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Santé vaginale : dans la tête des femmes de 45 à 65 ans

Dialogue avec Alain Giami, psycho-sociologue et directeur de recherche à l’INSERM à Paris. Il a publié plusieurs articles et ouvrages sur la sexualité et l’histoire et la sociologie de la sexologie en Europe et en Amérique. Il a notamment co-dirigé avec Gert Hekma, publié en 2015 l’ouvrage « Révolutions sexuelles » et, avec Emilie Moreau et Pierre Moulin l’ouvrage « Infirmières et sexualité : entre soins et relation » dans lequel il évoque tous les aspects de la communication entre soignants et patients sur les questions de sexualité.


Santé vaginale : dans la tête des femmes de 45 à 65 ans
Depuis la libération sexuelle, le combat féministe et encore plus récemment le succès international des « Monologues du vagin » jusqu’au récent scandale de l’oeuvre « Le vagin de la reine » à Versailles, l’intimité féminine est de plus en plus exposée… Les femmes d’aujourd’hui sont-elles décomplexées concernant leur rapport au corps et à la sexualité ?
 
L’une des évolutions majeures de la société suite à la libération sexuelle a été notamment de pouvoir reconnaître le désir et le plaisir féminin. Auparavant, la frigidité était considérée comme normale chez la femme, aujourd’hui, elle est considérée comme un « problème » et même parfois comme une maladie pouvant bénéficier de traitements médicaux.
 
Le langage a d’ailleurs lui-même évolué et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) parle d’« Absence ou diminution du désir sexuel ». Notre société occidentale reconnaît l’autonomie du plaisir de la femme. Mais ce rapport à la sexualité et à l’intimité connaît des différences culturelles. Par exemple, aux Etats-Unis et en Amérique Latine, il existe ce qu’on appelle des « designers vagina », ces femmes qui consultent un chirurgien esthétique pour « sculpter » cette partie de leur corps. Les femmes juives orthodoxes portent une grande attention à l’observation de leur vagin lors de leurs cycles menstruels, pour savoir quand elles seront à nouveau disponibles pour avoir des rapports intimes et a contrario, en Inde, les femmes observent rarement cette partie du corps qui reste tabou.
 
Dans certains pays d’Afrique de l’Ouest, la sécheresse vaginale est associée à l’aridité et à la stérilité. A l’heure actuelle, peut-être plus encore qu’il y a 50 ans, la valeur centrale reste le couple, car c’est une entité menacée, en particulier dans cette période de la vie après 45 ans où on a peut-être déjà divorcé, et où les femmes ont plus de mal à se remettre en couple que les hommes, et ont donc moins de rapports sexuels.

Malgré le fait que l’information via les professionnels de santé ou les médias soit importante et reconnue sur les problématiques de sécheresse vaginale, on se rend bien compte que lorsqu’on interroge les femmes, en particulier celles de 45 – 65 ans qui sont susceptibles de connaître des troubles fonctionnels tels que la sécheresse vaginale, ce sujet n’est pas si simple à aborder…
 
Le terme « tabou » n’est à vrai dire pas le plus approprié. La question principale est de savoir avec qui on en parle : son mari, ses amis, son médecin, etc. Quand on parle de sa sexualité, on évoque son intimité, et c’est a priori légitime que l’on souhaite se protéger. Mais quand on en parle avec son médecin, il ne devrait pas y avoir la moindre gène à en parler. Paradoxalement, ce sont les gynécologues qui ont un peu plus de mal à parler de sexualité ; peut-être le vagin est-il, dans leur perspective, au service de la santé reproductive.
 
L’enquête révèle que les femmes sont moins nombreuses à se sentir concernées par la sécheresse vaginale qu’elles ne le sont en réalité. Comment cela s’explique-t-il ?
 
Le premier élément frappant de cette enquête miroir est l’ambivalence et la contradiction permanentes au sujet de la sécheresse vaginale et de l’intimité féminine : les femmes savent mais ne veulent pas savoir, elles connaissent le phénomène mais cela ne les concerne pas… La notion de « se sentir concernée » est-elle une notion subjective renvoyant au retentissement personnel d’un phénomène physiologique ou bien peut-on limiter ce souci à la sphère corporelle ?

On constate également que l’attention que les femmes portent à leur bien-être intime est dépendante de leur statut marital, qu’est-ce que cela signifie ?
 
On voit effectivement que pour les femmes qui ne sont pas en couple -et qui ont moins de rapports sexuels- la sécheresse vaginale a évidemment moins de retentissement sur la qualité de vie sexuelle. Cela souligne, comme on peut également le constater dans d’autres études, que la vie en couple est un élément favorisant l’attention à soi et à sa santé.
 
Par conséquent, on peut considérer que le fait de ne pas être en couple peut s’avérer être un facteur de risque dans l’attention que l’on porte à sa santé et plus particulièrement à sa santé intime. Cette dimension relationnelle est un indicateur important dans l’attention que les femmes portent à leur santé, à leur épanouissement sexuel mais aussi à leur estime de soi.

 
On voit bien que d’emblée le vagin ou la sécheresse vaginale sont majoritairement associés à la vie sexuelle. Or, les femmes -comme les professionnels de santé méconnaissent les implications de cet organe sur la santé, notamment gynéco-urinaire. Pourquoi cette dichotomie entre santé et sexualité ?
 
La question que l’on peut se poser est : faut-il désexualiser le vagin pour faire prendre conscience qu’il ne sert pas uniquement à avoir des rapports sexuels ? Je ne le crois pas, à mon sens, il faut simplement donner une vision plus globale de cet organe, c’est-à-dire ne pas uniquement considérer sa fonction sexuelle, sans pour autant la nier ! L’OMS parle d’ailleurs aujourd’hui de « santé sexuelle » qui intègre les notions de respect, d’estime de soi, de sécurité et de plaisir, ce qui montre bien que la vision de la sexualité et des troubles associés a également évolué. En France, le Haut Comité de la Santé Publique vient de publier un rapport – attendu depuis longtemps - sur la « Santé sexuelle et reproductive ». Les choses semblent aller dans le bon sens.
 
*Alain Giami, Psycho-sociologue, Directeur de recherche, Equipe : "Genre, Sexualité, Santé", Centre de Recherche en Epidémiologie et Santé des Populations / INSERM. Le Kremlin Bicêtre.


Publié le Vendredi 1 Juillet 2016 dans la rubrique Santé | Lu 1590 fois