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Le conte de la lune non éteinte de Boris Pilniak : polype bureau

Le style dit tout. Ainsi, les trois premières phrases de cette nouvelle : « A l’aube, les sirènes des usines hurlaient au dessus de la ville. Dans les ruelles se trainait un dépôt gris de brumes, de bruines et de nuit ; il se diluait dans l’aube –il indiquait que l’aube serait morose, grise, bruineuse.


Les sirènes hurlaient longuement, lentement –une, deux, trois, beaucoup – elles se confondaient en une plainte grise au-dessus de la ville, c’était les sirènes des usines qui hurlaient dans le silence du petit matin, mais des faubourgs montaient les sifflements stridents et lancinants des locomotives, des trains qui arrivaient et qui partaient et il était parfaitement clair que ce qui hurlait dans ces sirènes, c’était la ville, c’était son âme à présent entachée par ce dépôt de brouillard ».

Toute l’originalité de l’œuvre de Bruno Pilniak est dans cette glorification de la nature mais aussi dans la célébration de l’énergie vitale induite dans la matière (lisez page 36). A d’autre moment, c’est la machine qui est honorée.

Et l’homme dans tout cela ? Il est pris dans la mécanisation de la vie, une mécanisation qui est ici une métaphore du régime soviétique des années 1920.

On dit que cette histoire est inspirée d’une histoire vraie, que Staline se cache derrière « l’homme au dos raide » et que le commandant Gravilov est le masque du Général Frounzé.

Le commandant Gravilov, militaire craint et respecté, héros de l’armée rouge, est convoqué pour un examen médical. Le diagnostic tombe comme une sentence : il doit être opéré. Bien qu’il ne comprenne pas la nécessité de son hospitalisation il obéit aux ordres. Mécaniquement. Il meurt sur la table d’opération.

Ecrite en 1926, cette nouvelle valut à son auteur les tracas administratifs dont on se doute. Connaissant le système de l’intérieur, Pilniak pressent les dérives du régime. Dans ce récit, il en dévoile avec cynisme et poésie la machine qui broie, où seule « se levait une lune dont la ville n’avait aucun besoin ».

Le conte de la lune non éteinte de Boris Pilniak
(traduit du russe par Sophie Benech)
Editions interférences
94 pages
13 euros
Le conte de la lune non éteinte, DR


Publié le Lundi 30 Mars 2009 dans la rubrique Culture | Lu 4068 fois