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Retraite : sortir de l’ornière (partie 2), chronique de Serge Guérin

La semaine dernière (voir lien dans le premier paragraphe) nous avions commencé à poser la question de la retraite dans une perspective plus large : une société qui ne se donne pour objet que la construction d’un stock de patrimoine n’est plus capable de saisir que le mouvement du monde est flux, que l’enjeu est le sens que l’on donne aux choses…


Alors que l’espérance de vie a presque doublé en à peine un siècle, il importe de repenser les cycles de la vie en prenant en compte aussi bien l’évolution dans la composition du ménage -comme l’arrivée d’un enfant ou la nécessité d’accompagner un proche malade- que le désir de se ménager des pauses pour donner un autre sens à sa vie, via l’engagement caritatif, le rapprochement avec sa famille ou l’organisation d’un voyage au long cours. En outre, ce type de rupture permet à la personne d’élargir son regard, de se confronter à d’autres expériences, et, finalement, de proposer ensuite à l’entreprise une contribution plus riche.

Plutôt que de penser le temps de travail sur une semaine, voire sur une année, ne faudrait-il pas l’inscrire sur l’ensemble de la vie ? Une personne peut très bien choisir de travailler 40-45 heures pas semaine durant cinq ans, et 25 heures, les cinq années suivantes en fonction de ses priorités, en fonction de son environnement.

Dans une société qui se fixe d’autres objectifs que la production à tout va, il est logique que les plus âgés, dont l’âge social varie en fonction du parcours et du type et du lieu d’exercice de l’activité, puissent apporter leur expérience, mais aussi leur recul et leur capacité à s’extraire de la compétition au jour le jour.

En sortant d’une vison seulement productiviste, on s’ouvre la possibilité de valoriser autrement l’apport de catégories de population évincées, car considérées comme insuffisamment efficaces, pour s’ouvrir à plus de richesse et permettre à chacun d’exprimer sa contribution à la collectivité. Prendre en compte la « productivité sociale », accorder à chacun un espace d’expression en fonction de ses capacités et de ses désirs, transforme les conditions du bien vivre ensemble et offre la chance de construire une société plus cohérente et plus coopérative.

La société française se situe de plus en plus dans le cosmopolitisme et ne peut rester centrée sur le triptyque de « l’homme blanc âgé de 30 à 50 ans ». L’enjeu est bien de permettre à l’ensemble des populations qui composent le corps social de trouver sa place dans le circuit économique. Il s’agit de raisonner en fonction de la contribution que chacun peut apporter au bien commun et non par rapport à une norme prédéfinie.

Dans cette optique du changement de regard, il importe aussi d’interroger la distinction actif/inactif. Est-ce la bonne approche pour caractériser le statut et la contribution sociale des personnes ? Aujourd’hui, les actifs sont comptabilisés seulement comme ceux participant « officiellement » à la production de richesses. A vouloir confondre allégrement emploi et travail, on passe à côté de la notion d’activité…

L’activité peut-elle seulement se définir par rapport au travail rémunéré, qu’il soit salarié ou non ? Chacun d’entre nous connaît des « actifs » fort peu actifs et des « inactifs » particulièrement actifs… Dans certains cas, certains actifs feraient même mieux d’être plus inactifs ! L’inactif de plus de 60 ans fait partie, par exemple, de la catégorie des retraités, pourtant une large partie d’entre eux sont des entrepreneurs sociaux et des acteurs de la citoyenneté. Ces actifs sociaux contribuent au monde associatif, à la vie des communes, au lien intergénérationnel, mais ils sont aussi impliqués directement dans la vie économique et la création de richesses.

Globalement, on peut considérer que la moitié des associations est animée par des retraités, que le tiers des maires sont des retraités, que des millions de retraités sont engagés dans des actions de solidarité de proximité, auprès de voisins, de proches… N’oublions pas aussi les lycéens, les étudiants, les femmes dites au foyer, qui donnent de leurs temps pour aider des enfants dans leur scolarité, ou qui réalisent ensemble des actions au profit des plus pauvres au sein d’associations type Restos du cœur ou Secours populaire, font œuvre utile, favorisent le lien social, sans qu’il s’agisse d’un échange marchand…

Serge Guérin
Professeur à l’ESG
Vient de publier, De l’Etat Providence à l’état accompagnant Editions Michalon


Publié le Lundi 10 Mai 2010 dans la rubrique Chroniques | Lu 1384 fois