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Gianni et les femmes : le démon de midi à l’italienne (film)

Le réalisateur italien Gianni di Gregorio, vient de sortir en salles son dernier long-métrage intitulé « Gianni et les femmes ». Un film dans lequel on retrouve le héros de sa précédente création, « Le déjeuner du 15 août », un sexagénaire pimpant, qui décide un beau jour de faire « comme les copains » et de se trouver une maitresse !


Gianni, la soixantaine éclatante, fait preuve d’un dévouement exceptionnel : il est au service de son épouse, femme active débordée, de sa fille adorée, du fiancé de sa fille qui a élu domicile chez lui, et surtout de sa vieille mère, noble déchue qui s’obstine à vivre au-dessus de ses moyens.

Un jour, son ami Alfonso lui ouvre les yeux : tous les hommes de sa génération, malgré leurs airs respectables, ont une maîtresse. Gianni tente alors de changer les choses...

Il y a Gabriella, l’inaccessible, désirée de longue date, Valeria, son merveilleux premier amour, la sublime Cristina, aide à domicile de sa mère, et l’infinité des femmes qui peuplent le monde...

Gianni, tel un vieux moteur qui se remet en marche, fait du boucan, de la fumée, mais peine à passer la seconde.

Entretien avec le réalisateur

Gianni et les femmes, DR
Quel a été votre parcours avant Le déjeuner du 15 août et Gianni et les femmes ?

J’ai débuté au théâtre, comme acteur et assistant à la mise en scène. J’ai notamment travaillé avec Alessandro Fersen, qui avait une importante école d’art dramatique dans les années 70.

Jeune acteur, j’ai souffert en déclamant du Shakespeare ; mes camarades riaient, disaient que je n’étais pas crédible, que j’étais un comique ! Mais l’amour du cinéma l’a emporté. J’ai fait tous les métiers. J’ai été chauffeur, j’ai porté un nombre incalculable de cafés, et puis j’ai fait l’assistant, sur les plateaux et au montage.

J’ai ainsi participé à des films de genre, dans les années 80 : des polars, des westerns-spaghetti, souvent signés par le réalisateur Fernando di Leo. Et puis j’ai commencé à écrire des scénarios notamment Giovanni Senzapensieri de Marco Colli, qui fut présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en 1986, et Sembra Morto Ma e Solo Svenuto de Felice Farina, présenté au Festival de Venise l’année suivante. Dans les années 2000, j’ai rencontré Matteo Garrone, et, grâce à lui, je suis revenu sur le plateau, comme assistant et coscénariste de Gomorra. C’est lui qui m’a permis de faire mon premier film

Le déjeuner du 15août, c’est un scénario que j’avais écrit en 2000 et je pensais le vendre. Mais personne n’a voulu de ce film sur des vieilles dames. Alors, je l’ai réalisé. Mais vous voyez que mon parcours vers la mise en scène a vraiment été très lent !

Pourquoi avoir pris tant de temps ?

Peut-être à cause de ma manière d’être. Je suis celui qui ne veut pas s’exposer, qui travaille en retrait, qui met des années à faire les choses, non par faiblesse, mais à cause d’une nature douce. Le travail de scénariste m’a permis de rester caché, et, parfois, de ne pas assumer les responsabilités en mon nom propre. Et puis il y a eu ma mère, pour qui, dans les quinze dernières années de sa vie, j’ai fait l’aide à domicile, l’homme de chambre presque à temps plein. Tout cela m’a ralenti dans mon travail.

Quand vous parlez de votre mère, on ne sait plus très bien où est la fable et où est la réalité !
Je suis fils unique. Quand mon père est mort, j’avais 40 ans, et ma mère a commencé à me tyranniser. Elle m’appelait tous les soirs en me disant qu’elle se sentait mal, et je devais courir chez elle. J’étais marié depuis peu, mais je finissais toujours par dormir chez elle. Elle me tenait et menaçait de laisser la maison aux prêtres...

Un jour, je vais à Paris pour le travail et à peine descendu de l’avion, elle m’appelle pour me dire qu’elle a de la fièvre. Je ne suis même pas sorti de l’aéroport, j’ai repris le premier vol et quand je suis arrivé, elle avait 37. Je supportais tout, je ne sais pas pourquoi. J’ai essayé de la mettre en maison de retraite, mais elle me téléphonait désespérée et je repartais la chercher. Mais, au fond, tout ce que ma mère m’a pris pendant ces années terribles, elle me l’a rendu en me donnant les éléments pour réaliser Le déjeuner du 15 août, qui a changé ma vie.

Pendant le tournage, j’avais peur d’enfreindre un tabou, je me trouvais odieux de la montrer de façon aussi déplaisante, je craignais d’être puni. Mais, au risque de passer pour un fou, j’ai le sentiment d’avoir eu son approbation.

Comment est venue l’idée de ce deuxième film ?

Avec l’âge, j’ai vu mes amis changer de comportement : l’un se teignait les cheveux sans peur du ridicule, l’autre s’était acheté une moto de course. Je lui ai dit : « attention, c’est dangereux, elle est trop rapide, on n’a plus les réflexes de nos 20 ans ». Un mois plus tard, il avait un accident, par chance sans gravité...

Aucun homme ne se résigne à ne plus être regardé par les femmes. J’ai voulu raconter ce moment précis où tu te rends compte que tu es devenu transparent. C’est à ce moment-là que tu perds cette illusion, cette petite tension érotique qui t’accompagne depuis toujours. Les hommes sont lents à comprendre, ils refusent le passage du temps. Je ne dis pas qu’à 60 ans on ne doit plus rien attendre de l’amour, mais la recherche de l’aventure érotique devient un peu pathétique...

Un sacré coup de pied au « machisme » à l’italienne, voire aux pratiques de votre président du conseil !

Ah, le « bunga bunga » ? Effectivement, le film est sorti en Italie en plein « rubygate », cette affaire qui vaut à Silvio Berlusconi d’être accusé d’avoir abusé de sa position et payé une prostituée mineure... Je n’ai jamais pensé à lui en écrivant le film, mais tant mieux si l’on voit qu’en Italie il y a une autre façon de penser aux femmes ! Des journalistes ont écrit que ce film montrait une « autre Italie ». Je suis d’accord, et cela me fait plaisir.

On retrouve le héros du Déjeuner du 15 août, mais il n’est plus tout à fait le même...

J’ai décidé de jouer à nouveau dans mon film à cause de la chaleur, de la sympathie avec lesquelles le personnage principal du Déjeuner du 15 août avait été accueilli. Gianni est devenu une sorte de masque, au travers duquel je m’exhibe : il est moi, un peu transfiguré. Il a ma nature timide, soumise. Je me considère comme un homme quelconque, normal, et j’espère rendre quelque chose d’universel. C’est vrai, Gianni a un peu évolué, il a une femme, et une fille. Elisabetta Picciolimini, qui joue ma femme, me répète ce que me dit ma femme Susanna à la maison : « Gianni, fume moins, Gianni, bois moins... » Et elle me regarde avec le même air de pitié !

A peine arrivée sur le plateau, Valeria de Franciscis (qui joue la mère) a commencé à traiter Elisabetta avec la même perfidie qu’avait ma vraie mère à l’égard de ma vraie femme. Celle qui joue ma fille Teresa est ma propre fille. Au départ, elle hésitait un peu à l’idée de participer au film, mais je l’ai convaincue : depuis des années, elle a un fiancé qu’elle n’arrive pas à quitter, et les dialogues du film sont exactement ceux que nous échangeons chaque matin. Mais dans le film, son petit ami est un acteur : je n’ai pas osé mettre le vrai ! Le chien dans mon film est mon chien. Alors, peut-être que le Gianni de Gianni et les femmes me ressemble encore davantage !

Et on retrouve donc Valeria de Franciscis, cette incroyable vieille dame qui « sadise » Gianni...
Pour Le Déjeuner du 15 août, j’avais vu au moins cent vieilles dames ! Quand Valeria de Franciscis est arrivée, elle s’est montrée très semblable à ma propre mère : très gentille, mais très autoritaire... Elle appartient à l’aristocratie romaine déchue, elle est très sympathique, très vivante, et elle a 95 ans !

C’est une amie de la famille de Matteo Garrone, c’est lui qui me l’a présentée. On la voyait déjà dans un film de Matteo. Elle devait dire trois mots, faire les honneurs de sa maison à des invités, elle a parlé pendant un quart d’heure. Je pensais qu’elle ne ferait qu’une apparition dans Gianni et les femmes, mais le rôle n’a cessé de prendre de l’importance.

Un ami psychanalyste me demandait récemment : « Gianni, ta mère est morte quand ? - Il y a presque quinze ans. - Non, je ne crois pas qu’elle soit morte ». Cette mère qui dépensait inconsidérément et ne m’a laissé que des dettes a surgi de mon inconscient une fois de plus.

Le récit donne une impression de grande liberté...

Et, j’espère, de vérité. J’ai tenu à mêler acteurs professionnels et non professionnels. Par exemple, les trois messieurs assis devant le bar sont vraiment, depuis trente ans, les habitués du bar en bas de chez moi ! J’essaye de voler la personnalité des interprètes, de chiper leur essence même. Ainsi, les personnages ont gardé les prénoms de ceux qui les interprètent, ce qui a favorisé l’identification et rendu tout plus naturel. Sur le plateau, je crois à l’improvisation. La situation est écrite, mais les mouvements et les dialogues sont libres et, la plupart du temps, les premières prises sont les plus naturelles.

Comment définiriez-vous l’équilibre du ton, entre rire et cruauté ?

Ma référence est ce cinéma italien classique dans lequel le rire est une forme de liberté pour traiter de thèmes sérieux. Dans la comédie à l’italienne –et sans pour autant me comparer aux grands de jadis, Mastroianni ou Tognazzi– rire est un moyen d’affronter les choses. Ici aussi, je me libère d’une douleur qui vient peut-être de ma propre histoire.

Je suis fils unique, né de parents assez âgés, j’ai reçu une éducation très formelle, très traditionnelle, dans une maison genre repaire de Dracula, avec de lourds rideaux toujours fermés. Enfant, je lisais déjà le poète Leopardi. L’ironie est devenue une telle partie de moi même, de mon expression, que quand j’écris avec d’autres, par exemple sur des sujets sociaux et profonds, il me vient toujours une blague, que les autres censurent immédiatement. Rire est une forme d’exorcisme.

Vous pensez à des films en particulier ?

Non, à un ton général. Le rire pour combattre la souffrance de la vie. Mes références sont aussi théâtrales : Goldoni, Marivaux, Molière, que j’ai étudié à l’école de théâtre, et aussi la commedia dell’arte, la simplicité du théâtre de masques.

Va-t-on retrouver le personnage de Gianni ?

Peut-être, je dois dire que la trilogie est une tentation. Il y a sans doute d’autres choses à creuser. Mais je voudrais aussi en sortir, ne pas être prisonnier de Gianni. J’aimerais beaucoup, aussi, réaliser des films d’aventures, adapter Stevenson. Mais pour un italien, c’est difficile. Et pour un comique, n’en parlons même pas...

Gianni et les femmes
un film de Gianni Di Gregorio
avec : Gianni Di Gregorio, Valeria de Franciscis Bendoni, Alfonso Santagata


Publié le Lundi 6 Juin 2011 dans la rubrique Culture | Lu 2123 fois