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Alzheimer : 11 % de risque en moins chez les survivants du cancer, on sait enfin pourquoi

Par | Publié le 27/01/2026 à 09:37

Depuis des années, les médecins observent un phénomène troublant : les personnes ayant survécu à un cancer développent moins souvent la maladie d'Alzheimer. Une étude publiée le 22 janvier 2026 dans la revue Cell vient enfin d'identifier le mécanisme biologique derrière ce paradoxe. Une protéine sécrétée par les tumeurs serait capable de traverser la barrière du cerveau pour y éliminer les plaques responsables de la démence.

Neurologue expliquant un scan cérébral à un patient senior de 80 ans en consultation, découverte Alzheimer © SeniorActu
Neurologue expliquant un scan cérébral à un patient senior de 80 ans en consultation, découverte Alzheimer © SeniorActu

Un paradoxe médical observé depuis des décennies

Les médecins le constatent depuis longtemps dans leurs consultations : les patients ayant vaincu un cancer semblent curieusement protégés contre la maladie d'Alzheimer. Cette observation clinique, rapportée dès les années 2000 par des pathologistes américains, a été confirmée par une vaste méta-analyse publiée en novembre 2020 dans la revue JAMA Network Open. En analysant les données de 22 études portant sur plus de 9,6 millions de personnes, les chercheurs ont établi que le diagnostic de cancer était associé à une diminution de 11 % du risque de développer la maladie d'Alzheimer. D'autres travaux, notamment ceux de la cohorte française Memento, ont même évoqué une réduction pouvant atteindre 50 % dans certaines populations.

Ce lien inverse entre les deux pathologies les plus redoutées du vieillissement a longtemps intrigué la communauté scientifique. Plusieurs hypothèses ont été avancées au fil des années : effet protecteur des traitements anticancéreux comme la chimiothérapie, facteurs génétiques communs, mécanismes inflammatoires partagés, ou encore biais statistiques liés à l'espérance de vie réduite des patients cancéreux. Mais aucune de ces pistes n'apportait d'explication biologique véritablement convaincante. Jusqu'à cette découverte majeure réalisée par une équipe de l'Université Huazhong des Sciences et Technologies à Wuhan, en Chine, après quinze années de recherches.

Une protéine tumorale qui traverse la barrière du cerveau

L'étude, publiée le 22 janvier 2026 dans la prestigieuse revue Cell, révèle enfin le mécanisme biologique à l'origine de cette protection inattendue. Les chercheurs, dirigés par le professeur Youming Lu, ont implanté différents types de tumeurs (poumon, côlon et prostate) chez des souris génétiquement modifiées pour développer les caractéristiques de la maladie d'Alzheimer. Le résultat a dépassé leurs attentes : les plaques amyloïdes présentes dans le cerveau de ces animaux ont significativement diminué après l'apparition des tumeurs.

En analysant méthodiquement les centaines de protéines sécrétées par ces tumeurs, l'équipe a finalement identifié une molécule clé après six années de recherches : la Cystatine-C (ou Cyst-C). Cette protéine, naturellement présente dans l'organisme, possède une capacité tout à fait remarquable : elle peut traverser la barrière hémato-encéphalique, cette frontière naturelle quasi-imperméable qui protège normalement le cerveau des substances circulant dans le sang. Une fois parvenue dans le cerveau, la Cystatine-C se lie simultanément à deux cibles : les oligomères amyloïdes (ces amas toxiques de protéines caractéristiques d'Alzheimer) et un récepteur membranaire appelé TREM2, présent à la surface des microglies.

Les microglies activées nettoient les plaques existantes

Les microglies constituent les cellules immunitaires résidentes du cerveau, représentant environ 10 à 15 % des cellules cérébrales. Elles jouent un rôle essentiel de surveillance et de nettoyage permanent, éliminant les débris cellulaires, les agents pathogènes et les protéines anormales qui s'accumulent au fil du temps. Dans la maladie d'Alzheimer, ces cellules sentinelles peinent progressivement à remplir leur mission face à l'accumulation massive des plaques amyloïdes, comme débordées par l'ampleur de la tâche.

La découverte des chercheurs chinois est capitale pour comprendre ce dysfonctionnement : en se liant au récepteur TREM2, la Cystatine-C issue des tumeurs active les microglies et les transforme en véritables équipes de nettoyage hautement efficaces. Ces cellules passent alors d'un état dormant ou peu actif à un mode défensif pleinement opérationnel, capable de dégrader les plaques amyloïdes déjà formées dans le cerveau. C'est une différence majeure avec les traitements actuellement disponibles, qui visent principalement à empêcher la formation de nouvelles plaques sans pouvoir éliminer celles qui se sont déjà accumulées au fil des années.

Pour vérifier concrètement l'efficacité de ce mécanisme sur les fonctions cognitives, les chercheurs ont soumis les souris à un test de mémoire classique en labyrinthe aquatique. Les animaux devaient mémoriser l'emplacement d'une plateforme cachée sous la surface de l'eau pour s'y réfugier. Avant le traitement, les souris Alzheimer peinaient à retrouver leur chemin. Après avoir reçu de la Cystatine-C purifiée ou des protéines sécrétées par des cellules cancéreuses, elles ont retrouvé la plateforme beaucoup plus rapidement que les souris non traitées, démontrant une amélioration significative et mesurable de leurs capacités cognitives et de leur mémoire spatiale.

Vers de nouveaux traitements pour les malades d'Alzheimer

Cette découverte ouvre des perspectives thérapeutiques véritablement inédites pour les millions de malades dans le monde. Comme l'explique le professeur Youming Lu dans son étude : « Nos résultats établissent des voies thérapeutiques distinctes des stratégies actuelles de réduction de l'amyloïde, en ciblant la dégradation des plaques existantes pour une thérapie de précision contre Alzheimer. »

En France, 1,4 million de personnes vivent aujourd'hui avec la maladie d'Alzheimer ou une maladie apparentée, selon les estimations de France Alzheimer pour 2025. Plus de 225 000 nouveaux cas sont diagnostiqués chaque année, et ce chiffre devrait doubler d'ici 2050 avec le vieillissement de la population. Les traitements actuellement disponibles, comme le Leqembi (lecanemab) récemment autorisé par la Commission européenne en avril 2025, permettent de ralentir la progression de la maladie d'environ 27 % mais ne permettent pas d'inverser les dégâts cognitifs déjà causés par les plaques accumulées.

Il faudra toutefois rester prudent face à cette avancée prometteuse. Ces travaux ont été réalisés exclusivement sur des modèles animaux et devront impérativement être confirmés chez l'homme avant d'envisager des applications cliniques. Les précédents essais thérapeutiques ciblant le récepteur TREM2 ont jusqu'ici donné des résultats mitigés. Mais cette étude apporte une pièce maîtresse au puzzle scientifique et confirme que mieux comprendre les liens biologiques entre cancer et maladies neurodégénératives pourrait à terme révolutionner la prise en charge des patients atteints d'Alzheimer.

Pour en savoir plus sur la maladie d'Alzheimer et les avancées de la recherche, consultez le dossier complet de l'Inserm.

Sources :
- Cell, étude Xinyan Li et al., 22 janvier 2026
- JAMA Network Open, méta-analyse Ospina-Romero et al., novembre 2020
- France Alzheimer, estimation de prévalence 2025
- Inserm, dossier Maladie d'Alzheimer, octobre 2025



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