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Lundi 23 Novembre 2009

Permanence de la solidarité (2), chronique de Serge Guérin


La semaine dernière, j’ai insisté sur l’existence de ces solidarités de proximité, symbolisées par l’action des aidants auprès des personnes très fragiles ou auprès des malades chroniques. Cette permanence vient déconstruire le discours faisant de l’individualisme, le fossoyeur des solidarités de classe et du sentiment collectif. Un discours qui s’entretient aussi pour se légitimer et éviter d’affronter la complexité des êtres et des choses.



Permanence de la solidarité (2), chronique de Serge Guérin
Pour les tenants de cette approche, l’individu est réduit à un être empêché. Empêché de penser, empêché de se penser comme un être social et donc, empêché de pouvoir contester l’ordre établi.

La pression du discours publicitaire qui fait de la consommation le but unique d’une vie en société, soutenue par les effets anesthésiants des médias -considérés comme une vaste entreprise de décervelage- et d’une politique des loisirs marchands permettant d’évacuer tout esprit critique, transforment l’individu en un « robot joyeux », pour reprendre la formule de Wright Mills , incapable de s’extraire de cette société de propagande généralisée et de loisirs normalisée.

Les penseurs qui voient dans les médias et, plus largement, dans la société de la communication ou de l’info-spectacle partagent une même défiance envers la capacité de l’individu à se faire sa propre opinion, à développer son libre-arbitre et à s’extraire d’un discours dominant. Il n’y a alors pas de place pour une réflexion sur le don et pour une sociologie de la solidarité de proximité.

Si la permanence du don suffit à infirmer pour partie cette vision monolithique, rappelons aussi que la portée du discours se doit d’être interrogée et nuancée. L’effet qu’il produit tient au moins autant au désir et à la situation de celui qui le reçoit qu’à la puissance, argumentative ou communicationnelle, de son émetteur.

Des chercheurs comme Paul Lazarsfeld ont mis en avant le rôle des « gatekeepers » ou leaders d’opinion, dans la formation de l’opinion des individus. Ils ont, dans leur environnement, une influence très forte sur leur communauté parce qu’ils sont considérés comme des spécialistes dans leur domaine. Ils font le lien entre le discours des médias et la réception par le public.

Sans doute faudrait-il aussi s’interroger sur les effets de la médiatisation du don et la puissance de la norme imposée ou véhiculée par les médias, en particulier à travers les émissions et les journées dédiées à des formes diverses d’appel public au don. Images du don plus que don de l’image où le média et la vedette qui se prêtent au jeu, trouvent leur intérêt dans cette opération…

Mais l’expérience des solidarités de proximité, la permanence d’aidants familiaux ou informels, prouvent par l’exemple que les relations sociales sont bien plus riches que la simple recherche d’intérêt économique ou de positions de pouvoir. Pour penser le don, il est nécessaire de sortir d’un paradigme utilitariste comme mesure de la relation à l’autre. Dans cette perspective, il convient aussi de ne pas réduire la notion de don à la recherche de la seule réciprocité. Le système du don, ce n’est pas le « donner pour recevoir » mais bien le « donner-recevoir-rendre » mis en avant de façon révolutionnaire par Marcel Mauss.

Soulignons qu’une société d’individus n’implique pas, par essence, une société égoïste, de même que le groupe n’est pas nécessairement solidaire. Il est des individus qui produisent de la solidarité et des groupes qui défendent des intérêts propres pouvant aller à l’encontre du bien collectif. Il ne s’agit pas non plus de faire du don, l’expression du paradis retrouvé, la preuve de la bonté de l’homme, un espace où toute volonté de domination serait abandonnée, mais de signaler seulement que son existence prouve que les rapports sociaux, les rapports humains ne sont pas seulement conduits par la recherche de l’intérêt marchand.

Un chercheur comme Alain Caillé a montré et démontré qu’il ne saurait y avoir de mauvais marché et de bon don. Comme toujours les enjeux appellent la nuance.

Serge Guérin
Professeur à l’ESG www.perspectivesenior.com
Dernier ouvrage, La société des seniors Editions Michalon
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