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L'adaptation de la société au vieillissement : l'envers du décor

Les inquiétudes vont bon train sur la grande vieillesse alors qu’il n’y a vraiment pas de quoi ! Vendredi 6 février 2015 matin, le journal Sud-Ouest annonce que la maison de retraite de Langoiran va déménager. Un rachat par un groupe commercial et une nouvelle implantation à 20 kilomètres qui la fait passer d’un bourg rural à la métropole urbanisée... Un détail, vu d’un bureau, sur une carte ou au travers d’un outil de planification.


L'adaptation de la société au vieillissement : l'envers du décor
Tout va bien, cessez de vous inquiéter ! Les pouvoirs publics veillent sur nos anciens… Ici, une loi récente affirme par son titre que les personnes âgées ne doivent plus subir toutes sortes d’épreuves du fait de leur âge et de l’apparition de vulnérabilités. Oui, beau progrès, notre société ayant pris conscience que nous avons un devoir d’humanité envers nos anciens, nous nous sommes engagés à leur proposer un environnement leur facilitant la vie et offrant un soutien à leurs proches.
 
Là, une loi de 2002 a souhaité en finir avec ces vieillards, objets d’attentions, mais ayant perdus toutes leurs prérogatives de sujets. Tout a été révisé : les contrats, le droit à la parole, l’information, la valeur du projet de la personne, l’affirmation des droits et libertés… Bref, pas tout à fait « La plume d’ange »  de Nougaro, mais un sacré toilettage des pratiques et des attitudes !
 
Et ne parlons pas de toutes ces actions de lutte contre la maltraitance qui, sans espérer éradiquer tous les faits attristants et accablants, n’en ont pas moins osé s’y attaquer ouvertement, rappelant ainsi à la vigilance tous ceux qui accompagnent ou s’affairent autour de la vieillesse.
 
Un article au détour d’une page…

Le maire parle de désertification médico-sociale, les propriétaires ne peuvent parler sous le sceau de la confidentialité, le représentant de l’Agence régionale de santé (ARS) affirme qu’il ne peut empêcher une cession d’activité « sous le coup d’une réglementation plus proche du droit commercial que du droit social », la vice-présidente du conseil général résume le problème au « ni habilité aide sociale, ni aux normes », le conseiller général du canton constate la perte d’un Ehpad et veut réfléchir pour en gagner un autre…
 
Mais au fait, pas aux normes et toujours ouvert ? Les réponses habituelles des pouvoirs publics sont oui, par humanité, oui, faute de places ailleurs, arguments invalides ici, entre déplacement des lits et « territoire excédentaire ». Pas de prise de décision, mais opportunistes ?
 
Des lits, des murs, du droit, des autorisations : pas âme qui vive !

Pas un mot, vous m’entendez, pas un seul mot sur ceux qui vivent là, qui pour la plupart ont vécu dans le coin, dans le bourg et même dans la rue pour au moins deux ou trois d’entre eux… Il ne s’agit même pas d’un manque d’éthique, de gentillesse, de compréhension : non, pas l’ombre d’un mot sur des personnes qui sont la raison d’être de l’institution ; elles n’existent dans aucune des paroles. On croirait l’établissement vide… L’humain a disparu, volatilisé. Personne.
 
Pas un mot, vous m’entendez, pas un mot sur les aidants que l’on chérit tant, pour lesquels nos prévenances verbales sont infinies. Aidants de proximité que l’on dit présents, épuisés et qu’il faut à tout prix mobiliser, soutenir, intégrer à la dynamique de l’établissement… Du vent, un brouhaha… Rien.
 
Pas un mot, vous m’entendez, pas un mot sur les professionnels. Inutile : ils iront travailler ailleurs…
 
Vendredi 6 février 2015 après-midi. La direction de l’établissement n’a prévenu ni les familles, ni les résidents. Pas la peine de les mettre dans la confidence. Un mail laconique arrive tout de même à 17H29, l’article l’ayant sans nul doute rendu plus que nécessaire, obligatoire. Ah ! Ces journalistes… Il y est fait état d’une réunion exceptionnelle des familles, sans en préciser l’objet : si vous n’avez pas lu le journal, vous passez à côté. Tant mieux, il y aura moins de monde.
 
Vous vous demandez où ont bien pu passer les personnes âgées, les résidents, les habitants ? Le sous-titre et un passage de l’article nous donnent la clef du mystère : nous avons seulement affaire à un « transfert d’activité (30 lits) » parce qu’un « groupe commercial prévoit le déplacement de la trentaine de lits qu’abrite cette structure ». Ici on abrite des lits, pas des personnes, on ne déplace que des lits, pas des personnes, cela ressemblerait trop à des situations que nous dénonçons à grands cris par ailleurs… Si vous avez de l’argent, suffisamment, vous pouvez acheter des lits et les déplacer au gré de vos intérêts, même s’ils sont occupés. Personne ne vous en tiendra rigueur, soyez tranquille, la preuve est faite.
 
Comme au Monopoly, avec les maisons et les hôtels… Un jeu de société.
 
Et puis le conseil général finit de nous rassurer en soulignant que « l’arrêté de transfert est conforme au schéma départemental (…) Le projet de délocalisation de Langoiran n’entraînera pas de situation de déséquilibre sur un territoire de santé qui reste excédentaire en offres de places en Ehpad ». Ouf ! L’administration est sauve. Plus rien ne peut lui être reproché. Ceux-là étaient en trop : on ne critique pas le progrès.
 
Un résident : un habitant ?

Il faut donc comprendre à travers cette expérience qu’en résidant dans un Ehpad, on n’obtient pas le statut d’habitant. Le lieu de vie, la chambre comme espace intime, les droits qui lient l’individu à son logement, c’est un discours malhonnête qui laisse les résidents dans une ignorance crasse et dangereuse. Vous êtes un occupant à titre précaire d’un lit : oubliez la chambre et le lieu de vie, ce sont des foutaises. Sans quoi, vous allez vous retrouver dans de sales draps !
 
On ne déplace pas des habitants d’un immeuble à vingt kilomètres sans informations, sans précautions, sans négociations et même parfois sans contreparties ; on n’expulse pas quelqu’un d’un logement sans tenir compte d’une législation qui réglemente ces initiatives comme l’on n’exproprie pas sans respecter une procédure qui a nécessité la constitution d’un code à part entière.
 
Pour les résidents de maisons de retraite, il en va autrement. Ce n’est ni l’environnement, ni l’établissement, ni la chambre qui comptent. Un résident habite un lit. Peu importe qu’il soit ici ou là. L’action à contre-pied du discours : plus on est vulnérable, moins on est protégé.
 
Qui est responsable ?

Personne, évidemment. Comme un remake de Greame Allwright qui chantait Qui a tué Davy Moore ? Le propriétaire vend et n’a pas à se préoccuper de la suite, l’acquéreur n’a acheté que des lits virtuels dans le but de construire pour d’autres un bel établissement ailleurs, le conseiller général a été averti trop tard, le maire n’a pas de pouvoir en la matière, le conseil général laisse entendre qu’entre rééquilibrage de ses territoires et absence de normes ce n’est pas une mauvaise chose et l’ARS n’a pas les armes juridiques pour entraver une opération commerciale.
 
Qui signe le transfert des lits ? Le conseil général et l’ARS ? Pour la beauté du geste ? La version médico-sociale de l’autorégulation du marché ? Les conséquences de cette irresponsabilité collective sont redoutables. L’immense dispositif d’accompagnement des personnes âgées avec ses formations, ses législations, ses recommandations, ses bonnes pratiques, sa bientraitance, bref son arsenal éthique, peut s’écrouler comme château de cartes au moindre bruissement commercial ? Des centaines de milliers de personnes très âgées peuvent ainsi être déménagées, suivies d’une longue procession de professionnels et d’aidants de proximité qui n’ont qu’à se taire ? Au suivant ?
 
L’adaptation de la société au vieillissement… En voilà une interprétation cynique. Merci aux pouvoirs publics de nous protéger. Sauf du mépris.
 
Que s’est-il passé ? Rien. Langoiran ? Nulle part. 30 lits ? Personne… Peut-on se moquer de la vieillesse ? Mais oui, évidemment. Enfin une note rassurante pour notre liberté d’action.
 
Le fils d’une résidente,
Jean-Jacques Amyot 


Publié le Lundi 9 Février 2015 dans la rubrique Chroniques | Lu 1886 fois