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La fleur de l’âge de Nick Quinn : cinéma et dépendance (partie 2)

Le premier long-métrage de Nick Quinn, La fleur de l’âge, sort sur les écrans le 1er mai 2013 avec Jean-Pierre Marielle et Pierre Arditi. L’histoire ? Un fils sexagénaire coureur de –jeunes- jupons va devoir accueillir son père devenu dépendant… Entretiens avec Pierre Arditi et Jean-Pierre Marielle.


Gaspard Dassonville a 63 ans. Son style de vie en a la moitié : producteur de télévision réputé, il accumule les compagnes trentenaires et s’obstine à ignorer tout signe de vieillissement.
 
Mais le grand âge lui tombe dessus avec fracas : Gaspard est contraint d’accueillir chez lui son père Hubert, devenu dépendant. Vieillard indomptable, Hubert vient perturber l’arrangement de son fils avec une jeunesse illusoire.
 
Le duo se transforme en trio avec l’arrivée de Zana, aide-soignante aux références douteuses et à l’imagination débridée. Fascinés chacun à sa manière par cette femme peu conventionnelle, père et fils s’affrontent et se redécouvrent.

Entretien avec Pierre Arditi

La fleur de l'âge, DR
Parlez-nous de votre rencontre avec Nick Quinn.

Il m’avait adressé son scénario, qui m’avait plu, et a demandé à me voir. Il est venu chez moi. Je l’ai trouvé sympathique, j’ai accepté le film presque aussitôt.
 
Que vous évoque l’expression « la fleur de l’âge » ?

Une étape douloureuse. Ce moment bouleversant où les choses peuvent violemment changer. Du jour au lendemain, on se retrouve orphelin de choses qu’on pensait naïvement posséder pour toujours.
 
C’est exactement ce qui arrive à Gaspard, votre personnage.

C’est un producteur et un animateur de télévision connu et respecté. Son émission fait de l’audience, il est bien dans sa vie lorsqu’on lui fait soudain comprendre que tout cela est terminé. C’est un peu comme si son poing se refermait sur de l’eau alors qu’il croyait avoir tout le pouvoir entre ses mains. J’ai de l’affection pour lui : ce qui lui arrive peut tout à fait m’arriver demain. En l’interprétant, je me suis offert la projection d’événements peu agréables qui peuvent malheureusement survenir dans une existence.
 
La fleur de l’âge est le premier long métrage de fiction de Nick Quinn. Connaissiez-vous les documentaires qu’il avait réalisés auparavant ?

Non, je ne les avais pas vus. C’est un ami producteur qui m’a parlé du projet. Au cinéma, le sujet, l’architecture de ce qui va être raconté ont toujours été des critères déterminants dans mes choix. Et le scénario de Nick y répondait. Ce Dassonville qui se retrouve brutalement contraint de prendre en charge son père alors que sa propre vie est en train de basculer brutalement me touchait personnellement. On est toujours l’enfant de quelqu’un dans une vie et arrive cette étrange période où l’on finit par devenir le parent de ses parents. J’ai vécu cela il n’y a pas longtemps avec mon père (le peintre Georges Arditi, NDLR). Il était atteint de la maladie d’Alzheimer et est mort peu après la fin du tournage. Les colères de Jean-Pierre Marielle, qui joue mon père dans le film, son côté insupportable, me rappelaient les états que traversaient le mien.
 
La fleur de l’âge est une comédie et c’est aussi un très joli film sur la réconciliation d’un père et d’un fils qui s’étaient perdus de vue depuis longtemps.

Gaspard et Hubert appartiennent à deux générations différentes et ne regardent pas les choses de la même manière. Il y a beaucoup d’antagonismes entre eux au début. Ce que je trouve touchant et tendre, c’est qu’ils vont retrouver, chacun de leur côté puis l’un avec l’autre, quelque chose de nouveau et qui est en rapport avec la vie. J’ai envie de dire qu’ils vont renouer avec les enfants qu’ils sont tous les deux.
 
Et cela grâce au troisième personnage du film, Zana, l’aide de vie qu’interprète Julie Ferrier.

Zana traverse la vie de ces deux hommes comme une comète ; on sent qu’elle ne restera pas. Toutes proportions gardées, elle me fait penser au Visiteur dans Théorème de Pasolini ; cet homme qui passe dans la vie d’un certain nombre de gens et les transforme en profondeur. Avec sa belle santé, son incroyable humour, sa tendresse, sa patience et sa grâce, Zana fend la cuirasse qu’Hubert et Gaspard se sont construit pour se protéger. Au fond, ils sont comme deux infirmes qu’elle révèle à eux-mêmes en leur faisant redécouvrir des éléments essentiels de leur personnalité. Elle agit comme un catalyseur.
 
Zana est un personnage plein de poésie. La scène où elle fait des bulles de savon avec son balai dans la cantine, quand elle fait la connaissance de Gaspard, est inénarrable.

À ce moment-là, Gaspard vient d’apprendre qu’il est sur la touche. Même s’il y a une sensibilité certaine en lui, c’est un homme qui s’est en quelque sorte coupé de l’humanité : elle va lui en insuffler avec une seringue invisible. Zana est quelqu’un qui invente des bouffées de vie comme il n’en a pas respirées depuis longtemps. Julie Ferrier est formidable dans ce rôle.

Père et fils tombent d’ailleurs instantanément amoureux d’elle.

Parce qu’elle leur fait découvrir les petits plaisirs de la vie qu’ils ignoraient et qui font tout le sel de l’existence. Mais Zana finit par partir ; elle a accompli sa mission. Après son départ, Gaspard et Hubert sont désormais capables d’affronter leur nouveau quotidien.
 
Elle et sa famille vivent dans des conditions assez difficiles. On a le sentiment que cette situation sociale contribue à ouvrir les yeux des deux hommes.

Oui. On s’aperçoit que ceux qui auraient des motifs d’être heureux ne le sont pas parce qu’ils sont empêtrés dans des contradictions qui les en empêchent. Alors que de l’autre côté, Zana et les siens développent une extraordinaire créativité qui leur permet de jouir du monde qu’ils se sont eux-mêmes créé.
 
Cela nous ramène à la position de Gaspard, très malmené par les jeunes loups de la chaîne de télévision qui l’emploie.

Pour lui, ces jeunes qui débarquent à la tête de l’entreprise sont comme des anges de la mort. Ce sont des passages du film auxquels il m’est facile de m’identifier : j’ai beau être un acteur connu et plutôt estimé, je sais qu’un jour il est tout à fait possible qu’on me signifie mon congé.
 
Comment avez-vous construit le personnage de Gaspard ?

En me moquant de moi. Gaspard est un peu l’archétype de l’homme qu’on est tous. Il s’est forgé une image plutôt flatteuse - style, je suis le plus beau, je suis le plus fort - qui masque une sous-couche beaucoup plus intéressante. J’ai travaillé l’image et la sous-couche. Le plus grand plaisir d’un acteur est tout de même d’être capable de se regarder et de rire de soi. C’est, croyez-moi, le meilleur des médicaments.
 
Vous évoquiez la maladie de votre père. Vous en êtes-vous servie ?

J’ai surtout beaucoup pensé à lui. Mon père est une personne très importante de ma vie ; il a été un phare pour moi. Et Jean-Pierre Marielle me le rappelait beaucoup. C’est une sorte d’enfant fou, très créatif et à l’humanité débordante. Je me suis complètement coulé dans le rapport que j’entretenais avec lui. Lorsqu’on est acteur, on passe sa vie à jouer des petits morceaux de soi au service d’un autre. J’ai toujours été un stanislavskien endurci.
 
La scène de la douche, lorsque Gaspard lave Hubert, est bouleversante. Il y passe une tendresse extraordinaire.

Marielle et moi appréhendions tous les deux beaucoup cette scène et avons mis de côté toute espèce de pudeur pour la tourner. Nous nous sommes littéralement jetés à l’eau. Cette scène, je la vois presque comme une relation amoureuse. Tout est dit : Gaspard a l’air de laver son père. En réalité, c’est lui qu’il lave : il se débarrasse de toutes les idées préconçues qu’il avait, d’un vernis inutile. Il existe enfin.
 
Les deux personnages ont un humour parfois assez cinglant.

Ils ont beaucoup d’esprit. Cela les aide à traverser les épreuves.
 
Vous avez peu tourné de comédies au cinéma alors que vous y excellez manifestement.

J’en ai jouées beaucoup au théâtre. Le cinéma a moins d’imagination : les gens du métier vous prennent souvent pour ce que vous paraissez être, ils n’acceptent pas que vous puissiez être différent.
 
On vous a vu récemment dans deux films, Adieu Berthe de Bruno Podalydès, et Vous n’avez encore rien vu  d’Alain Resnais. Vous jouez actuellement « Comme s’il en pleuvait », la pièce de Sébastien Thierry, mise en scène par Bernard Murat au théâtre Edouard VII. Vous n’arrêtez jamais.

Je vois le temps filer, et comme il est de plus en plus compté, au lieu de vivre une journée normale, j’en vis trois en une seule. Cela me donne l’impression de multiplier ma vie par trois. Je suis toujours insatiable du monde, j’essaie de ne rien perdre en route.

Entretien avec Jean-Pierre Marielle

Vous donnez volontiers leur chance à de jeunes metteurs en scène. En 2010, à Jean-Teddy Philippe pour Le mystère ; en 2012, à Olivier Van Malderghem pour le très beau Rondo et, début 2013, à Stéphanie Murat pour Max. Qu’est-ce qui vous attire chez eux ?

La rencontre, toujours la rencontre. Vous savez, dans ce métier, l’âge ne veut pas dire grand-chose. Il m’est arrivé de faire des films avec de jeunes réalisateurs qui tournaient comme des vieux et de travailler avec des vieux extrêmement inventifs. La carte d’identité ne joue pas.
 
La fleur de l’âge raconte le rapprochement d’un père avec son fils. Qu’est-ce qui vous séduisait dans cette histoire ?

Je trouvais très émouvantes ces retrouvailles entre ces deux hommes qu’on sent un peu éloignés au début du film. J’ai moi-même un grand fils. Dans une vie, on s’aperçoit qu’il y a toujours un moment où les enfants s’en vont. Les parents perdent de l’importance jusqu’à ce que, l’âge aidant, on finisse par se retrouver à nouveau. C’est le moment des constats. On se dit : « Tiens, j’ai peut-être raté des choses » ; des deux côtés bien sûr. Alors, oui, le sujet me touchait particulièrement.
 
Hubert, votre personnage, est un homme irascible qui manie un humour très cinglant ; et d’autant plus que l’accident dont il a été victime le rend désormais dépendant. Il dit, par exemple : « Moi, je n’aime pas sociabiliser avec les gens de mon âge ! »

Comme je le comprends ! Je ressens la même chose ! Je suis toujours un peu perdu au milieu de gens de ma génération. J’ai plus de plaisir avec les jeunes - encore qu’il y ait des jeunes qui ne soient pas rigolos du tout.
 
Il y a aussi chez lui un vrai désespoir. Cette scène où il réussit à marcher avec l’aide d’un déambulateur après des semaines d’efforts et où il a cette réplique terrible : « Je marche, et alors ? Je marche vers où ? »

Je n’étais pas très à l’aise en la tournant. Du reste, j’ai eu du mal avec ce personnage. Il n’était pas commode à jouer. Il fallait beaucoup de délicatesse, de vérité et d’humanité pour y parvenir. C’est venu peu à peu. C’est souvent comme ça que les choses se passent.
 
Jouer un vieux monsieur qui perd son autonomie vous dérangeait ?

Ah non. Je n’ai tout de même plus l’âge de jouer les jeunes gens. Il y a même beaucoup de choses qui me plaisaient chez lui : c’est un homme qui n’est pas complètement dans la vie, il ne se résigne ni à son âge ni à son infirmité, il aime prendre des décisions. Et il a de l’humour - c’est indispensable, l’humour ! J’aimais son sale caractère, ce côté sale môme. Il est un peu ambigu, un peu dérangeant. Ce sont toujours les plus rôles les plus intéressants à jouer.
 
Vous revendiquez le fait de peu travailler vos personnages. Péché d’orgueil ?

Pas du tout. C’est parfaitement exact. J’ai toujours essayé de rendre familières les silhouettes qu’on me proposait et qui me plaisaient sans chercher à creuser très loin… La relation avec un personnage est une rencontre bizarre, vous savez : vous croyez le cerner, vous vous racontez des choses sur lui, vous cherchez un tas d’explications et parfois vous vous trompez. Il ne faut pas se battre avec, plutôt le laisser venir.
 
Mais sur un plateau, on sait que vous ne vous privez jamais d’improviser.

Bien sûr, il faut créer la surprise. Sans surprise, on deviendrait des machines. On n’est pas des perroquets.
 
Il y a toujours une extraordinaire fraîcheur dans votre jeu. Un côté un peu gamin.

Je me suis jamais vraiment séparé du sale môme qui foutait la merde dans sa classe ! C’est ma nature profonde. J’entends encore mes professeurs : « Soyez un peu sérieux, Marielle ! Vous dites n’importe quoi ! »
 
Sur le film, vous retrouvez Pierre Arditi que vous connaissiez bien.

Lui et Julie Ferrier apportaient une vraie tendresse entre les personnages. C’était très important pour le charme du film.
 
Vous avez avec Arditi une scène bouleversante dans la douche.

Une scène très forte, oui. Ça fait partie des moments bizarres de notre métier : soudain, on doit faire appel à des choses très personnelles et c’est parfois difficile à vivre ; tellement qu’il m’arrive de me demander ce que je fais sur le plateau. C’est quand même une drôle de profession. Après tout ce chemin, je n’arrive toujours pas à m’y faire.

Il y a quelque chose de très humble chez ce père et ce fils qui se retrouvent.

Ils sont tous les deux démunis. L’un a perdu son travail, l’autre son autonomie. Et pourtant, on sent qu’ils touchent enfin à l’essentiel. Ils se défont du superflu. Je les trouve très touchants.
 
Parlez-nous du personnage de Zana, l’aide-soignante que joue Julie Ferrier.

Je trouve qu’elle donne à mon personnage une profondeur qu’il n’atteindrait pas sans elle. Elle permet d’élargir le propos. J’aime l’idée que mon personnage ne lui soit pas indifférent, qu’elle ne s’intéresse pas seulement au fils - au contraire, elle sert de trait d’union d’entre les deux. Et j’aimais l’idée d’être amoureux. Julie Ferrier est une comédienne très généreuse. Elle a beaucoup apporté au film.
 
Quel genre de metteur en scène est Nick Quinn sur un plateau ?

Il installe un climat de confiance très agréable, on fait peu de répétitions, peu de prises, c’est très amical.
 
Et vous, quel genre d’acteur êtes-vous ?

Quand j’arrive sur un plateau, je me considère toujours comme un débutant. J’écoute, je fais mon truc dans mon coin… Bien sûr, si on essaie de m’imposer des choses que je ne sens pas, je résiste !
 
Que se passe-t-il alors ?

Je me mure. Je me sens démuni, je laisse courir, je m’ennuie.
 
Qu’aimeriez-vous jouer maintenant ?

Ce que certains auront le courage de me proposer. Je ne me suis jamais battu pour un rôle. Dans les années 60, je n’allais même pas à certaines auditions de cinéma. À cette époque, je jouais, au théâtre, avec mon copain Rochefort et Delphine Seyrig. Ça me convenait tout à fait, je ne demandais rien de plus…
 
Vous avez la nostalgie de cette époque ?

C’est perdu. Le temps a passé. Le cinéma a changé et nous aussi, plus ou moins.


Publié le Jeudi 2 Mai 2013 dans la rubrique Culture | Lu 1356 fois