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« Lettre à… » : les résultats de la 10ème édition (déjà…)

Dix ans déjà… La Fondation Nationale de Gérontologie (FNG) vient de révéler les résultats de la 10ème édition de son opération baptisée « Lettres à… », qui a pour vocation de donner la parole aux personnes âgées en leur proposant de rédiger une lettre sur un sujet qui leur tient à cœur et qui est ensuite soumise à un jury. Dérangeantes, provocantes, poignantes, touchantes, émouvantes ou charmantes, ces récits ne vous laisseront pas indifférents. A lire. Absolument !


Rappelons rapidement les objectifs de cette opération : la rédaction d'une lettre, individuelle ou collective, représente pour les personnes âgées une opportunité d'expression personnelle sur un sujet qui leur est cher.

Il ne s'agit pas uniquement de récits de souvenirs, mais de l'expression libre de leurs opinions, attentes, critiques.

Dans ce contexte, « Lettre à… » permet de rompre l'isolement, de maintenir le lien social, d'être à l'origine de liens intergénérationnels puisque ces lettres sont lues par tous, y compris les plus jeunes.

Les auteurs peuvent ainsi transmettre par écrit leurs réflexions et idées et contribuer à améliorer les relations entre les générations, comme le regard que la société porte sur les personnes âgées.

Résidants en établissements, personnes âgées à domicile et connues des services d'aide à domicile, habitués des foyers-clubs, tous ont été appelés à témoigner en participant à cette opération nationale.

Pour cette 10e édition, 365 lettres ont été rédigées mobilisant 108 structures

Qui sont les auteurs ?

87 % des auteurs résident en établissement. Les plus de 85 ans représentent 42% des auteurs et parmi eux 19,7% ont plus de 90 ans. Sans surprise et conformément aux données démographiques, les auteurs femmes dominent largement (71,5%) contre 18,4% pour les auteurs hommes et plus de 47% ont un statut de veuves ou de veufs, 14,5% sont mariés et 10% sont célibataires. 41% ont exercé des professions intermédiaires et des fonctions d'employés, plus de 12% n’ont pas exercé d’activité professionnelle, les autres catégories étant représentées à part quasiment égal (entre 3% et 5%)

Caractéristiques des lettres

Une très large majorité (90%) des lettres sont des récits simples. Il s'agit pour les auteurs : de transmettre pour dire son affection (30% à des membres de son entourage familial) ou de réfléchir (11,5%), c’est la dominante 2010. Les destinataires appartenant à la sphère familiale et au cercle relationnel proche étant les plus nombreux (47%). Un tiers des lettres se conjuguent au passé et au présent, un quart (23,6%) au passé seul et un autre tiers (36%) au présent seul, le futur étant peu investi ou donne lieu à des souhaits par rapport au passé et/ou au présent.

Parmi les thématiques, la vie familiale arrive en tête avec un avantage pour la vie familiale passée (32,6%) par rapport au présent (24,4%). L’évocation d’affects est très prégnante cette année, témoignages de reconnaissance et d’affection, évocation de non-dits, confidences, regrets de ne pas avoir été en capacité de dire son amour… Le plaisir (35,1) et l'humour sont des tonalités fortes. Le rapport à la vie, quelle que soit la temporalité, est positif (72,1%).

Entretien avec Martine Dorange, psychosociologue FNG, à propos de l'étude lexicale et sémantique* d'un corpus de 303 lettres reçues dans le cadre de « Lettre à… »

Pour un psychosociologue, que représente l'opération « Lettre à… » ?

C'est un outil de connaissance pour soi, pour les autres. Connaissance pour soi dans la mesure où l'écriture peut permettre une mise à distance par rapport à soi et constituer un moyen de « se chercher », de continuer de se construire et de poursuivre son parcours, quelle qu'en soit la durée. Connaissance pour les autres dans la mesure où la lecture de ces lettres nous rappellent que tous ces vieux appartiennent à notre monde et ne sont en rien figés dans un passé idéalisé. Si leur condition les contraint à s'intéresser au monde autrement, la temporalité dominante de tous ces écrits est le présent. Par ailleurs, à ce moment de l'histoire de vie, il n'est pas surprenant de voir que le passé occupe une place importante, c'est aussi l'occasion d'une balade à travers le temps, de comparaisons entre hier et aujourd'hui, d'une rive à l'autre.

Quels sont les thèmes abordés dans ces lettres ?

Voici les résultats de l'enquête : la famille, la société et le rapport au monde, la vie en institution, la vie quotidienne, la vie relationnelle et amicale, le rapport à la vie,… Et en tout dernier : le corps, la santé et le handicap. C'est très intéressant, car compte-tenu du fait que 65% des personnes vivent en maison de retraite, on aurait pu penser que ce thème du corps, de la santé et du handicap occuperait une place importante dans leurs écrits. Mais globalement, même en situation de handicap et de pathologies lourdes, quand on leur autorise un espace d'expression personnelle, ce thème arrive en dernier. Ces personnes âgées s'inscrivent dans la vie ! D'ailleurs le mot VIE est le mot le plus fréquemment utilisé dans les lettres.

Quels objectifs visent les auteurs de ces lettres ?
Ils peuvent être regroupés autour de cinq grands axes : transmettre, témoigner de son attachement à un proche, parler autour de non-dits, réparer et réfléchir.

Pourrait-on parler de bénéfices pour les auteurs ?

Certainement. Pouvoir écrire permet de continuer à faire partie de la société, de s'inscrire encore dans le présent, 40% des lettres sont dans cette temporalité. Ecrire permet aussi de replonger dans sa vie, son passé, son histoire. Dans certains cas c'est aussi l'occasion d'évacuer, dire ce que l'on n'a pas pu dire, les lettres de restauration sont dans ce registre, de même que les aveux d'événement traumatisants longtemps tus. Ecrire autorise aussi exprimer ses propres idées. « Lettre à… » est un moyen de réhabiliter un espace où le « je » remplace le « il », le « on » ou le « tous semblables » symptomatique des prises en charge institutionnelles globalisantes et collectives. C'est un moyen de réaffirmer la primauté de l'individu, de l'histoire singulière et de pouvoir, pour chacun des auteurs, réaffirmer son identité personnelle. C'est aussi un moyen de restaurer un lien interpersonnel ou, pour reprendre l'expression d'un animateur, « un lien de un à un ».

Qu'en pensent les animateurs ?

Les animateurs et les psychologues qui mettent en place « Lettre à… » soulignent son importance pour aider les personnes à s'ouvrir à l'extérieur et favoriser les échanges entre résidents. En institution, cette action permet de créer un espace de liberté tout en soutenant l'identité personnelle tout en travaillant la notion d'affirmation de soi.

La lecture de ces lettres est souvent une surprise, une découverte !

C'est en cela que « Lettre à... » est un vecteur de changement car les lettres donnent à voir et à regarder autrement pour que chacun des vieux échappe au regard excluant et enfermant qu'on leur renvoie trop souvent. C'est pourquoi, il est intéressant de les faire connaître à un large public, y compris les jeunes ! L'opération et l'étude valident aussi la nécessité d'un autre « vivre ensemble » au plan sociétal. Ce sont eux qui le disent !

*L’étude a été présentée au 19ème Congrès Mondial de Gérontologie de Gériatrie. Voir l’intégralité de l’étude sur le site www.fng.fr

Les lauréats de la 10ème édition de "Lettre à …"2010 : 7 lettres primées sur 365 lettres reçues (extraits)

Prix Coup de cœur pour Anne-Marie, 96 ans

Lettre à Cher premier amour,
Je t’ai rencontré à l’âge de 18 ans. Tu étais mon cavalier au mariage de mon cousin qui épousait ta sœur. Dès que je t’ai vu, mon cœur a chaviré. C’était la première fois. Ce fut la dernière. Un tel choc ne s’est jamais reproduit. Je n’ai rien dit, ni à toi, ni à personne… A l’âge de 80 ans, nous nous sommes retrouvés pour l’enterrement de ta sœur. Nous avons franchi le pas et nous nous sommes avoués ce grand amour réciproque qui était resté le même malgré toutes ces années passées… Tous ceux qui ont appris notre histoire nous ont traités d’imbéciles et nous avons été d’accord avec leur jugement. Aujourd’hui encore, je regrette notre silence.


Prix Réflexion Transmission pour Jeanne, 85 ans

Lettre à Vieillir longtemps,
Non ! Assurément, ce n’est pas drôle de vieillir longtemps. Autrefois, la vie était plus brève. Nous n’allons pas nous en plaindre. De tels progrès ont été réalisés pour allonger cette vie mais, cela ne nous empêche pas d’évoquer le mauvais côté de la chose. Car maintenant, on ne peut plus rien dire, ni rien faire, sans se faire rabrouer. Par exemple, on ne peut plus prétendre qu’on est fatigué sans qu’on nous rétorque « qu’à notre âge », c’est normal et nous ne pouvons pas non plus affirmer qu’on est en pleine forme sans qu’on nous réponde que nous nous vantons… Il faut reconnaître que tout cela n’est pas méchant. Les autres se rendent bien compte de votre position et perçoivent bien leur avenir avec une certaine angoisse… Mais de toute façon, nous devons nous dire que nous avons le choix entre vivre avec ce temps ou le laisser vivre sans nous, alors. Nous devons supporter les éléments extérieurs qui ne nous plaisent guère car, le plus important, c’est la vie.


Prix Témoignage de reconnaissance et d'affection pour Anne-Marie, 88 ans

Lettre à Mon cher Papa,
Je vais enfin t’écrire tout ce que j’aurais dû te dire avant que tu partes pour le voyage dont on ne revient pas. Tu as été le meilleur des pères, tu m’as tout appris, l’honnêteté, la bonté, le respect de soi et d’autrui, surtout la tolérance, et tant d’autres choses, car tu étais très cultivé… Cher papa, tu es parti trop tôt, je n’avais que 21 ans, tu m’as tellement manqué ! Je suis une vieille personne, cependant je n’ai rien oublié, voilà pourquoi au soir de ma vie, je viens te dire merci pour tout ce que tu m’as donné. Je t’ai tant aimé papa et je ne te l’ai pas assez dit.
Ta fille


Prix Confidence pour Nicole 66 ans

Lettre à ma mère,
J’aurais tant voulu savoir… Je suis née début décembre 1943, tu m’as reconnue en février 1944. Où étais-tu ? Et moi où j’étais pendant ce temps ? De cette époque je ne sais rien ni de ta vie ni de ma vie… Le jour de mes dix-sept ans, nous n’étions que toutes les deux : tu m’as dit que « papa » n’était pas mon père, que ce n’était pas la peine de savoir qui était mon père, que cela ne me regardait pas, que ce n’était pas mon problème mais le tien… Un jour nous partirons, toi avec ton secret, notre secret, moi sans avoir connu ni su qui était mon père. Je ne t’en veux pas… Mais j’aurais tant voulu savoir ! Je voudrais dire à tous les adultes qui gardent un secret que leurs enfants aimeraient tant.


Prix Ecriture ex aequo pour Geneviève, 69 ans

Lettre à Vive la jeunesse,
J’ai du cesser de courir après le bus parce qu’il démarre bien plus vite qu’avant. Avez-vous remarqué les petits caractères que les journaux se sont mis à employer ? Je crois qu’on fait maintenant les marches d’escaliers bien plus hautes que dans le temps. Je réfléchissais à tout cela en faisant ma toilette ce matin, ils ne font plus d’aussi bons miroirs qu’il y a quarante ans. Vive la jeunesse !


Prix Ecriture ex aequo pour Pierre, 92 ans

Lettre à Chers Cambrioleurs,
Vous n’êtes vraiment pas à la hauteur. Lors d’une de vos visites, vous avez dédaigné une horloge qui ne fonctionnait pas. C’est elle qu’il fallait emporter en priorité. Elle datait du 17ème siècle et était de très grande valeur… Vous avez aussi négligé deux fauteuils « empire », cependant plus faciles à transporter que le vaisselier qui a retenu votre attention. La perte de ce dernier fut plutôt une affaire pour moi puisque je n’y attachais pas de valeur sentimentale particulière et que j’avais acquis ce meuble auprès d’une voisine qui souhaitait s’en défaire. Je l’avais acheté 600 francs, soit moins de 100 euros actuels ; l’assurance me l’a remboursé 13 000 francs soit presque 2000 euros. J’attends donc avec impatience votre prochaine visite, chers cambrioleurs.
Assurément vôtre


Prix spécial pour Jacques, 77 ans

Lettre à au Ministère de la justice,
Je m’appelle Mr Bertin Jacques et par ce courrier j’aimerais bien connaître ce que mes enfants ont bien pu dire le jour de mon jugement car je n’étais pas présent ce jour là… Au bout de dix ans de tutelle, je pense pouvoir gérer mon budget seul n’ayant aucune intention de reprendre de crédits que je ne saurais rembourser.


Publié le Mardi 5 Octobre 2010 dans la rubrique Intergénération | Lu 2148 fois