Emploi et Cumul Emploi-Retraite

Cumul emploi-retraite : ce piège discret qui frappe les petites pensions

Par | Publié le 03/02/2026 à 10:21

De nombreux retraités modestes cumulent un emploi avec leur pension pour joindre les deux bouts, mais le dispositif profite surtout aux plus aisés selon la Cour des comptes. Une réforme votée fin 2025, dont les effets sur les petites pensions restent incertains.


Ce qu'il faut retenir

  1. Le cumul emploi-retraite concerne environ 700 000 retraités en France, mais profite majoritairement aux cadres à hauts revenus
  2. Les retraités modestes (pensions entre 1 000 et 1 400 €) cumulent principalement par nécessité financière, pas par choix
  3. La réforme votée en décembre 2025 introduit un système à trois niveaux selon l'âge, avec un écrêtement (une réduction de pension) pouvant atteindre 100 % des revenus d'activité
  4. Le seuil de 7 000 € par an en dessous duquel aucune réduction ne s'applique risque de pénaliser les retraités modestes qui travaillent quelques heures par semaine
  5. Les nouvelles règles entreront en vigueur le 1er janvier 2027 et ne concerneront que les nouveaux retraités
Retraité travaillant derrière un comptoir de petit commerce pour compléter sa petite pension © SeniorActu
Retraité travaillant derrière un comptoir de petit commerce pour compléter sa petite pension © SeniorActu

Un dispositif qui profite d'abord aux plus aisés

Le cumul emploi-retraite permet à un retraité de reprendre une activité professionnelle tout en conservant sa pension. En théorie, le dispositif s'adresse à tous. En pratique, il bénéficie surtout à ceux qui en ont le moins besoin.

C'est le constat sévère dressé par la Cour des comptes dans son rapport publié le lundi 26 mai 2025, intitulé Le cumul emploi-retraite : un coût élevé, une cohérence à établir. Les magistrats financiers ont passé au crible les 579 000 retraités du régime général en situation de cumul, sur un total estimé à 700 000 personnes en France.

Leur analyse identifie quatre profils distincts. Le premier groupe, composé à 73 % d'hommes et représentant 27 % des cumulants, rassemble des cadres aux carrières bien rémunérées. Leur revenu moyen d'activité en cumul atteignait 74 226 € par an en 2022, selon les données de la Caisse Nationale d'Assurance Vieillesse (CNAV, la caisse de retraite des salariés du privé). À l'opposé, le quatrième groupe — 22 % des cumulants, composé à 87 % de femmes — rassemble des personnes aux carrières marquées par des interruptions. Leurs pensions sont faibles, leurs revenus de cumul également.

Entre ces deux extrêmes, des professions intermédiaires (27 %, majoritairement féminines) et des retraités partis en carrière longue (24 %, majoritairement masculins) complètent le tableau. Mais le constat est sans appel : selon la Cour des comptes, le cumul emploi-retraite bénéficie marginalement aux retraités les plus modestes.

Travailler après la retraite : une nécessité pour les petites pensions

Pour une partie des retraités, reprendre un emploi n'est pas un choix. C'est une obligation financière. Le baromètre de l'UNSA Retraités révèle que 17 % des retraités percevant entre 1 000 et 1 400 € par mois pratiquent le cumul emploi-retraite par nécessité durant leurs premières années de retraite. Chez ceux dont la pension est inférieure à 1 000 €, ils sont encore 13 % à travailler après leur départ.

Le fossé avec les cadres est considérable. Là où un ancien cadre cumule sa pension avec un revenu d'activité dépassant 74 000 € annuels, le retraité modeste enchaîne quelques heures de ménage, de garde d'enfants ou d'animation en supermarché pour gagner quelques centaines d'euros supplémentaires. En moyenne, les revenus d'activité des cumulants s'élèvent à 9 000 € par an, selon l'enquête Emploi de l'Insee. Mais cette moyenne masque des écarts immenses.

Les motivations diffèrent aussi radicalement. Les catégories aisées cumulent souvent pour maintenir un lien social et une reconnaissance professionnelle. Les retraités modestes, eux, travaillent pour payer leur loyer, rembourser un crédit ou simplement faire face à l'inflation. L'activité en cumul dure en moyenne trois à quatre ans, mais pour les petites pensions, chaque mois compte.

Réforme 2027 : un nouveau système à trois étages

La Loi de Financement de la Sécurité Sociale (LFSS) pour 2026, adoptée le mardi 16 décembre 2025 par l'Assemblée nationale, refond en profondeur le cumul emploi-retraite. Son article 102 instaure un système en trois niveaux, structuré selon l'âge du retraité, applicable à compter du 1er janvier 2027.

Ce nouveau cadre ne concerne que les personnes dont la première pension de retraite prend effet à partir du 1er janvier 2027. Les retraités actuels conservent les règles en vigueur.
 
Étage 1 Avant l'âge légal (retraite anticipée)
📉
Réduction de pension appliquée
100 % des revenus d'activité
💶
Concrètement
Chaque euro gagné = 1 € de pension en moins
🧓
Nouveaux droits à retraite
Non
Étage 2 Entre l'âge légal et 67 ans
📊
Seuil sans réduction
Environ 7 000 €/an (décret à paraître)
📉
Au-delà du seuil
Pension réduite de 50 % du dépassement
🧓
Nouveaux droits à retraite
Non
Étage 3 À partir de 67 ans
Cumul
Libre, sans aucune limite
💶
Réduction de pension
Aucune
🧓
Nouveaux droits à retraite
Oui, sans plafond


Exemple concret : un retraité de 65 ans qui gagne 10 000 € par an en complétant sa pension verra la part dépassant 7 000 €, soit 3 000 €, entraîner une réduction de pension de 1 500 € par an. Pour un retraité modeste, cette ponction peut représenter plus d'un mois de pension perdu.

Le Gouvernement espère dégager 400 millions d'euros d'économies dès 2027, pour atteindre 1,9 milliard d'euros en 2030. Ces projections s'inscrivent dans un contexte de déficit des comptes sociaux ayant atteint 15,3 milliards d'euros en 2024.

Le risque : pousser les plus fragiles vers le travail non déclaré

La Cour des comptes reconnaît elle-même que le cumul emploi-retraite est utilisé comme un mécanisme de compensation de pensions insuffisantes par une fraction non négligeable des retraités. Or la réforme ne prévoit aucun mécanisme de protection spécifique pour ces profils.

Plusieurs économistes alertent sur un risque concret : confrontés à un écrêtement — c'est-à-dire une réduction de leur pension dès qu'ils dépassent le seuil autorisé — certains retraités modestes pourraient basculer vers le travail non déclaré ou partiellement déclaré. Le résultat serait l'exact inverse de l'objectif affiché : moins de cotisations sociales, moins de recettes fiscales, et un appauvrissement accru des personnes concernées.

Le paradoxe est frappant. En une décennie, le nombre de cumulants a bondi de 75 % au régime général, trois fois plus vite que le nombre de retraités. Mais cette croissance a surtout profité aux cadres supérieurs, capables de négocier des missions de conseil ou d'expertise bien rémunérées après leur départ. Les retraités modestes, eux, se retrouvent dans des emplois précaires, à temps partiel, souvent rémunérés au Smic.

La Cour des comptes avait d'ailleurs recommandé un seuil plus souple, entre 7 000 et 10 000 € par an, avec la possibilité de l'adapter en cas de pénurie de main-d'œuvre. Le décret d'application, qui reste à paraître, pourrait reprendre cette recommandation. La page service-public.fr consacrée au cumul emploi-retraite indique d'ailleurs qu'elle sera mise à jour dès l'entrée en vigueur des nouvelles règles.


Sources :
- Cour des comptes, Rapport Sécurité sociale 2025, chapitre VII, 26 mai 2025
- Loi n°2025-1403, article 102, 30 décembre 2025
- UNSA Retraités, Baromètre retraités, janvier 2026
- Service-public.fr, Cumul emploi-retraite du salarié, mis à jour 1er janvier 2026



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