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Aurore : mamie fait de la résistance avec Agnès Jaoui (film)

En avril dernier, le dernier film de Blandine Lenoir est sorti dans les salles obscurs. Il mettait en scène Aurore, Agnès Jaoui, une quinquagénaire venant de perdre son emploi et qui apprenait au même moment qu’elle allait devenir grand-mère dans une société qui la pousse vers la sortie... Mais l’amour risque de bouleverser cette situation. Entretien avec la réalisatrice.


Racontez-nous la genèse du film.
Comme souvent, le sujet est né d’une expérience personnelle. J’abordais la quarantaine avec angoisse sans comprendre pourquoi j’avais si peur de vieillir alors que mes amis hommes ne partageaient pas cette inquiétude. Je me suis vite rendu compte que les femmes de cinquante ans n’étaient absolument pas représentées au cinéma.
 
Comment avoir envie d’atteindre un âge qui n’est pas représenté ? Je voyais beaucoup d’amies autour de moi y arriver dans une solitude amoureuse terrible ; des femmes formidables, belles, douées, dont les ex avaient refait leur vie. J’ai eu envie de leur rendre hommage, leur donner –et me donner– envie de vieillir. Aurore est aussi une façon de soigner mes propres angoisses (rires).
 
Aurore, l’héroïne, cumule les difficultés : elle vit seule, en situation précaire et est en pleine ménopause…
Mais elle prend sa vie en main. C’est un personnage fort qui, confronté à la discrimination, découvre la solidarité d’autres femmes autour d’elles et réalise que tout est encore possible. J’ai eu, comme toujours, envie de raconter cela avec humour, en riant de ces choses pas si drôles, il y a tant à dire.
 
Dès les premières images, vous abordez la ménopause de front avec cette discussion qu’Aurore a avec Lucie, sa plus jeune fille.
J’aime m’attaquer aux tabous et le lien entre les générations, dont je parlais déjà dans Zouzou, mon premier long-métrage, m’importe beaucoup. C’est important de se souvenir de la façon dont nos mères et nos grands-mères ont été élevées. Beaucoup de choses ont changé, bien sûr, les femmes votent, travaillent, utilisent des moyens de contraception, mais il y a en même temps des inégalités flagrantes qui perdurent, quand il ne s’agit pas de régression.
 
Justement, Lucie, la cadette, est aux petits soins avec son copain et l’aînée déclare à sa mère qu’attendre un enfant est la plus belle chose qui lui soit arrivée. Le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne sont pas très féministes…
Cela m’amusait que des femmes de cinquante ans comme Aurore et son amie soient atterrées de les voir imiter les comportements de leurs propres mères. Je n’invente rien : prenez les manifestations anti-avortement : la plupart des jeunes gens qui défilent ont 19 ou 20 ans.
 
Pour autant, je ne juge pas ces jeunes femmes. Lucie fait son apprentissage et on sent que Marina, l’aînée, n’est pas très bien dans sa peau. Du reste, la dispute entre Marina et sa mère correspond plus pour moi à une séquence d’hormones : Marina pleure parce qu’elle est enceinte et Aurore à cause de sa ménopause.

C’est une scène à laquelle je tenais : j’avais à cœur de montrer qu’il n’est pas simple de s’aimer et de se le dire, et qu’il faut parfois en passer par une violente querelle pour y parvenir. Et puis c’est difficile pour Aurore d’accepter d’être grand-mère : elle a le sentiment de vieillir encore davantage.

Elle ne s’investit au début dans cette grossesse que lorsqu’il s’agit de se retrouver à nouveau en présence de Totoche, son amour d’enfance (Thibault de Montalembert), à la maternité…
Elle est retombée amoureuse et soudain, elle a de nouveau quinze ans. Je trouve bouleversant de penser que l’amour puisse rester intact même si on a vécu une autre longue histoire entre temps. Aurore est vraiment en pleine déconstruction / reconstruction. Elle aime sans savoir si elle est payée en retour ; sa fille cadette quitte la maison…

La période qu’elle traverse m’évoque le pendant de l’adolescence. Elle découvre une nouvelle liberté dont elle n’a pas l’habitude et qui se traduit d’abord par une sensation de perte. Le cinéma représente souvent des parents soulagés de voir leurs grands enfants quitter enfin la maison mais autour de moi, je vois, au contraire, beaucoup de mes amies bouleversées par ces départs.

Avant de retrouver le sentiment d’avoir à nouveau du temps pour elles et des projets à mener, ces femmes doivent affronter une transition très délicate.

 
C’est comme une nouvelle émancipation...
Exactement. Je suis convaincue que les rôles se déplacent beaucoup dans la vie, particulièrement entre mères et filles qui ont besoin de s’éloigner un temps pour se retrouver. C’est exactement ce qui se passe entre Aurore et ses filles qui se retrouvent en endossant chacune un nouveau statut.
 
On sent une incroyable solidarité entre toutes les femmes du film…
Je crois énormément à la solidarité féminine. Une solidarité qui me transporte en permanence et qui joue sur toute la pyramide des âges. C’était d’ailleurs capital que tous soient représentés dans le film.
 
Parlant de pyramide d’âge, vous intégrez un extrait d’interview de l’anthropologue et ethnologue féministe Françoise Héritier qui explique qu’il n’y a pas si longtemps, arrivée à la ménopause, l’existence d’une femme s’arrêtait net.
De même que je citais Christine Delphy dans Zouzou, je tenais absolument à rendre hommage à Françoise Héritier dans Aurore, cela a été possible grâce aux images que Patric Jean a bien voulu me donner, extraites de son DVD Conversations avec Françoise Héritier. Comme Thérèse Clerc, Maya
Surduts, Benoite Groult, récemment disparues, ces femmes appartiennent à une génération qui a énormément contribué à faire avancer les réflexions sur la politique et le féminisme.

 
Avez-vous tout de suite eu Agnès Jaoui en tête pour le rôle d’Aurore ?
J’avais envie d’une actrice dont on connaisse le visage depuis longtemps, et je voulais aussi une comédienne qui assume son âge et en possède les atouts. Tout en ayant mûri, Agnès est extrêmement féminine et séduisante. C’était important que mon héroïne n’ait pas l’air d’une éternelle adolescente. Agnès a eu un vrai coup de cœur pour le personnage d’Aurore et m’a dit oui en deux jours.
 

Comment s’est-elle préparée pour son personnage ?
Nous avons beaucoup travaillé son apparence aux costumes. Agnès n’est pas habillée dans le film comme elle l’est dans la vie. Je tenais à ce que son corps soit mis en valeur avec des vêtements assez moulants. C’est magnifique une femme qui a des hanches, des fesses et des seins – on en voit peu au cinéma. Elle, qui porte souvent des robes assez amples, a compris ce que je voulais montrer.
 
Durant nos conversations, je lui répétais constamment : « Tu es une femme qui se tient droite et qui est à l’écoute des autres. Aurore n’est peut-être pas une grande féministe mais, au fur et à mesure qu’elle rencontre des femmes solidaires, elle prend conscience que son expérience intime est en fait une expérience collective. »
 
Pourquoi avoir souhaité tourner à La Rochelle ?
Je voulais qu’on puisse voir le ciel et que mon héroïne ait une qualité de vie relativement agréable. Impossible d’avoir cela en région parisienne lorsqu’on est au SMIC où, du logement aux loisirs, tout est cher. Et puis j’aime tourner en province, pouvoir dîner le soir avec mes comédiens, observer chez eux un détail que j’utiliserai le lendemain.


Publié le Mercredi 23 Août 2017 dans la rubrique Culture | Lu 689 fois



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