Retraite

Jour de libération des actifs : n'oubliez pas que les seniors d'aujourd'hui ont cotisé toute leur vie

Par | Publié le 05/05/2026 à 09:09

Hier, toutes les rédactions ou presque on titré sur le "Jour de libération des actifs" : Atlantico, Le Figaro, Le Parisien, BFM, Les Echos... À partir du 4 mai, écrivent-ils, les jeunes ne travaillent plus pour les retraités. En omettant souvent de rappeler un petit détail : "les vieux" comme ils disent, ont déjà largement cotisé pour les autres avant de partir en retraite...


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Retraité indigné par la Une du journal dans son pavillon © SeniorActu.com
Retraité indigné par la Une du journal dans son pavillon © SeniorActu.com

Entre calcul rigoureux et titre qui dérape vers une stigmatisation des retraités "qui coutent cher" aux actifs

Le 1er mai, on célèbre les conquêtes du monde du travail. Le 4, on mesure prétendument combien ce travail rétribue de moins en moins ceux qui le fournissent.

Voilà l'idée glissée hier dans toutes les rédactions, des Echos au Parisien en passant par BFM et Le Figaro. Un "Jour de libération des actifs" inventé pour la circonstance, censé marquer la date à partir de laquelle un salarié français cesse de financer les retraités et la santé des seniors pour commencer à travailler pour lui-même.

Le calcul est habile. Le récit qui l'accompagne l'est moins.

Aux origines : 4 mois de salaire pour la solidarité

L'étude vient des Électrons Libres, un média lancé en 2025 et fondé par Antoine Copra, Benjamin Sire, Frédéric Halbran et Philippe Bourcier. Elle est signée Erwann Tison, économiste, et Maxime Sbaihi, et reprend une mécanique de calcul connue depuis les années 90 sous le nom de tax freedom day.

Le principe est simple. On additionne toutes les cotisations vieillesse versées par un salarié payé au revenu médian, on y ajoute la part des dépenses d'assurance maladie consommées par les retraités et financées par les actifs.

Le total représente 37 % du salaire brut annuel, soit environ 4 mois de travail. Décomptés à partir du 2 janvier en jours ouvrés, le 85e jour ouvré tombe ce lundi 4 mai.

Sources affichées : URSSAF, barème Agirc-Arrco 2026, décret du 31 décembre 2025. La méthode est rigoureuse, les chiffres tiennent.

Le glissement sémantique : du calcul au pamphlet

Le récit grand public, lui, dérape. Atlantico titre "les jeunes ne travaillent plus pour les vieux".

Le Figaro met dans la bouche d'un actif fictif l'expression "Jusqu'au 4 mai, c'est Nicolas qui paie".

Le glissement sémantique est insidieux. On part d'un calcul technique sur une mécanique de répartition assumée depuis 1945, on arrive à une opposition générationnelle qui présente les retraités comme des bénéficiaires passifs d'une charge subie par leurs cadets.

Les Électrons Libres assument d'ailleurs le coup éditorial. Un graphique compare 1970, où la libération avait lieu dès le 27 février, à 2026, où elle tombe au 4 mai.

Le message implicite : c'était mieux avant.

Sauf que le retraité de 2026 a payé, lui aussi

Sauf que le retraité de 2026 a 75 ou 80 ans. En 1970, il avait 24 ou 29 ans, c'est-à-dire qu'il commençait sa carrière.

Et il s'est mis à cotiser dans un système où le taux de cotisation vieillesse plafonnée était à 8,5 %.

Quand il a pris sa retraite, autour de 2010 ou 2015, ce taux dépassait 17 %. Il a été doublé pendant qu'il travaillait.

Le Cercle de l'Épargne, qui a documenté l'évolution complète, le formule sans détour. Sur cinquante ans, la part patronale des cotisations vieillesse a presque doublé, la part salariale a été multipliée par 2,4.

Graphique montrant la progression du taux de cotisation vieillesse plafonnée en France de 1967 à 2026, passant de 8,5 % à 17,75 %, avec part patronale et part salariale. TAUX COTISATION VIEILLESSESalaire plafonné, 1967-2026, source Cercle de l'ÉpargneLe taux de cotisation vieillesseest passé de 8,5 % à17,75 %en cinquante ans de carrière196719912026Part patronale×1,9 sur cinquante ansPart salariale×2,4 sur cinquante ansLe retraité d'aujourd'hui a vu le taux doublerpendant les années où il cotisait pour les autres© SeniorActu.com

Le retraité d'aujourd'hui n'a pas profité d'un système favorable, il a payé pour ses propres parents et on lui a élevé le tarif au passage. Voilà la première chose que les titres d'hier oublient de dire.

La santé : un transfert subi ou une solidarité universelle ?

L'autre angle mort du calcul concerne la santé. Les Électrons Libres affectent 7,5 points de salaire brut au financement des soins consommés par les retraités, en s'appuyant sur une donnée DREES selon laquelle les 65 ans et plus concentrent environ la moitié de la consommation de soins remboursés alors qu'ils représentent un cinquième de la population.

Le chiffre DREES est exact. La conclusion qu'on en tire ne l'est pas.

La Sécurité sociale a été conçue en 1945 sur un principe universel et inconditionnel. On cotise toute sa vie selon ses moyens, on consomme selon ses besoins, principalement quand l'âge venu les besoins augmentent.
 
Présenter la consommation de soins du grand âge comme un transfert subi par les actifs revient à oublier que ces mêmes actifs ont vocation à devenir les retraités de demain. Et qu'ils consommeront eux aussi davantage de soins à 75 ans qu'à 30.

Mélanger droits acquis et solidarité : une opération discutable

Une autre objection mérite d'être soulevée. Le récit du "Jour de libération" agrège les cotisations vieillesse et la consommation de soins comme s'il s'agissait d'un même prélèvement subi.

Or les cotisations vieillesse ouvrent des droits individuels mesurés en points et en trimestres. La part santé, elle, relève de la solidarité universelle, pas d'un transfert intergénérationnel.

Confondre les deux dans une même date symbolique est une opération discutable. Elle transforme un débat technique sur l'équilibre des régimes en pamphlet contre une génération entière.

Reste une dernière question. Si le système de répartition pèse aujourd'hui plus qu'en 1970, est-ce parce que les retraités sont devenus avides ?

Vivre 25 ans après 65 ans : un progrès, pas un privilège

Pas vraiment. Les retraités d'aujourd'hui vivent en moyenne 25 ans après la cessation d'activité, contre 13 ans pour ceux qui ont liquidé leurs droits dans les années 70.

C'est un progrès collectif, pas un privilège. La médecine, la prévention et l'amélioration des conditions de vie ont fait reculer la mortalité.

Personne, sérieusement, ne propose de revenir en arrière. Et puisqu'on parle chiffres, en voici un que les titres polémiques d'hier omettent : la pension brute moyenne, tous régimes confondus, est de 2 089 € par mois pour un homme et 1 306 € pour une femme selon la DREES, panorama 2025 sur les pensions fin 2023.

Ni l'une ni l'autre n'évoquent un montant de privilégié.

Un contrat collectif, pas un transfert subi

Le débat sur l'équilibre du système de retraite est légitime et indispensable. Il pèse sur les comptes publics, il pose une vraie question d'arbitrage budgétaire à un pays qui vieillit.

Mais l'aborder en désignant une génération comme un coût pour une autre, c'est rater le sujet. La répartition n'est pas un transfert subi, c'est un contrat collectif entre actifs et anciens actifs, financé hier par les seniors d'aujourd'hui, financé aujourd'hui par leurs enfants, financé demain par leurs petits-enfants.

Que la chaîne se distende est possible, qu'elle soit injuste reste à démontrer. Pour l'heure, le seul fait incontestable c'est que vous, qui avez cotisé toute votre vie active dans un système dont les taux n'ont cessé de monter, méritez mieux qu'un titre de presse qui vous présente comme une charge injuste dont les jeunes voudraient bien se libérer...

 
Sources :
- Les Électrons Libres, "Le 4 mai, Jour de Libération des Actifs", 1er mai 2026
- Cercle de l'Épargne, historique des taux de cotisation vieillesse 1967-2017
- DREES, Études et résultats sur les retraites, panorama 2024
- Atlantico, Le Figaro, Le Parisien, Les Echos, BFM, couverture du 4 mai 2026
- Sécurité sociale, fiche éclairage CCSS juillet 2017 sur les taux de cotisations


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