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Senior Actu

Le vieillissement cognitif, un enjeu pour les politiques publiques selon le CAS (partie 3)

A l’occasion du séminaire « Le vieillissement cognitif : Quelles caractéristiques ? Quelles stratégies préventives ? Quels enjeux pour les politiques publiques » organisé par le Centre d’analyse stratégique le 8 juin 2010 voici la première partie d’un document présenté par le CAS sur la cognition, la promotion de l’emploi des seniors et le bien vieillir.


Lien vers la partie 1
Lien vers la partie 2

Répondre aux enjeux de la dépendance d’origine cérébrale au grand âge

La pénibilité spécifique du travail d’aide auprès des personnes âgées… Dans le grand âge, les personnes ont souvent besoin d’une aide qui recouvre à la fois des pratiques de soin, des services matériels, du soutien moral et de la surveillance. Cet appui, qui est en partie assuré par l’entourage familial, est parfois assimilé à une charge voire à un « fardeau », tant psychologique que physiologique. Les enquêtes qualitatives auprès d’aidants familiaux mettent surtout en évidence le contexte de tensions quasiment permanent dans lequel ils exercent leur tâche. Les aidants se trouvent pris dans un ensemble de contraintes qui les obligent à adopter au quotidien des modes de conciliation avec de fortes répercussions sur leur vie.

De surcroît, les prises en charge des plus jeunes et des aînés ne sauraient être considérées de manière identique. En effet, comme le constate Isabelle Mallon, « à l’épanouissement personnel et aux gratifications du maternage sont opposés l’épuisement, physique et moral, engendré par le fardeau de l’aide au parent âgé, et l’impuissance devant un combat perdu d’avance ». Il s’agit alors non plus d’accompagner vers l’autonomie mais de lutter contre son étiolement, non plus de construire un adulte mais de le préserver. Il est souvent difficile aux enfants d’admettre que leurs parents, longtemps figures de l’autorité et du savoir, puissent voir leurs capacités cérébrales diminuer. En outre, le désengagement progressif de la société avec l’avancée en âge se couple à une préoccupation grandissante pour son monde intérieur, accentuée par l’approche de la mort. Ce double processus peut déboucher sur des syndromes dépressifs et anxieux très difficiles à supporter pour l’entourage.

Cette pénibilité spécifique du travail auprès des personnes âgées est également ressentie par les professionnels de l’aide. Aujourd’hui, les emplois de prise en charge des jeunes enfants sont plus recherchés et valorisés, notamment en raison des troubles cognitifs des aînés. Bien souvent ne sachant pas comment y faire face, les personnels trouvent ces postes plus pénibles et moins gratifiants, ce qui peut contribuer à accroître les risques de maltraitance. En outre, les relations avec la famille peuvent être tendues lorsque celle-ci juge la manière de traiter leur parent exagérément infantilisante. Travailler auprès des personnes âgées est alors fréquemment un choix professionnel par défaut, ce qui entraîne une difficulté à pérenniser les emplois (turn-over) et une absence d’expériences et de qualifications des personnels.

… se trouve amplifiée lorsque les atteintes cognitives sont pathologiques
Alors que la question des liens entre le vieillissement cognitif physiologique et les maladies neurodégénératives reste débattue, aujourd’hui, ce n’est pas moins de 6 % de la population générale qui est atteinte de formes de démence après 65 ans et presque 18 % après 75 ans24 (dont 80 % des cas sont des maladies d’Alzheimer). Ces âges sont donc à juste titre considérés comme des périodes critiques du vieillissement cérébral.

À l’heure actuelle, une vingtaine de maladies neurodégénératives susceptibles de conduire à une dépendance d’origine cérébrale sont identifiées. Sur les 856 000 patients atteints de démence en France, près de 300 000 seraient dépendants. Suite à un dysfonctionnement du système nerveux, la relation à autrui et à l’environnement, les activités mentales de tout ordre, la compréhension et l’expression verbale se trouvent compliquées.

S’ensuivent une perte de la qualité de vie des personnes touchées et des difficultés affectives et matérielles pour l’entourage. Les conséquences précédemment évoquées du déclin cognitif naturel se trouvent accrues par l’ampleur des atteintes pathologiques. Or on déplore un manque de personnels spécifiquement qualifiés pour la prise en charge de ces malades. En outre, à une échelle plus globale, pour les 27 pays de l’Union européenne, le poids de la maladie d’Alzheimer était estimé en 2008 à 2,12 millions d’années de vie ajustées sur l’incapacité (DALY) et le coût total était évalué à quelque 160,3 milliards d’euros.

Proposition n° 5 : Valoriser la spécificité du travail d’aide auprès des personnes âgées et développer des vocations. Alors que l’on redoute un « care deficit » dans les années à venir, notamment du fait des évolutions démographiques, répondre aux besoins des aidants professionnels et familiaux semble impératif. La mise en oeuvre de formations spécifiques assurées par des équipes d’experts du vieillissement pourrait y contribuer. De manière plus générale, ouvrir la parole sur la réalité des déclins cognitifs dans l’âge serait profitable tant au grand public qu’aux personnels spécialisés en modifiant le regard qu’ils portent sur les seniors.

Proposition n° 6 : Développer les efforts de recherche pour comprendre les liens de causalité entre vieillissement physiologique et atteinte pathologique et pour permettre une détection précoce des troubles. Ces pathologies sont encore de nos jours sous–diagnostiquées, tant il est difficile de différencier l’apparition des premiers signes des aspects normaux de la sénescence. Or la détection précoce est essentielle en vue d’une meilleure prise en charge du malade et de ses aidants (un des trois objectifs principaux du Plan Alzheimer 2008-201228). Elle permet notamment de retarder l’apparition des symptômes cliniques de ces maladies en attendant la mise au point de thérapeutiques innovantes.

Un tel résultat est bénéfique tant pour le bien-être des patients et de leur entourage que pour la société. À titre d’illustration, en raison du début tardif de la maladie d’Alzheimer, des chercheurs américains estiment que le simple fait de repousser d’un an la survenue des symptômes de cette maladie pourrait suffire à éviter 11,8 millions de cas en 2050, soit une diminution de 11% de la prévalence mondiale.

La promotion en santé cognitive, entre stratégies traditionnelles et nouvelles technologies
Avoir une bonne hygiène de vie, un préalable indispensable de la promotion en santé publique. La communauté scientifique s’intéresse de manière croissante aux effets potentiels de la nutrition sur le déclin cognitif et plus particulièrement à ceux des anti-oxydants (vitamines E et C) et des acides gras essentiels. L’analyse des relations entre consommation de nutriments et déclin cognitif est cependant complexe et il est peu probable qu’un seul composé joue un rôle prépondérant. On privilégie désormais une approche plus globale de la nutrition. En outre, il a été observé qu’un régime équilibré et diminué en calories retarde de nombreux symptômes de sénescence cérébrale. Cependant, pour être efficace, un tel régime doit être varié et suivi tout au long de la vie, car une restriction alimentaire soudaine et une déficience nutritionnelle risqueraient d’aggraver la neurodégénérescence.

Par ailleurs, les bénéfices de l’activité sportive sur la préservation du capital physique et sur la longévité sont démontrés depuis longtemps. Un effet protecteur d’une pratique physique intense ou soutenue dans le temps sur la cognition humaine a aussi été mis en évidence. Des programmes d’entraînement sportif sur des personnes âgées ont pu être développés avec des résultats concluants, après seulement quelques mois, dans diverses épreuves cognitives (attention, mémoire et temps de réponse). Cet effet s’explique par une augmentation de l’oxygénation cérébrale, une stimulation de la neuromodulation et de la préservation neuronale. De plus, faire du sport mobilise un certain nombre de capacités intellectuelles comme l’attention ou la résolution de problèmes.

Enfin, le fait de mener une activité sociale, professionnelle ou autre (notamment bénévole et associative), contribue également au maintien cognitif.

Proposition n°7 : Promouvoir un style de vie actif en ciblant particulièrement les quadra- et quinquagénaires. Une « bonne hygiène de vie » contribue à la préservation cognitive. S’il est toujours préférable de commencer le plus tôt possible, adopter ces stratégies préventives lors de la quarantaine est particulièrement préconisé, car c’est à ces âges que les facteurs protecteurs vont être les plus décisifs, notamment la pratique sportive. En outre, les personnes vieillissantes seraient « moins réceptives » aux discours préventifs –et particulièrement à ceux ayant trait aux modes de vie– en partie du fait d’une baisse motivationnelle. Enfin, amorcer la pratique d’activités sociales avant l’âge de la retraite pourrait rendre la transition plus douce. Cette considération amène à s’interroger sur les bénéfices qui pourraient être retirés de modèles de fin de carrière plus souples (par exemple réduction progressive du temps de travail) qui laisseraient davantage de place aux temps de vie extraprofessionnelle.

Les TIC face au vieillissement cognitif : simples divertissements ou véritables outils de prévention ?
Au-delà des stratégies préventives sur le mode de vie, certains préconisent d’adopter une démarche plus spécifique contre le déclin cognitif en utilisant notamment les technologies de l’information et de la communication (TIC). Les outils numériques présentent pour intérêt d’être accessibles, adaptables aux capacités de chacun et ludiques. L’arrivée dans la soixantaine de générations de plus en plus familiarisées avec l’informatique ne fait que renforcer le potentiel d’utilisation de ces instruments.

Aujourd’hui, certains établissements n’hésitent plus à utiliser les jeux vidéo afin de distraire mais aussi de stimuler l’activité cérébrale des personnes âgées dont ils ont la charge. Toutefois l’efficacité de ces jeux fait débat car il est difficile d’évaluer rigoureusement les bénéfices que d’aucuns leur prêtent (amélioration de la mémoire, du raisonnement, de l’acuité visuelle, etc.).

Une étude menée en 2009 sur des personnes âgées de plus de 65 ans a ainsi montré une supériorité des performances attentionnelles et mnésiques chez celles ayant bénéficié d’un entraînement cérébral avec un logiciel spécifique durant deux mois. Cependant, d’autres données sont d’avantage nuancées, de récents travaux ayant conclu que les bénéfices obtenus avec ces outils pouvaient l’être tout autant à l’aide d’exercices réalisés avec un papier et un crayon38. Certains pensent également que les programmes de stimulation en face à face permettent en supplément des échanges directs avec la personne âgée. Enfin, une autre critique récurrente pointe l’absence de transfert d’apprentissage sur d’autres tâches (raisonnement, mémoire, attention) que celles auxquelles le logiciel exerce. Loin d’être spécifiques aux logiciels informatiques, ces observations ont déjà été formulées pour toutes les formes d’entraînement cérébral. In fine, les programmes informatiques présentent peut-être pour principal atout leur fort potentiel distractif.

Par ailleurs, de récents travaux prêtent de nouvelles vertus aux jeux vidéo, en particulier ceux qui obligent à se mouvoir : ils aideraient à combattre la dépression chez les personnes âgées. En effet, comme expliqué précédemment, la pratique physique régulière participe au maintien des fonctions cognitives et au bien-être des individus. Toutefois se pose souvent le problème de l’adaptation des activités sportives pour les personnes âgées. Face à ce constat, les jeux vidéo ont l’intérêt majeur d’être accessibles et modulables. La mobilisation sensorimotrice et l’échange avec autrui seraient alors des éléments bénéfiques pour lutter contre les effets délétères de l’immobilité et de l’isolement des personnes âgées. De surcroît, le caractère ludique, la possibilité de se fixer des buts et de se dépasser seraient propres à lutter contre les syndromes dépressifs.

Enfin, les TIC pourraient être des leviers de développement des relations intergénérationnelles, de maintien du lien social et de l’autonomie des personnes âgées. On assiste aujourd’hui à une utilisation grandissante des réseaux sociaux en ligne par des populations qui ne constituaient pas à l’origine la cible privilégiée des développeurs de ces plateformes. Les chiffres traduisent cet engouement : au cours des six premiers mois de l’année 2009, le nombre de personnes de plus de 55 ans utilisant Facebook a été multiplié par plus de six aux États-Unis. Ces réseaux permettent aux personnes âgées d’échanger avec d’autres personnes sans avoir à demander de l’aide, diminuant à la fois la gêne, la culpabilité et favorisant le sentiment de réussite et de confiance en soi42. Il semblerait que ces instruments soulagent et rassurent aussi les familles, surtout celles éloignées de leur parent.

Proposition n° 8 : Stimuler la R & D et l’innovation pour répondre aux besoins de ces populations.
Dans une société vieillissante où la sphère numérique prend une importance croissante, les enjeux socioéconomiques des TIC adaptées aux personnes âgées sont importants. L’industrie française du jeu vidéo possède l’expertise nécessaire pour être novatrice en la matière. Dans cette perspective, les efforts de simplification de l’utilisation de ces outils numériques, d’amélioration de leur ergonomie (pour pallier les déficiences visuelles, sensorimotrices et cognitives) et d’identification des besoins des plus âgés doivent être poursuivis. Un tel objectif implique d’approfondir les collaborations existantes entre les développeurs des outils numériques et d’autres professionnels (ergothérapeutes, neuropsychologues, psychomotriciens, orthophonistes, gériatres, etc.). Enfin, la mise en oeuvre d’un programme français de recherche et développement d’envergure semble nécessaire, à l’instar de ce qui est pratiqué aux États-Unis, avec par exemple, depuis 2006, le programme Seneludens de l’université du Texas. Doté d’un budget de 13 millions de dollars sur dix ans, il vise à imaginer les jeux électroniques de demain susceptibles de renforcer les capacités cognitives des personnes âgées.

La promotion en santé cognitive est un levier opératoire primordial de la qualité de la vie dans la société française. En effet, les recherches en matière de qualité de la vie ont répertorié un large éventail d’éléments associés à cette notion : sentiment d’appartenance et d’accomplissement, image de soi, autonomie, attitude des autres, etc. Tous ces paramètres vont être directement influencés par les capacités cognitives. Cette importance de la vitalité cérébrale est d’autant plus décisive pour les personnes âgées, qui doivent rester en mesure de gérer leur quotidien afin d’éviter la dépendance. L’estime de soi semble être la clé du bien vieillir, ce qui passe par un travail sur la personne elle-même, mais aussi sur le regard que porte la société sur elle.

Article rédigé par Sarah Sauneron, Département Questions Sociales du Centre d’Analyse Stratégique.


Publié le Vendredi 18 Juin 2010 dans la rubrique Société | Lu 2679 fois