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Un été sans les hommes de Siri Hustvedt : roman solaire plaisamment subversif

L’éditeur français Actes Sud vient de publier le tout dernier livre de la romancière américaine Siri Hustvedt (la femme de Paul Auster) : Un été sans les hommes. Un ouvrage qui met en scène une femme qui se trouve à un tournant de son existence et qui est confrontée aux âges successifs de la vie à travers quelques personnages féminins inoubliables. A lire.


Incapable de supporter plus longtemps la liaison que son mari, Boris, neuroscientifique de renom, entretient avec une femme plus jeune qu’elle, Mia, poétesse de son état, décide de quitter New York pour se réfugier auprès de sa mère qui a, depuis la mort de son mari, pris ses quartiers dans une maison de retraite du Minnesota.

En même temps que la jubilatoire résilience dont fait preuve le petit groupe de pétillantes veuves octogénaires qui entoure sa mère, Mia va découvrir la confusion des sentiments et les rivalités à l’œuvre chez les sept adolescentes qu’elle a accepté d’initier à la poésie le temps d’un été, tout en nouant une amitié sincère avec Lola, jeune mère délaissée par un mari colérique et instable.

« Parcours en forme de « lecture de soi » d’une femme à un tournant de son existence et confrontée aux âges successifs de la vie à travers quelques personnages féminins inoubliables, ce roman aussi solaire que plaisamment subversif dresse le portrait attachant d’une humanité fragile mais se réinventant sans cesses » assure l’éditeur.

Extrait

Un été sans les hommes de Siri Hustvedt : roman solaire plaisamment subversif
Quelque temps après qu’il eut prononcé le mot pause, je devins folle et atterris à l’hôpital. Il n’avait pas dit : Je ne veux plus jamais te revoir, ni : C’est fini mais, après trente années de mariage, pause suffit à faire de moi une folle furieuse dont les pensées explosaient, ricochaient et s’entrechoquaient comme des grains de popcorn dans un four à microondes.

J’étais arrivée à cette lamentable constatation alors que je gisais sur mon lit dans l’aile sud, si alourdie par le Haldol que bouger m’était odieux. Les cruelles voix rythmées s’étaient adoucies, mais elles n’avaient pas disparu et lorsque je fermais les yeux je voyais des personnages de dessin animé courir à toute vitesse sur des collines roses et disparaître dans des forêts bleues.

A la fin, le Dr P. posa son diagnostic : je souffrais d’une “crise psychotique”, appelée parfois “bouffée délirante”, ce qui signifie que vous êtes réellement fou mais pas pour longtemps. Si cela dure pendant plus d’un mois, une autre appellation s’impose. Il semble qu’il y ait souvent un déclencheur – dans le parler psychiatrique, un “stresseur” – à l’origine de ce genre d’affection. Dans mon cas, c’était Boris, ou plutôt l’absence de Boris, le fait que Boris s’accordât une pause. On me tint enfermée pendant une semaine et demie, et puis on me laissa sortir. Je continuai à fréquenter le service en externe pendant quelque temps, jusqu’à ce que je trouve Dr S., sa voix basse et musicale, son sourire réservé et son oreille poétique. Elle me fut d’un grand soutien – et l’est encore, à vrai dire.

Je n’aime pas me souvenir de la folle. J’ai honte d’elle. Longtemps, j’ai refusé de lire ce qu’elle avait écrit dans un cahier noir et blanc au cours de son hospitalisation. Je savais ce qui était griffonné sur la couverture d’une écriture qui ne ressemblait en rien à la mienne, Tessons de cerveau, mais je ne voulais pas l’ouvrir. J’avais peur d’elle, vous comprenez.

Quand Daisy, ma grande fille, vint me rendre visite, elle dissimula son malaise. Je ne sais pas exactement ce qu’elle voyait, mais je peux le deviner : une femme émaciée à force de ne pas manger, encore désorientée, le corps ankylosé par les médicaments, une créature incapable de réagir convenablement aux propos de sa fille, incapable d’étreindre son enfant. Et puis, lorsqu’elle sortit, je l’entendis confier à l’infirmière, dans un gémissement où résonnait comme un sanglot dans la gorge : “C’est comme si ce n’était pas ma mère.” J’étais en plein désarroi, alors, mais aujourd’hui le souvenir de cette phrase m’est une souffrance atroce. Je m’en veux.

La Pause était française, elle avait des cheveux châtains plats mais brillants, des seins éloquents qui étaient authentiques, pas fabriqués, d’étroites lunettes rectangulaires et une belle intelligence. Elle était jeune, bien entendu, de vingt ans plus jeune que moi, et j’ai dans l’idée que Boris avait convoité quelque temps sa collègue avant de donner l’assaut à ses régions éloquentes. Je me suis représenté la chose à de multiples reprises.

Boris, avec ses mèches blanches comme neige qui lui tombent sur le front, empoignant la poitrine de ladite Pause à proximité des cages de rats génétiquement modifiés. Je vois toujours cela dans le labo, bien que ce soit sans doute faux. Ils s’y trouvaient rarement seuls tous les deux, et “l’équipe” n’aurait su ignorer la mêlée bruyante à deux pas. Peut-être trouvèrent-ils refuge dans un box des toilettes, où mon Boris aurait défoncé sa scientifique de collègue, les yeux chavirant dans leurs orbites à l’approche de l’explosion.

Je connaissais tout cela. J’avais vu ses yeux chavirer des milliers de fois. La banalité de l’histoire – le fait qu’elle soit répétée chaque jour ad nauseam par des hommes qui, s’apercevant tout à coup ou petit à petit que ce qui est pourrait ne pas être, font dès lors en sorte de se libérer des femmes vieillissantes qui ont, pendant des années, pris soin d’eux et de leurs enfants – n’amortit pas le chagrin, la jalousie et l’humiliation qui s’emparent des abandonnées. Femmes bafouées.

Je geignis, je criai, je frappai le mur de mes poings. Je lui fis peur. Il lui fallait la paix, la liberté de s’en aller de son côté en compagnie de la neurologue de ses rêves, cette scientifique bien élevée, une femme avec laquelle il n’avait en commun ni passé, ni douleurs pesantes, ni chagrin, ni aucun conflit. Et pourtant il disait pause, pas fin, laissant ainsi le récit ouvert, au cas où il changerait d’avis. Une cruelle fêlure d’espoir. Boris, le Mur. Boris, qui ne crie jamais. Boris hochant la tête sur le canapé, l’air déconfit. Boris, l’homme aux rats qui avait épousé une poétesse en 1979. Boris, pourquoi m’as-tu quittée ?

Un été sans les hommes de Siri Hustvedt
230 pages
traduit de l'américain par : Christine LE BOEUF
ISBN 978-2-7427-9722-6

Prix indicatif : 18,00 euros


Publié le Dimanche 29 Mai 2011 dans la rubrique Culture | Lu 3512 fois