi les classes les plus touchées. En 2025, au moins 14 médicaments psychotropes ont ainsi été déclarés en tension d'approvisionnement ou en rupture par l'ANSM.
 

Deux décrets, deux directions opposées

Le 5 juin 2026, deux décrets ont été publiés au Journal officiel. L'un durcit les sanctions contre les laboratoires, l'autre leur accorde une souplesse logistique inédite.

Le décret n° 2026-448 refond le cadre des médicaments en accès précoce et compassionnel. Les sanctions financières en cas de pénurie sur ces traitements innovants ne sont plus décidées par le Comité économique des produits de santé : elles relèvent désormais directement des ministres de la Santé et de la Sécurité sociale.

Le signal est politique autant que juridique : quand un laboratoire laisse en rupture un médicament qu'il distribue à titre dérogatoire, la décision de sanction remonte au sommet de l'État.

Ce même décret ouvre par ailleurs la porte à un raccourci européen : si le comité scientifique de l'Agence européenne du médicament émet un avis favorable sur un traitement, l'ANSM n'a plus besoin de rendre le sien, et la Haute Autorité de santé dispose de 45 jours pour adapter le protocole d'utilisation en France.

Le second décret, le n° 2026-449, joue lui dans l'autre sens. Il autorise le directeur général de l'ANSM à réduire temporairement le stock de sécurité obligatoire pour les médicaments d'intérêt thérapeutique majeur en rupture ou en risque de rupture.

Nous sommes donc en plein paradoxe. L'État sanctionne plus fort, mais il autorise les labos à stocker moins qu'avant sans être en infraction. La pénurie formelle peut donc disparaître des statistiques, puisque le seuil a baissé, sans que le médicament revienne pour autant chez votre pharmacien.

D'ailleurs, l'ANSM constatait une baisse de 42 % des ruptures déclarées sur les huit premiers mois de 2024. Sauf que ces chiffres mesurent ce que les labos déclarent, pas ce que vous vivez réellement au comptoir.

Le nouvel arsenal et ses limites

Ce raccourci européen mérite qu'on s'y arrête.

Jusqu'ici, un médicament autorisé par l'Agence européenne devait repasser par un avis scientifique de l'ANSM avant d'être distribué en accès précoce, et ce sas ajoutait des semaines, parfois des mois, au parcours du patient.

Avec le décret du 5 juin, quand l'Agence européenne a donné son feu vert, l'ANSM se retire du circuit d'évaluation. Seule la HAS conserve un délai de 45 jours pour adapter le protocole d'utilisation en France.

Pour un patient atteint d'un cancer rare ou d'une maladie neurologique évolutive, ce raccourci peut représenter l'écart entre un traitement accessible en juillet et un traitement accessible en octobre. Je peux en témoigner : quand chaque semaine compte, un trimestre de gagné n'est pas un détail administratif.

L'autre levier est la transparence. Les décisions de sanctions financières de l'ANSM sont désormais publiées sur son site pendant un an.

Les montants ont changé d'échelle. Le plafond est passé de 1 million à 5 millions d'euros par produit, dans la limite de 50 % du chiffre d'affaires réalisé sur le médicament concerné.

En 2024, l'ANSM a prononcé un record de 33 santions pour non-respect du stock de sécurité pour un total de 8,3 millions d'euros, contre 6 sanctions et 560 000 euros l'année précédente.

Le curseur a bougé. Reste à savoir si les laboratoires préféreront payer l'amende ou stocker le médicament.

Votre pharmacien sait, mais vous ne lui demandez pas

Si vous prenez un traitement chronique, une vérification est accessible dès aujourd'hui. Le site de l'ANSM publie en temps réel la liste des médicaments d'intérêt thérapeutique majeur, avec le statut de chaque spécialité : disponible, en tension ou en rupture.

Votre pharmacien, lui, a accès au portail DP-Ruptures, rendu obligatoire par les textes récents. Il sait si votre traitement est en tension d'approvisionnement avant même que le tiroir se vide.

La bonne question au comptoir n'est plus de savoir s'il l'a en stock, mais de savoir s'il est en tension. La réponse nous concerne tous, et elle ne tient pas dans un décret.

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