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Et soudain, tout le monde me manque : la famille c’est compliqué ! (film)

Le dernier film de Jennifer Devoldère, avec Mélanie Laurent et Michel Blanc, sort en salles aujourd’hui. Le père, la soixantaine, attend un enfant de sa nouvelle femme… Cette future naissance, va bouleverser les relations du papa avec ses deux filles. En prime, deux interviews : celle de la réalisatrice et celle de Michel Blanc.


La famille, c’est compliqué… Surtout quand Eli, le père, bientôt 60 ans, attend un enfant de sa nouvelle femme.

À l’annonce de la nouvelle, ses deux grandes filles, Dom, qui cherche a adopter, et Justine, qui passe d’un petit ami à un autre sans trop d’état d’âme, sont ébranlées.

Pour se rapprocher de Justine avec qui il n’a jamais pu s’entendre, Eli a la bonne idée de se lier d’amitié avec tous ses ex… À son insu.

Mais lorsque Justine tombe de nouveau amoureuse et qu’Eli s’apprête à tout gâcher, la famille est sur le point d’imploser.

Est-ce que tout ce petit monde va parvenir à se réconcilier avant qu’il ne soit trop tard ?

Entretien avec Jennifer Devoldère

Et soudain, tout le monde me manque : la famille c’est compliqué !  (film)
Dans votre précédent film, Jusqu’à toi, comme dans celui-ci, Mélanie Laurent joue votre alter ego.

Oui, c’est vrai qu’elle me joue toujours « moi »… Mais Michel Blanc joue aussi un peu moi dans ce film...

Justine et Eli ont des caractères très proches

Effectivement, par pudeur, ils montrent peu ce qu’ils ressentent, ils ne s’abandonnent pas. Ils ne sont pas faciles d’accès et en même temps, ils peuvent être très spontanés et dire les choses sans filtre. Eli a souvent été absent durant l’enfance de Justine, ce n’est pas souligné dans le film, mais ils se connaissent peu en fait. Quand l’absence a existé pendant l’enfance, il peut s’avérer difficile de construire une relation par la suite. Entre Justine et Eli, il y a un manque de confiance et de complicité. Mais même s’ils sont un mystère l’un pour l’autre, on va s’apercevoir au fur et à mesure de l’histoire qu’ils sont plus proches que ce qu’ils imaginaient.

C’est un film sur un père et une fille qui se découvrent ?

Je dirais plutôt que c’est un film sur la réconciliation d’une fille avec son père. Eli est un homme qui aime mal sa famille, mais qui l’aime profondément. Il vient d’une génération de père qui a connu un succès économique et qui est rentrée dans une phase où le travail prenait plus d’importance que la vie privée. Il a eu également la possibilité d’avoir plusieurs femmes, et là aussi ça a fait chanceler sa vie familiale.

C’est un type charismatique, qui a une certaine liberté. Il est marrant, il sait des choses. En revanche, pour sa famille, c’est difficile. Il n’est jamais présent, il ne sait pas exprimer ses sentiments, il fuit sans cesse. La scène du repas d’anniversaire, au début, le montre bien. Cette scène met en exergue le fait que dans cette famille tout le monde se parle sans vraiment s’écouter. Chacun semble isolé dans sa réalité. C’est ainsi dans ma famille… Tout le monde parle, parle, parle, veut raconter « son truc », mais personne n’écoute vraiment. De toute façon c’est comme ça la famille, qu’elle soit idéale ou pas… Chacun essaye de se faire une place (rires).

Pourquoi avez-vous choisi Michel Blanc pour ce rôle ?

Je voyais quelqu’un de petit et de frêle, une homme qui ne soit pas impressionnant physiquement, mais qui en impose d’emblée autrement. Je n’avais jamais rencontré Michel Blanc, mais il semblait pouvoir jouer les névroses obsessionnelles du personnage d’Eli. Il possédait son énergie aussi, sa vivacité d’esprit. Et puis c’est un grand acteur, à la fois comique et dramatique. Je crois que le rôle nécessitait quelqu’un qui soit capable d’incarner un homme à la fois exaspérant, souvent désagréable, tout en restant touchant.

Et soudain, tout le monde me manque est un film sur deux personnages dont on attend qu’ils se parlent, mais qui ne le font jamais. Pourquoi avoir délibérément choisi de frustrer le spectateur ?

Pour le mettre dans la même situation que les protagonistes. Le spectateur s’attend à une réconciliation, il pense qu’elle va arriver et non, les personnages se ratent. Justine et Eli n’arrivent jamais à saisir le moment où ils pourraient se parler.

Quand vous écrivez pour Mélanie Laurent, vous partez de situations dans lesquelles vous voulez la voir ou d’émotions que vous voulez lui faire vivre ?

Je ne réfléchis pas de cette façon. Je me préoccupe surtout de faire avancer le récit. Mélanie m’influence par sa façon d’exprimer les choses, par son langage, son rythme ou sa manière d’être. C’est sa voix que j’entends. Elle n’a pas seulement une couleur, elle a beaucoup de facettes et c’est à sa complexité que je pense. Elle a une fragilité et en même temps une très grande force. Une grande confiance en elle mais aussi une sensibilité exacerbée. Pour être très sincère, j’ai un rapport assez fusionnel avec elle. Pendant le montage, il m’est arrivé de rêver d’elle à ma place… Mélanie me joue même dans mes rêves (rires).

Tout son jeu prend sa mesure lors de la scène d’hôpital

Dans cette scène, Justine est complètement collée à ce qui se passe. Elle n’a plus cette distance, ce décalage qui d’habitude la protège. Mélanie a été filmée de façon brute, pour être au plus près de son émotion. Lors des deux premières prises, c’était une souffrance, je ne pouvais pas la regarder. J’avais physiquement mal pour elle. D’ailleurs, c’est toujours une séquence que j’ai du mal à revoir.

A quel point Justine vous ressemble ?

Ce que je vais dire pourra sembler intellectuel, mais c’est vrai que Justine a, en quelque sorte, la place de l’artiste. Elle est dans l’observation. Et elle voudrait que la réalité puisse se soumettre à son fantasme, même si ça ne marche pas toujours. En cela, elle est un peu identique à une réalisatrice de films… Après, je ne sais pas à quel point nous nous ressemblons. J’ai l’impression que l’on délivre toujours inconsciemment une part de soi, mais elle est difficile à quantifier.

Votre film tresse ensemble différents destins. Pouvez-vous en parler ?

J’ai voulu que chaque personnage ait son parcours, et sa propre résolution. Il n’y a pas de rôles secondaires, j’ai tenu à les considérer comme des rôles principaux, en fait. C’est un film « semi choral » sur la famille, autour de Mélanie Laurent et Michel Blanc. Il y a Dom, la demie-soeur de Justine, jouée par Florence Loiret Caille, et Bertrand, son mari, joué par Sebastien Castro, qui constituent, autour de la problématique d’adoption, l’histoire B du film.

Suzanne (Claude Perron) est la nouvelle femme d’Eli, et c’est elle qui chapitre le film. Enfin, Manu Payet et Géraldine Nakache qui jouent respectivement les confidents de Michel et Mélanie, vont connaître une histoire d’amour. A la fin, tous ces personnages réunis grâce à Eli, vont constituer en quelque sorte une nouvelle famille, plus harmonieuse et plus sereine que la première.

Aviez-vous des références de films ou de série en faisant Et soudain, tout le monde me manque ?

Quelques unes : Larry David dans Curb et aussi Annie Hall. Et Nous nous sommes tant aimés parce qu’il y a beaucoup de ruptures dans mon film, on rompt souvent avec l’émotion précédente. Et même si ce n’est pas du tout la même histoire, mon film aurait pu s’appeler Nous nous sommes tant aimés, non ?

Etrangement, le film n’est pas dédicacé alors qu’il semble s’adresser à votre père

J’ai décidé de ne pas dédicacer ce film à mon père après deux mois de réflexion. D’abord, ce film est une dédicace en soi. Ensuite, je trouve que, contrairement à un livre, un film ne se dédicace pas. Le livre est un objet personnel que l’on a chez soi. On est en rapport avec l’auteur, il y a une connexion directe entre lui et nous. Quand on voit un film on n’est pas en relation avec le metteur en scène. On est en relation avec les acteurs et l’histoire. Un film appartient à tout le monde. J’ai choisi de mettre un mot à mon père dans les remerciements.

Entretien avec Michel Blanc

Vous venez tout juste de voir le film… Vos impressions ?

Mes sensations… j’avais beaucoup aimé le scénario, je trouvais qu’il y avait plein de scènes réussies, mais je n’avais pas saisi l’ensemble et sa cohérence absolue. Là, j’ai vu une entité, un film complètement maîtrisé, ce que je n’avais pas deviné à la lecture du scénario. C’est un très bon signe qui prouve que la réalisatrice a une vision parfaitement claire.

Vous jouez Eli Dhrey, un homme de 60 ans qui essaye de se rapprocher de Justine, sa fille, en se rapprochant des hommes qu’elle a aimés

Oui, de cette façon, il récupère un bout d’elle en parlant avec eux. Maintenant, c’est factuellement le sujet du film, mais ce n’est pas juste une idée concept de comédie. Il y a une signification profonde derrière la quête de ce père qui collecte, gendre après gendre, des fragments de sa fille. Le paradoxe, c’est qu’il ne lui parle pas quand il est face à elle. C’est un étrange dialogue de gens qui ne cherchent pas à se comprendre. A la fin, on voit pourtant qu’ils en crèvent d’envie tous les deux. Justine et Eli s’adorent, mais sont incapables de se le dire. C’est un peu logique. Justine a été élevé par Eli, elle a hérité de ses défauts…

Qu’est-ce qui vous a plu chez Eli Dhrey ?

En premier, son imprévisibilité. En deuxième, la sensibilité qu’il cache. C’est très intéressant de jouer Eli Dhrey parce qu’il ne montre jamais ce qu’il ressent. Et puis, il fait souvent des pirouettes, il est capable de choses dont je suis totalement incapable. En l’occurrence, il est capable de blagues de très mauvais goût. On ne sait jamais s’il fait les choses par provocation ou s’il les pense vraiment. Quand il demande à sa femme d’avorter, c’est énorme et à la fois, c’est peut-être sincère parce qu’il pense être un mauvais père et ne veut pas malmener un troisième enfant.

Qui est Eli selon vous ?

C’est quelqu’un dont on se demande qui il est justement. C’est très intéressant les personnages insaisissables jusqu’à la fin, comme lui. Dans la dernière partie du film, on se rend compte qu’il n’est pas du tout ce qu’il a feint d’être pendant toute sa vie.

Pourquoi a-t-il fait semblant d’être quelqu’un d’autre ? Par pudeur ? Par orgueil ?

Il a renoncé à une chose dans sa vie qui est le jazz. Il s’est reconverti dans le « schmates » et a repris la boutique de grossiste en tissu de son père. Donc c’est un homme qui, à un moment, a été brisé. Pour supporter cette rupture avec le métier qui le passionnait, il a coupé la liaison entre l’émotion et le cérébral. Ce n’est pas qu’il ne ressent pas, c’est que les deux ne communiquent pas. Il ressent l’émotion, mais il n’en tire pas les conséquences. Il écrit des cartes postales, mais il ne les envoie pas. C’est une faiblesse, mais aussi une grande force. Elle le rend capable de refuser le destin. On le voit bien dans la scène de la radio du coeur.

Votre personnage, bien que très distant et inaccessible, est émouvant

L’émotion vient du fait qu’il ne réagit pas de manière émue aux situations où il devrait l’être. Jennifer Devoldère a veillé à cela. Il n’y a jamais de moment d’apitoiement. Ce n’est pas moi qui joue l’émotion, c’est le spectateur, avec son intelligence et sa sensibilité, qui ressent l’émotion de la situation. Si on prend l’exemple de la scène de la radio du coeur, réalisée par un mec banal, ça aurait pu être une scène atroce où on vous pousse à jouer avec du pathos et des trémolos dans la voix. Mais il y a autre chose dans l’oeil de Jennifer.

Qu’est-ce qui était le plus dur à apprendre ? Le golf ou la contrebasse ?

Le golf. Je savais que je n’arriverais pas à prétendre avoir un swing parfait et à réussir un « birdie putt ». Je n’ai jamais joué au golf, donc j’ai demandé à ce qu’on fasse agir la magie du cinéma, en me faisant doubler sur ces scènes-là. Pour la contrebasse, en revanche, je pouvais arriver à donner le change en travaillant beaucoup. Je suis un peu musicien et il y avait deux phrases mélodiques à jouer vraiment. Ça, c’est de la technique pure.

Aujourd’hui, vous êtes quel type d’acteur ?

Mon rêve depuis toujours, c’est d’élargir au maximum mes possibilités. Je sais qu’elles ne sont pas infinies, mais je ne voudrais pas mourir avant d’avoir pressé tout le jus du citron. Si j’étais simplement resté dans la comédie type café-théâtre, j’aurais l’impression d’avoir utiliser un tiers de mes ressources.

Pourtant, vous n’êtes pas dans la performance explosive, vous avez plutôt un jeu sobre que l’on voie dans Et soudain, tout le monde me manque

Je suis plus dans la recherche de la profondeur et de la sincérité. D’ailleurs les acteurs qui me fascinent jouent comme ça et sont plutôt anglo-saxons. La vraie modestie consiste à ne pas s’auto-dénigrer : je ne suis pas un mauvais acteur, je suis même meilleur qu’il y a dix ans.

Vous jouez un peu le père de Jennifer Devoldère et un peu d’elle également, de son propre aveu…

Heureusement qu’elle ne m’a pas dit ça, c’est une responsabilité terrifiante.

Vous ne l’aviez pas deviné ?

Quand nous avons commencé à tourner, je ne connaissais pas Jennifer, mais je sentais qu’il y avait des bouts d’elle dans tous les personnages.

Bonne intuition

Jennifer Devoldère crée un univers, elle n’en copie pas un qui existe déjà. Pour moi, il y a deux types de scénario : ceux qui recopient le monde réel et ceux qui créent un monde à l’image de leur auteur. Jennifer a sa propre manière de regarder la vie et dans laquelle je me suis « paumé » avec plaisir.

C’était comment de retrouver Mélanie Laurent que vous aviez fait tourner à ses débuts dans Embrassez qui vous voudrez.

J’avais le trac, avec tout ce qui lui est arrivé, - Tarantino et tout le reste -, j’avais peur qu’elle me calcule à peine. D’ailleurs, ce qui m’a beaucoup touché, c’est son coup de fil avant le tournage du film, avant même que je n’ai donné ma réponse, pour me parler de Jennifer et des qualités du projet.

C’est drôle… c’est presque un renversement d’influence

Oui. J’ai connu une Mélanie toute jeune, effacée, pas encore sûre d’elle. A la fois timide et très douée, communiquant très peu. Je me rappelle que je marchais sur des oeufs avec elle, je ne savais pas comment l’aborder ni quelle attitude avoir pour qu’elle se sente le plus à l’aise possible. Là, j’ai retrouvé une personne avec qui le contact était extrêmement facile, une jeune femme très ouverte sur les autres, à l’aise sur le plateau. Donc il y avait une complicité sur ce film qui n’existait pas sur Embrassez qui vous voudrez. Je l’ai trouvé épanouie.

Comment analysez-vous la relation entre Justine et Eli dans le film ?

Eli se rend compte qu’il a une fille qui pourrait l’intéresser, mais il a tellement été négligeant avant qu’il ne sait plus comment faire pour lui parler. Il a un parcours inverse à celui de Justine, lui vient d’une passion artistique à laquelle il a renoncé tandis qu’elle va vers ça. Comme s’il y avait la réalisation artistique dans la fille et le renoncement artistique dans le père. Et d’ailleurs, lui qui ne dit jamais de choses gentilles, la première fois qu’il voit une oeuvre de sa fille, il trouve ça très beau et il l’exprime.

On a l’impression d’une grande proximité entre Michel Blanc et Eli Dhrey

C’est que j’ai bien fait mon travail ! Je n’aime pas composer mes personnages « de l’extérieur ». J’essaye de trouver, à l’intérieur de moi une correspondance émotionnelle. J’exprime quelque chose que je ressens, le but est de ne plus faire semblant. Par exemple, je n’ai pas ce problème essentiel qu’Eli a de ne pas pouvoir exprimer ses sentiments. Moi, la vie m’a appris à dire aux gens quand je les aime. Et c’est beaucoup de temps gagné. A part ça, je déteste le golf


Publié le Mercredi 20 Avril 2011 dans la rubrique Culture | Lu 2606 fois