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Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel : les bios du village


Il faisait parti des favoris pour un des principaux prix littéraires de la rentrée 2007. Il n’aura pas été primé, hormis le Goncourt des lycéens.

C’est dommage, d’autant qu’il aurait pu faire pendant, sur un registre différent mais complémentaire, au roman de Jonathan Littel, « Les Bienveillantes ».

Brodeck est chargé par les gens de son village de rédiger un rapport sur un crime collectif qui vient d’être commis dans l’arrière-boutique d’un café.

La victime, c’est l’« anderer », c'est-à-dire l’étranger. Personnage énigmatique qui « tombait de la lune ou de plus loin encore. Il ignorait nos usages et la complexion de nos cervelles ».

L’action se passe quelques temps après la seconde guerre mondiale. Brodeck est revenu des camps. Il est l’étrange étranger dans son village, celui qu’on n'attendait plus, celui dont le retour a quelque chose d’inconvenant.
Le rapport de Brodeck

Brodeck n’est-il pas étranger à lui-même, lui, « le chien Brodeck » des camps, qui accepte l’ignominie et qui écrit : « la plupart de ceux qui étaient enfermés avec moi ont refusé de le faire. Ils sont morts. Moi, je mangeais comme les chiens à quatre pattes et avec ma bouche, et je suis vivant ».

C’est à cet homme là qu’appartient la charge de décrire le crime des autres. Il le fait précisément, scrupuleusement sans rien oublier, sans rien cacher. Peu à peu se dresse le portrait exact des villageois et de leurs comportements pendant l’Occupation.

Cela donne un texte par bien des cotés effrayants sur la lâcheté des hommes, mais aussi sur l’angoissante question de la nécessité de l’oubli pour pouvoir vivre à nouveau. Il faut écouter l’ « anderer ». « Il nous faut » dit-il « aussi apprendre non pas à oublier le passé, mais à le vaincre, en le reléguant pour toujours loin de nous, et en faisant en sorte qu’il ne déborde pas dans notre présent, et encore moins dans notre avenir ».

Une fois de plus, Philippe Claudel rend un livre où chaque mot a une incandescence humaine, où le geste quotidien est insufflé par le drame et l’interrogation.

C’est magistral, et ça n’a pas de prix.

Le rapport de Brodeck
Philippe Claudel
Editions Stock
401 pages
21.50 euros


Publié le Lundi 14 Janvier 2008 dans la rubrique Culture | Lu 5370 fois