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Arrêt des statines et baisse de la mortalité : le point avec M. de Lorgeril et Philippe Even

Le débat sur les statines en France, en conduisant des patients à arrêter leur traitement, aurait sauvé 2.000 vies, estiment le Dr Michel de Lorgeril et le Pr Philippe Even, et non pas entraîné 10.000 décès comme l’ont annoncé imprudemment des chercheurs français dans un article récent.


Les statines, principaux hypocholestérolémiants, sont présentées par leurs promoteurs comme des médicaments très efficaces contre les maladies cardiovasculaires et peu risqués. Mais pour un nombre croissant de médecins et chercheurs internationaux indépendants, ces médicaments apportent au contraire peu ou pas de bénéfices pour un niveau de risques inacceptable. Ils ont décidé ces dernières années d’en informer ouvertement le public, d’où les débats et polémiques.
 
La presse : « 10 000 décès dus aux arrêts des traitements »
Au début de l’été 2016, des pharmaco-épidémiologistes de l’INSERM à Bordeaux annonçaient dans une revue médicale, émanation de la Société Française de Cardiologie, que les polémiques et discussions à propos de l’efficacité et la sécurité des statines faisaient courir de graves dangers aux populations en donnant aux patients des arguments pour arrêter un traitement que ces mêmes pharmaco-épidémiologistes jugent protecteur.
 
Au terme d’un intense travail sur un échantillon représentatif de la population française en 2013, ils ont en effet calculé que ces polémiques avaient entraîné chez les patients une augmentation de 50% des arrêts de traitement. Conséquence : une augmentation, selon eux, de la mortalité d’environ 15% dans leur échantillon soit un total d’environ 80 décès supplémentaires par rapport aux années précédentes.
 
Si ces données sont extrapolées à l’ensemble de la population française, l’arrêt des statines a pu provoquer, selon ces auteurs, entre 10.000 et 11.000 décès supplémentaires sur environ 9 mois de l’année 2013. Cette tragédie sanitaire théorique a été violemment commentée dans certains médias, qui n’ont pas hésité à présenter les lanceurs d’alerte sur les statines comme de virtuels criminels.
 
Où sont les morts ?
Il est bien facile pourtant d’aller vérifier les vrais chiffres de mortalité en France pour l’année 2013 puisqu’ils ont été publiés par l’INSEE après validation par l’INSERM. Il est possible toutefois qu’au moment d’écrire leur article et de communiquer avec les médias, les investigateurs bordelais n’avaient pas en mains les nombres et les causes de décès réels en France en 2013. Peut-être ; mais ils auraient alors dû faire preuve d’un peu de prudence ; et d’humilité, une qualité rare mais très recherchée en milieu scientifique.
 
Les chiffres réels (et non pas ceux d’extrapolation et de calculs hautement discutables) sont désormais disponibles ; et résumés (simplifiés) dans le tableau ci-dessous :

Arrêt des statines et baisse de la mortalité : le point avec M. de Lorgeril et Philippe Even
Ont été incluses dans ce tableau, en plus de 2013 (année de l’intense controverse dont se plaignent les chercheurs bordelais), les années précédentes (2009 à 2012) ce qui donne une perspective. On observe (au-delà des petites fluctuations annuelles) que le nombre total de décès augmente régulièrement entre 2009 et 2013 ; ce qui n’est pas inattendu dans une population qui augmente et vieillit de façon assez régulière. On ne note toutefois aucune augmentation en 2013 par rapport à 2012 et même une tendance à casser la courbe de progression, laissant penser que la tragédie sanitaire annoncée par les défenseurs des statines n’a pas eu lieu.
 
Les arrêts de statines ont-ils en fait sauvé 2.000 vies ?
Le nombre des décès dus à des tumeurs est stable mais on note une légère diminution de la mortalité cardiovasculaire totale en 2013 par rapport à 2012 ou par rapport à la moyenne des quatre années précédentes (141.500 contre 138.900 en 2013). La mortalité cérébrovasculaire semble stable au cours des cinq années observées confirmant l’absence de surmortalité en 2013.
 
Finalement, le nombre d’infarctus mortels –et c’est là essentiellement qu’on aurait dû voir les 10.000 décès supplémentaires puisque, selon les défenseurs des statines, ces médicaments protègent surtout des attaques cardiaques– n’a pas augmenté en 2013.
 
Mieux, il apparaît qu’il y a eu moins d’infarctus mortels non seulement par rapport à 2012 (comme le montre le tableau) mais aussi par rapport à la moyenne des 4 années précédentes (35.200), comme si les arrêts des traitements par statines avaient sauvé des vies : 1.200 vies sauvées en 2013 par rapport à 2012 et 1.800 vies sauvées par rapport à la moyenne des années 2009 à 2012.
 
Si on considère que les chiffres de l’Assurance-Maladie concernant les arrêts de statines en 2013 (12% contre environ 8% dans les années précédentes, donc une augmentation non négligeable de 50%) sont réalistes et qu’on suit le raisonnement des investigateurs bordelais mettant en relation ces arrêts de traitement avec la mortalité en 2013, force est de constater que les arrêts de statines (ou les déprescriptions) n’ont pas eu les effets négatifs annoncés par les défenseurs des statines. Au contraire, il faudrait constater que plus de 2.000 décès cardiovasculaires ont été épargnés au total.
 
Errare Humanum est !
Face à de telles erreurs, sources de grande angoisse et de souffrance pour la population concernée et de désarroi pour les médecins prescripteurs, il est urgent d’en comprendre l’origine. Que l’arrêt des statines n’ait aucun impact sur le risque cardiovasculaire n’est pas étonnant comme cela fut longuement expliqué déjà en 2013 au moment où la controverse battait son plein.
 
Si toutefois on persistait à accorder une quelconque valeur scientifique aux résultats douteux des essais commerciaux ayant testé les statines dans les années 1990, (essais 4S et LIPID par exemple) l’effet (supposé) des statines sur la mortalité n’était visible qu’après 2 ou 3 années de traitement. Il y avait donc peu de chance de voir une augmentation de la mortalité en 2013 à la suite des arrêts de traitement survenus dans les semaines et mois précédents.
 
Cela dit, la question de savoir si les arrêts de traitement pourraient avoir eu des effets bénéfiques, c’est-à-dire sauvé des vies, est une question très différente qui mérite d’être examinée ; d’autant que les données de mortalité réelle discutées ci-dessus suggèrent fortement cet effet bénéfique, voire salvateur.
 
Arrêter les statines et changer de mode de vie : des bénéfices immédiats
Prescrire (et attendre qu’un traitement exerce ses effets éventuels bénéfiques) et déprescrire (arrêter un médicament) sont deux choses très différentes. L’exemple des statines est évocateur. On peut penser en effet qu’une partie des patients qui arrêtent leur statine en 2013 sous l’influence de la controverse (c’est le contexte proposé par les défenseurs de statines) ont aussi compris que modifier son mode de vie était probablement plus efficace et moins dangereux que prendre des médicaments.
 
Par exemple, certains ont sans doute compris que l’exercice physique (de léger à modéré) était protecteur, notamment contre l’infarctus et les complications souvent fatales de l’infarctus. L’effet dit préconditionnant du myocarde par l’exercice physique peut s’observer très rapidement, donc dans les délais courts (quelques semaines) décrits dans l’étude bordelaise sur l’année 2013. Considérant que les statines provoquent des douleurs musculaires, de la fatigue générale, du diabète et des insomnies (les deux derniers augmentant encore la fatigue), il est évident que l’arrêt des statines va aider un nombre significatif de patients à reprendre un exercice physique salvateur.
 
A l’échelle des 7 millions de consommateurs de statines en France, il n’est pas absurde de penser que ce mécanisme ait pu jouer un rôle dans l’économie des 2.000 vies sauvées en 2013.
 
Certains patients peuvent aussi se dire qu’en même temps qu’ils arrêtent leur statine, ils pourraient essayer d’améliorer leurs habitudes alimentaires. Sachant qu’un déficit en oméga-3 augmente le risque d’arythmies malignes et de mort subite et que les statines contribuent à aggraver les déficits en oméga-3, il est fort possible que certains patients aient corrigé leur déficit en oméga-3 en remplaçant très simplement chaque semaine un plat de viande par un plat de poisson gras ; en même temps qu’ils stoppaient leur statine.
 
D’autres patients, ou les mêmes, peuvent aussi avoir compris que finalement les statines ne protègent pas des complications de la cigarette et aient pris la décision de stopper le tabac en même temps qu’ils stoppaient la statine. Le tabac est un puissant vasoconstricteur et stimule la réactivité plaquettaire ; et donc la tendance à faire des caillots dans les artères ; et ces effets sont visibles dans les minutes qui suivent l’inhalation de la nicotine. Autrement dit, les effets bénéfiques de l’arrêt du tabac (concomitants de l’arrêt de la statine) sont presque immédiats.
 
Tous ces mécanismes salvateurs associés à l’arrêt des statines peuvent expliquer qu’au moment des controverses sur les statines on puisse observer une diminution de la mortalité cardiovasculaire et surtout par infarctus du myocarde.
 
Pour conclure, et restant en droite ligne de ce que l’histoire des sciences nous a appris, les controverses scientifiques, y compris en médecine, sont toujours utiles ; elles sont toujours source de progrès et d’amélioration des connaissances. Vouloir les empêcher sous des prétextes futiles, faussement éthiques et essentiellement commerciaux, est immoral et déshonorant pour ceux qui se prêtent à ce genre de manoeuvres.
 
Il faut encourager les controverses scientifiques (éventuellement y participer) et il est impératif de protéger ceux qui, lanceurs d’alerte ou autres, en sont les initiateurs. Telle est la leçon à tirer des controverses sur les statines.
 
*Michel de Lorgeril est médecin, expert international en cardiologie et nutrition, chercheur statutaire au CNRS et membre de la Société Européenne de Cardiologie. Dernier livre paru : L’horrible vérité sur les médicaments anticholestérol.
**Philippe Even est ancien professeur de thérapeutique et doyen, université Paris Descartes. Dernier livre paru : Corruptions et crédulité en médecine.

 
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Publié le Mardi 4 Octobre 2016 dans la rubrique Santé | Lu 3657 fois