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Seniors : ce collier IA « ami virtuel » qui alarme une spécialiste du CNRS

Par | Publié le 04/02/2026 à 14:32

Des centaines de milliers de retraités vivent sans aucun contact humain régulier en France. Un collier d'intelligence artificielle qui promet de combler ce vide suscite la méfiance d'une spécialiste de l'IA.


Ce qu'il faut retenir

  1. Le collier Friend, vendu 113 euros vers l'Europe, intègre un micro actif en permanence qui capte toutes les conversations environnantes
  2. Une chercheuse du CNRS alerte sur le risque de dépendance émotionnelle envers cette machine, particulièrement dangereux pour les personnes âgées isolées
  3. 750 000 personnes âgées vivent en « mort sociale » en France, un chiffre en hausse de 150 % en huit ans
  4. Les données captées par le pendentif sont transmises à des serveurs distants, avec des garanties floues sur leur conservation et leur sécurité
  5. Des alternatives humaines existent : Solitud'écoute (0800 47 47 88), les Petits Frères des Pauvres, la téléassistance et le portail pour-les-personnes-agees.gouv.fr
Site friend.com : le pendentif IA Friend et son application smartphone — capture d'écran du site officiel © Friend.com
Site friend.com : le pendentif IA Friend et son application smartphone — capture d'écran du site officiel © Friend.com

Un pendentif qui promet de briser la solitude

Colette, 72 ans, ancienne secrétaire médicale à Brest, a découvert la publicité ce matin sur le quai du métro parisien. Elle rendait visite à sa fille. Sur l'affiche, un petit pendentif blanc et une promesse : « Je ne laisserai jamais de vaisselle dans l'évier. »

Colette a souri. Depuis le décès de son mari en 2023, elle mange seule chaque soir devant le journal télévisé. Sa pension de 1 240 € par mois couvre le loyer, les charges, la mutuelle. Il ne reste pas grand-chose pour les sorties. « J'ai pensé : enfin quelqu'un qui comprend », raconte-t-elle.

Quelqu'un. Sauf que ce « quelqu'un » n'est pas une personne. C'est un collier équipé d'intelligence artificielle, baptisé Friend, conçu par un développeur américain de 23 ans. Son micro, actif en permanence, capte les conversations et les bruits environnants. L'appareil transmet ensuite ces données à une IA qui envoie des messages texte sur le téléphone de son propriétaire. Des encouragements, des réflexions, des questions. Comme le ferait un ami. Un ami qui ne dort jamais, qui ne juge jamais, et qui écoute tout.

Le pendentif est vendu 129 dollars aux États-Unis, où 5 000 exemplaires ont déjà trouvé preneur. L'entreprise propose désormais une livraison vers l'Europe, au prix de 113 euros. Et la campagne publicitaire qui inonde le métro parisien depuis fin janvier 2026 ne cache pas son ambition : conquérir le marché français.

Pourquoi les spécialistes s'inquiètent pour les retraités

Le problème, c'est que ce marché compte 750 000 personnes âgées en situation de « mort sociale ». C'est le terme qu'emploie l'association Les Petits Frères des Pauvres dans son baromètre publié en septembre 2025. Des personnes qui ne voient quasiment jamais personne. Ni famille, ni amis, ni voisins. Ce chiffre a bondi de 150 % en huit ans. Et il pourrait dépasser le million d'ici 2030.

Colette n'en est pas encore là. Sa fille l'appelle deux fois par semaine. Son voisin passe parfois prendre un café. Mais les soirées sont longues. Les dimanches aussi. « Quand j'ai vu qu'on pouvait parler à ce collier et recevoir des réponses, j'ai trouvé ça rassurant. Je me suis dit : au moins, quelqu'un s'intéresse à ce que je fais. »

Sauf que Laurence Devillers, professeure à Paris-Sorbonne et chercheuse au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), spécialiste de l'intelligence artificielle, met en garde contre ce type de dispositif. Pour elle, Friend relève de ce qu'elle appelle « l'économie de l'attachement ». Le principe est simple : créer une dépendance émotionnelle envers une machine.

« On va être encore plus dans une dépendance émotionnelle », avertit-elle. L'IA ne ressent rien. Elle simule de l'empathie à partir de modèles statistiques. Elle valide ce que dit son utilisateur au lieu de le questionner. Et plus la personne est isolée, plus elle risque de s'attacher à cette présence artificielle, au détriment des liens humains qui lui restent.

Données personnelles, piratage : les dangers concrets du pendentif

Pour les retraités qui vivent seuls, le danger est double. D'un côté, le pendentif capte en continu toutes les conversations, y compris celles des visiteurs, du médecin de passage ou de l'aide à domicile. Ces données sont transmises à des serveurs distants, sans que l'on sache précisément combien de temps elles sont conservées, ni qui peut y accéder.

De l'autre, la chercheuse souligne que ces objets connectés peuvent être détournés. « On est en train de se doter d'objets qu'on ne maîtrise pas totalement », prévient-elle, évoquant des risques de piratage ou de contrôle par des tiers malveillants. Une personne âgée vulnérable, habituée à faire confiance à son « ami » virtuel, pourrait suivre des suggestions inappropriées sans les remettre en question.

Le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données, la loi européenne qui encadre l'utilisation de vos informations personnelles en ligne) et le règlement européen sur l'intelligence artificielle posent également question. L'enregistrement permanent de conversations sans le consentement explicite de toutes les personnes présentes peut constituer une violation légale dans plusieurs pays européens. Pour l'heure, aucune autorité française n'a pris position publiquement sur ce produit.

« J'ai essayé trois fois de comprendre comment ça marchait. Trois fois, je suis tombée sur un site en anglais que je n'arrivais pas à lire », raconte Colette. Elle a finalement renoncé. Non par méfiance envers l'intelligence artificielle, mais parce qu'elle n'a trouvé ni mode d'emploi en français, ni numéro à appeler pour poser ses questions.

Des solutions humaines qui ne tiennent pas dans un pendentif

La réalité, c'est que la solitude des personnes âgées en France est un problème massif, documenté, et qui s'aggrave. Deux millions de personnes de plus de 60 ans sont coupées de leur entourage familial et amical, selon Les Petits Frères des Pauvres. Parmi elles, 2,5 millions expriment un sentiment de solitude au quotidien. Et plus de 5 millions n'utilisent jamais internet.

Les causes sont connues : la perte du conjoint, l'éloignement géographique des enfants, la diminution de la mobilité, les revenus modestes qui limitent les sorties. En zone rurale, 16 % des 60-74 ans ne reçoivent aucune visite sur une période de trois mois.

Face à cette détresse, des solutions humaines existent. L'association Solitud'écoute (numéro gratuit : 0800 47 47 88) propose une écoute téléphonique anonyme aux personnes âgées isolées. Les Petits Frères des Pauvres accompagnent 26 000 aînés chaque année. Des services de téléassistance avec appels de convivialité permettent un contact humain régulier. Le portail pour-les-personnes-agees.gouv.fr recense l'ensemble des aides et des dispositifs d'accompagnement disponibles.

Ces réponses ne tiennent pas dans un pendentif. Elles passent par des voix humaines, des visites, des liens qui se construisent dans la durée. Si vous êtes dans la même situation que Colette, ou si un proche vit seul et vous inquiète, le premier geste est souvent le plus simple : décrocher le téléphone. Les associations et les services publics peuvent ensuite prendre le relais pour construire un accompagnement adapté.


Sources :
- Petits Frères des Pauvres, Baromètre « Solitude et isolement des personnes âgées en France », septembre 2025
- France Info, février 2026
- CNEWS, 1er février 2026
- Journal du Geek, 2 février 2026



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