Société

Seniors bannis des commerces en Asie : pourquoi la France redoute la contagion

Au Japon et en Corée du Sud, des bars, cafés et salles de sport affichent désormais ouvertement leur refus d'accueillir les clients âgés. Une discrimination décomplexée, qui ravive les alertes sur la montée de l'âgisme en France.


Par | Publié le 03/02/2026 à 17:28

Ce qu'il faut retenir

  1. À Tokyo, un bar affiche depuis janvier 2026 une pancarte réservant l'entrée aux 29-39 ans, excluant de fait les clients de plus de 40 ans
  2. En Corée du Sud, des cafés et salles de sport refusent l'entrée aux personnes de plus de 60 ou 70 ans, malgré les condamnations de la Commission des droits de l'homme
  3. L'Organisation mondiale de la santé estime qu'une personne sur deux dans le monde a des attitudes âgistes
  4. En France, la Commission nationale consultative des droits de l'homme a alerté en mars 2025 sur la persistance de l'âgisme dans l'accès aux soins, au logement et à l'emploi
  5. Le Défenseur des droits révèle qu'un senior sur quatre déclare avoir subi des discriminations liées à son âge en milieu professionnel
Vigile interdisant l'entrée d'un commerce à une personne âgée dans une rue de Tokyo © SeniorActu
Vigile interdisant l'entrée d'un commerce à une personne âgée dans une rue de Tokyo © SeniorActu

Au Japon, un bar interdit l'entrée aux plus de 39 ans

La scène se passe à Shibuya, l'un des quartiers les plus animés de Tokyo. Depuis janvier 2026, la succursale Dogenzaka de la chaîne d'izakayas Tori Yaro — ces bars populaires japonais où l'on boit et mange à petits prix — affiche un panneau sans équivoque à l'entrée : « Entrée réservée aux clients âgés de 29 à 39 ans. Ceci est un izakaya pour les jeunes générations. U-40. »

En clair : si vous avez plus de 40 ans, vous n'êtes pas le bienvenu. Le porte-parole de l'enseigne, Toshihiro Nagano, justifie cette décision par les plaintes récurrentes des clients plus âgés sur le bruit ambiant. « Notre clientèle est jeune. Les clients plus âgés se plaignent beaucoup du bruit, alors nous avons décidé de filtrer les entrées pour que chacun reparte satisfait », a-t-il déclaré à la presse japonaise.

Des exceptions existent, mais elles sont inscrites en tout petits caractères : les plus de 40 ans peuvent entrer s'ils accompagnent une personne de 39 ans ou moins, ou s'ils sont liés au personnel de l'établissement. Une souplesse de façade qui ne change rien au message envoyé.

En Corée du Sud, les « zones interdites aux seniors » se multiplient

Le phénomène ne se limite pas au Japon. En Corée du Sud, les « no senior zones » — des pancartes affichées sur les portes de certains commerces interdisant l'entrée aux personnes âgées — font polémique depuis 2023. Des cafés de Séoul refusent ouvertement les clients de plus de 60 ans. Des salles de sport excluent les plus de 65 ou 70 ans de leurs abonnements annuels, invoquant des « raisons de sécurité ».

En octobre 2024, la Commission nationale des droits de l'homme de Corée a jugé discriminatoire le refus d'une salle de sport du quartier de Gangnam d'accepter un client de 68 ans. L'organisme a demandé la révision des règles internes de l'établissement. Problème : ses décisions ne sont pas contraignantes. Les commerces peuvent donc continuer à refuser les seniors sans sanction.

Le sociologue Hur Jun-soo, professeur à l'université Soongsil, alerte : l'âgisme, c'est-à-dire la discrimination fondée sur l'âge, devrait être considéré avec la même gravité que le racisme ou le sexisme. La Corée du Sud, qui compte désormais plus de 10 millions de personnes de 65 ans et plus — soit un cinquième de sa population — est pourtant le théâtre d'une banalisation de l'exclusion des aînés dans l'espace public.

Un phénomène mondial que la France ne peut pas ignorer

Cette tendance asiatique s'inscrit dans un contexte mondial préoccupant. Selon le rapport publié en 2021 par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), une personne sur deux dans le monde a des attitudes âgistes. L'enquête, menée auprès de plus de 83 000 personnes dans 57 pays, révèle que ces préjugés liés à l'âge ont des conséquences directes sur la santé physique et mentale des personnes concernées.

Et la France n'est pas épargnée. En mars 2025, la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH, l'organisme indépendant qui conseille le gouvernement sur les droits humains) a adopté à l'unanimité un avis de suivi sur l'effectivité des droits des personnes âgées. Le constat est sévère : les personnes âgées continuent de subir des discriminations dans l'accès aux soins, au logement, aux services bancaires et à l'emploi. Les lois existent — notamment celle du 8 avril 2024 sur le « bien vieillir » — mais leur application reste insuffisante.

L'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) prévoit qu'en 2040, un quart de la population française aura plus de 65 ans. Pourtant, la CNCDH déplore que l'âgisme reste minimisé par rapport à d'autres formes de discrimination : il est perçu comme moins grave que le racisme, alors que ses effets sont tout aussi réels.

Que faire face à cette menace rampante

En France, la loi interdit toute discrimination fondée sur l'âge. Mais dans les faits, le chemin reste long. Le 17e baromètre du Défenseur des droits, publié en décembre 2024, révèle que près d'un senior sur quatre déclare avoir vécu des discriminations liées à son âge dans l'emploi. Un quart des seniors au chômage rapportent qu'on leur a fait comprendre en entretien d'embauche qu'ils étaient « trop âgés » pour le poste.

La CNCDH formule plusieurs recommandations pour lutter contre ce phénomène : mieux informer les personnes âgées sur leurs droits et les recours possibles, renforcer les campagnes de sensibilisation, et impliquer davantage les seniors dans les politiques publiques qui les concernent. L'objectif affiché est clair : que l'âge ne serve plus à exclure.

Face à la banalisation de l'exclusion des aînés dans certains pays asiatiques, la question se pose désormais en Europe. Si des « zones interdites aux seniors » venaient à apparaître dans les commerces français, le cadre juridique serait-il suffisant pour y répondre ? Le Défenseur des droits et la CNCDH rappellent que la vigilance est de mise. Car comme le résume un sociologue coréen : « Tout le monde a été enfant, et tout le monde sera un jour une personne âgée. »


Sources :
- Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), avis du 18 mars 2025
- Défenseur des droits et OIT, 17e baromètre des discriminations dans l'emploi, décembre 2024
- Organisation mondiale de la santé (OMS), Rapport mondial sur l'âgisme, mars 2021
- The Korea Times, « Korea sees increase in 'no-seniors zones' despite aging population », octobre 2024
- The Korea Herald, « Fitness center rejecting senior citizen is age discrimination: rights commission », octobre 2024
- Japan Today, « Tokyo pub explicitly soft-bans customers older than 39 from entering », janvier 2026



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