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Senior Actu

600.000 seniors sous le seuil de pauvreté et de nombreux mal-logés…

Dans un récent rapport sur l’Etat du mal-logement en France, extrêmement complet et sans concession, la Fondation Abbé Pierre rappelle que tous les seniors ne sont pas riches et bien portants ; et surtout, que 600.000 personnes âgées vivent actuellement en France sous le seuil de pauvreté et que le mal-logement des aînés reste « un phénomène sous-estimé ». Détails.


La question du logement des personnes vieillissantes est peu évoquée et n’apparaît pas comme un sujet de préoccupation majeur. Sans doute parce que les statistiques relatives au revenu moyen des ménages retraités (il est comparable à celui de l’ensemble de la population) et à leur statut résidentiel (ils sont très majoritairement propriétaires de leur logement) renvoient l’image d’une population privilégiée au regard du logement. Or, les apparences sont trompeuses et masquent de profondes inégalités.

Appréhender les personnes âgées comme une population homogène bénéficiant d’un confort de vie supérieur aux jeunes générations, c’est faire abstraction des inégalités de revenus qui existent chez les plus de 60 ans. C’est oublier qu’aujourd’hui, 600.000 personnes âgées vivent avec une allocation de solidarité de 628 euros mensuels qui les situent sous le seuil de pauvreté.

C’est oublier aussi l’épisode de la canicule qui, à l’été 2003, avait brutalement placé sous le projecteur des médias l’isolement profond dont souffraient des milliers de personnes âgées et les conditions d’habitat inadaptées dans lesquelles elles se trouvaient confinées. C’est aussi masquer la nature du processus de vieillissement qui consolide voire aggrave les inégalités économiques et sociales établies au cours de la vie et qui a tendance à renforcer les clivages sociaux ou les situations d’exclusion que connaissaient les personnes avant d’entrer dans l’âge de la retraite.

Il en résulte que l’on n’aborde pas le temps de la vieillesse avec les mêmes atouts. On ne vieillit pas de la même manière selon son parcours de vie, selon que l’on a été sans domicile fixe, ouvrier ou cadre supérieur (le différentiel de durée de vie de 7 ans entre ces deux dernières catégories en témoigne). Le logement est alors pour les personnes vieillissantes, comme il l’est en général, un marqueur des inégalités.

C’est pourquoi la Fondation Abbé Pierre a souhaité se saisir de cette question à un moment où la symétrie entre le mouvement d’allongement de la durée de la vie et celui d’augmentation des ressources des personnes âgées, semble rompue. Si l’allongement de la durée de la vie est appelé à se poursuivre, il se pourrait bien qu’avec notamment les mesures adoptées en matière de retraite, le mouvement de progression des ressources des personnes vieillissantes s’infléchisse ou même se retourne et qu’une parenthèse heureuse se referme.

Dès lors les situations de mal-logement que vivent des personnes âgées doivent moins être considérées comme les traces résiduelles d’un passé révolu, que comme la préfiguration d’un état appelé à se développer.

La parenthèse heureuse s’est refermée
Si les retraités jouissent aujourd’hui d’un niveau de revenu élevé (en 2005, il n’était inférieur que de 10 % en moyenne à celui des actifs), il s’agit là d’une situation inédite dans l’histoire qui ne se prolongera sans doute pas. À l’évidence, « nous vivons le point culminant d’une période marquée par la figure du jeune retraité riche, propriétaire d’un logement devenu inaccessible aux salariés actuels, et dont le niveau de vie est comparable à celui des actifs de son temps » et d’aucuns annoncent même « le crépuscule des vieux aisés à l’horizon 2015 ». De fait, le passage à la retraite s’accompagne déjà d’une incontestable baisse de revenu et 31,7 % des ménages retraités appartiennent aux trois premiers déciles de niveaux de vie alors qu’ils sont 20,4 % parmi les ménages de plus de 50 ans en activité. Et d’ores et déjà, des donnés statistiques font apparaître que le rattrapage du niveau de vie moyen des actifs par les retraités s’est interrompu. Entre 1996 et 2005, la progression du niveau de vie des plus de 65 ans a été inférieure à celle du niveau de vie des actifs et l’évolution du minimum vieillesse reflète la même tendance : alors qu’il se situait en 1990, pour une personne seule, à peu près au niveau du seuil de pauvreté, il est passé en dessous en 2005 (à 88 % du seuil de pauvreté).

Il n’est donc pas étonnant de constater que le recul de la pauvreté des personnes âgées enregistré sur une longue période est aujourd’hui enrayé.

Les différences de niveaux de vie qui sont encore plus marquées chez les retraités que chez les personnes en âge de travailler risquent d’ailleurs d’augmenter à l’avenir car les parcours de vie (âge d’entrée dans la vie active, vie familiale, santé et espérance de vie, inactivité, chômage…) sont de plus en plus affectés par des aléas de carrière, par l’instabilité des revenus, et des périodes de chômage plus fréquentes. Et ce sont les ouvriers, les employés comme les personnes les moins diplômées qui sont le plus affectés au moment du passage à la retraite, car ce sont eux qui ont les trajectoires professionnelles les plus chaotiques.

Confrontés à d’importantes différences de niveaux de vie, les retraités sont également soumis à des inégalités en cascade. Des inégalités de patrimoine qui s’ajoutent à celles des revenus et auront pour effet de limiter dans l’avenir les sécurités liées à la propriété pour les catégories les plus modestes et de rendre les dépenses de logement plus lourdes pour elles. Il convient aussi de faire état des inégalités de genre devant le logement car même si les femmes sont entrées massivement sur le marché du travail depuis la fin des années soixante et même si la durée de vie en couple s’allonge, elles témoignent bien souvent de carrières incomplètes (elles sont particulièrement concernées par le travail à temps partiel et par des durées d’inactivité importantes), elles disposent de rémunérations plus faibles que celles des hommes (de 12% en moyenne) et ce sont elles qui sont majoritairement frappées par le veuvage.

Tout cela explique que les femmes représentaient 60 % des bénéficiaires du minimum vieillesse en 2005 et qu’elles sont plus durement frappées par la pauvreté que les hommes. Ajoutons à ce tableau déjà sombre que les mêmes disparités apparaissent quand survient une situation de dépendance et qu’il faut faire face aux frais engendrés par le maintien à domicile ou l’entrée dans un établissement spécialisé dont le « reste à payer » (de 1.600 euros en moyenne) est bien souvent supérieur aux capacités financières des personnes âgées. En conséquence, près de 80% des personnes en Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) doivent faire appel aux ressources de leurs proches pour financer leur prise en charge ou mobiliser une partie de leur patrimoine… à condition évidemment d’en posséder un.

Le mal-logement des personnes âgées : un phénomène sous-estimé
Les associations qui interviennent auprès des personnes âgées confirment par leurs observations le retour de la précarité pour les personnes âgées et dessinent les traits de catégories qui apparaissent particulièrement vulnérables.

À côté de la pauvreté des femmes âgées et isolées, apparaissent les figures de personnes âgées particulièrement exposées : sans domicile fixe vieillissants, immigrés âgés en foyer, personnes seules et âgées vivant dans les zones urbaines sensibles… Ce sont notamment ces catégories qui sont confrontées à des situations de mal-logement. La situation globalement favorable des personnes âgées a conduit à oublier que des personnes vieillissent dans la rue et y meurent parfois, que de vieux travailleurs migrants n’ont d’autre perspective que de vieillir dans des foyers qui ne sont plus adaptés à leur situation quand survient la perte d’autonomie, que des personnes âgées sont captives d’un habitat insalubre et y vivent dans des conditions intolérables…

Au-delà, des situations que l’on croyait stables et protectrices apparaissent fragilisées par des évolutions récentes. C’est ainsi que le logement social est confronté à un phénomène majeur de vieillissement de ses locataires, qu’il est sollicité par des demandeurs de plus en plus âgés… et que dans le même temps, pèse sur les personnes âgées qui occupent de trop grands logements sociaux, une injonction à les quitter. C’est ainsi que la propriété devient source de difficulté pour des personnes âgées, notamment parmi les plus modestes, quand elles doivent faire face à des frais d’entretien ou l’adapter à l’évolution de leur situation.

Une grande part des ménages de retraités les plus fragilisés est en effet propriétaire de son logement : parmi les ménages dont les revenus sont inférieurs au seuil de pauvreté, 84 % sont propriétaires du logement qu’ils occupent ou sont logés gratuitement. Il paraît d’ailleurs illusoire de faire de la propriété une protection contre la précarité car la ressource qu’elle constitue n’est pas nécessairement liquide, n’est pas garantie (la crise actuelle de l’immobilier le manifeste) et est inégalement répartie sans compter qu’elle n’est pas accessible à tous. Dès lors, fonder principalement la sécurité des personnes âgées sur la propriété reviendrait à constituer un système de protection face aux risques du vieillissement particulièrement inégalitaire.

Le logement des personnes âgées : une question de solidarité
Alors qu’on pourrait espérer des politiques publiques qu’elles cherchent à atténuer les disparités entre personnes âgées, les réflexions actuellement en cours font craindre le contraire. En effet, tout le monde s’accorde à penser que le risque d’être dépendant doit être reconnu comme un cinquième risque social, en plus des quatre autres risques déjà couverts par la protection sociale (maladie, maternité, vieillesse et perte d’emploi).

Cependant, tout en affirmant reconnaître ce cinquième risque et laissant croire de ce fait qu’il serait couvert comme les autres, les pouvoirs publics s’orientent aujourd’hui vers le recours à l’assurance privée, collective ou individuelle, et vers la mobilisation du patrimoine des personnes concernées. Si elle était confirmée, cette orientation serait une véritable rupture dans la façon d’assurer la couverture des risques sociaux. Il s’agirait d’une tromperie sur l’objectif affiché, par le caractère ségrégatif et inégalitaire du système mis en place. On serait dans tous les cas loin de l’ambition des fondateurs de la « sécurité sociale », inventeurs d’un mécanisme de solidarité universel !

Au-delà du problème de l’insuffisance de revenus qui menace une fraction grandissante des retraités, la question du logement des personnes âgées dépend également des politiques publiques de financement du logement. Or, force est de constater qu’elles passent aujourd’hui à côté du problème. En se gardant bien de vouloir entrer dans une logique de financement spécifique d’une offre de logement dédiée aux personnes âgées, ce qui serait catastrophique par l’effet ségrégatif qu’elle induirait, on attend de l’État qu’il soit beaucoup plus ambitieux dans le financement des adaptations nécessaires aux personnes souffrant d’incapacités parmi lesquelles se trouvent notamment beaucoup de personnes âgées.

Et si le financement d’une politique prenant sérieusement en compte les personnes âgées est attendu de l’État, dès lors qu’il en conserve la compétence, celui-ci n’est pas le seul concerné par le logement des personnes âgées. Les collectivités territoriales, par leur implication dans la vie locale, ont également une responsabilité de premier plan pour faire en sorte que l’âge ne soit pas un facteur d’exclusion sociale.

Enfin, si les bonnes conditions d’habitat des personnes âgées dépendent beaucoup des choix qui sont faits en matière de protection sociale ou de politique du logement, elles sont également impactées par les mécanismes de solidarité au sein de notre société. Ainsi, les soutiens familiaux et relationnels, émanant par exemple du voisinage, s’avèrent fortement mis à contribution pour accompagner les personnes vieillissantes confrontées à la solitude et la perte progressive de leur autonomie, comme ils le sont pour accompagner les personnes âgées malades qui ne peuvent rester à l’hôpital (cancer, poly-pathologies, Alzheimer) et doivent retourner chez elles. Mais si rien ne remplace une présence active des soutiens familiaux et relationnels, qui sont de fait la cheville ouvrière du maintien à domicile, les pouvoirs publics doivent prendre toute leur part pour accompagner les familles et leur proposer des relais (accueil de jour, accueil temporaire), c’est-à-dire développer « l’aide aux aidants » souvent inexistante, et pour élaborer des politiques solidaires permettant à chacun de se loger et de vieillir dans de bonnes conditions.
 
600.000 seniors sous le seuil de pauvreté et de nombreux mal-logés…


Publié le Mercredi 4 Février 2009 dans la rubrique Société | Lu 10084 fois